‹ Les bagnesChapitre 26 sur 66 · TOULON. — LE POUX VU AVEC UN PLANTON · texte numérisé non relu

TOULON. — LE POUX VU AVEC UN PLANTON

en cabas, en souliers à jour. La paille prend mille formes, le gaïac s'arrondit en boites, la noix du cocotier, dépouillée de son écorce,

l)oHe, ciselée, se montre en tabatières, en flacons, en croupes, en étuis, en bénitiers, en cbrists, en madones.

Le bagne a ses artistes, ses apprentis, ses ébaucheurs. A côté de l'organisation en grand du travail , organisation souvent bien vicieuse, il y a une oi^anisation d'une petite industrie qui se sou* lient par une bonne constitution ; chacun se trouve rétribué suivant ses œuvres.. Je reviendrai sur ce détail, qui est un progrès grâce à l'esprit de droiture et aux lumières d'un administrateur dont j'aurai bientôt ocrusion do parler.

tS» LES BAGNES.

En regardant ces ohjc/s sculptes par les condamnés, on a peine à croire qu'ils viennent d'ini lieu de misère, et que les mains qui les produisent aient trempe dans le sang. Le burin ne reproduit sur ces objets que de tendres symboles, des colombes se becquetant, des fiancés près de Tautei de rhymeo, de pieuses jeunes filles soutenant des YieiUards dans leur marche, ou bien oe sont des épisodes de la tie paisiUe des campagnes ; c'est le pfttro qui joue de la flûte, la chevrière TeîUant son troupeau. Souvent, la religion semble avoir inspiré Tartiste : c*e8t le Christ, accomplissant les actes de sa charité divine; c'est la Vierge, près de laquelle vient prier la Ulle ou la femme du marin.

La nécessité rend le condamné ingénieux, et multiplie par son iutelligencc le secours qu'il sait tirer des objets. Ainsi le forçai achète à la cantine la moitié d'une tète de mouton bouillie, il en fait un repas, pois il applique Tos sur un moule et confectionne quelques boutons dont il tirera profit; puis il serre avec soin dans un sac les déchets, qu*il vendra plus tard pour faire du noir d*ivoire, quand il en aura ramassé une qnanfité appréciable.

Après avoir fait (|ue!qnes emplettes, j'entrai en conversation avec un des vendeurs : son hoiniet et sa veste le désitrnaient coHune devant être prochainement libéi^. Cet homme éluU Suisse; il s'exprimait correctement. Je lui demandai quelle im[>ressioD causaient au bagne les projets de la réforme pénale, et si les condamnés «voyaient avec teneur le nouveaurégime qu'on préparait.

11 allait me répondre , quand un forçat, couché sur les dalles de la porte d'une des salles du bagne, releva la tête la plus hideuse que j'eusse encore entrevue dans la localité, et il Isissa échapper en le^ * vaut les épaules, une phrase que je ne compris pas, et plusieurs condauHiés couchés près de lui se mirent à rire.

L'honuïie à laveslc iji tiue me dit (|ue son camarade le chargeait de me répoudre que le cliangemeot dont on les menaçait était une ruse des commissaires des bagnes pour effrayer les poltrons ; qu'on n*y croyait pas. Ce qui avait excité rhilarité de la bande, c'est que l'orateur avait ajouté, que du tempe de Henri IV on disait déjà cela aux galères, et qu'il le savait par la succession sans interruption de ses parants qui, ilcpuis cetle époque, n'avaient pas quitté la chaîne.

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Mon cicpronc revint, et, voulant faire valoir son lutluence, il me dit que le commissaire éiait absent, mais que cependant il avait obtenu une permission de visiter le bagne.

Le garde-chiounne auquel il remit le bulletin regarda récriture avec une attention digne d' un expert en calligraphie ; il porta sur moi son regard sévère, il m'enjoignit de quitter ma canne. Je pensai qnee*était une mesure de pnidenle nécessité, pcutp-étre par la crainte que quelque monomane ne s'en fît une arme ^ et quand le gariliLJi lut bieji certain que lu laissez-passer était de bon aîoi, et que non? ne portions aucun instrument coulondant dont un malfaiteur pût se saisir, il ouvrit la porte de la salle n<* 5. Au delà de la porte, une grille tourna , et je fus admis dans une localité où il n'y avait pas un seul condamné. Un chat gris se promenant sur nn loUard, une grosse araignée sur un des vitraux de fenêtre, furent, avec le garde-chiourme , les seuls êtres dont j'aurais pu étudier les mœurs. Cette salle vide avait une forte haleine qui ne m'engagea pas à y séjourner. Je fis le tour dn lit de camp, dont les hêies étaient abseiilti. Je repris ma canne et je sortis.

« Monsieur a vu le bagne, me dit le planton. » Je regardai cet homme, et comme il conservait sou sérieux, je crus devoir conserver le mien.

Cependant je répliquai : c< Il y a d'autres localités, la salle des Éprouvés, la salle de la double Chaîne I »

Le planton était déjb loin ; je pense qu'il n'entendit même pas ma réponse. 11 prit, presque au pas gy mnastique, la direction de la porte Royale ; il me ramena au point de départ, aux bureaux de la Majorité, reçut machinalement la prime de son déplacement et se remit sur sa chaise.

Bien des hommes d'Etat qui parlent du bagne à la tribune, bien des publicistcs qui peignent dans de longues colonnes ces lieux exceptionnels, bien des novateurs qui escomptent les abus au profit des alopiés, n'ont pas vu le bagne mieux que moi le jour où, pour sortir de mes habitudes, j'ai voulu le visiter ayec un p/on-

lOfl.

Cependant, je dois rendre justice à mon cicérone; il a laissé échapper à la salle d'Armes une observation assex singulière. Il me

2h0 LES BAGNKS.

lit remarquer que dans la collection des armes il y avait une baïonnette dn temps de François l»', absolument semblable an sabre qu'on on a inventé de nos jours pour lés tirailleurs de Vincennes. J*ai lire de ce fait la conséquence que le progrès est comme la terre, qu'il tourne sur lui-même. Il en sera peut-être du système pénal comme des baïonnettes, nous reviendrons aux tortures !

LES FOUÇATS COltôES. — LES 1 OKgATS AliABKS.

Pendant pinsieurs jour87 'je.dirig^i mç; excursions tantftt vers GastignBaa \ tantôt Ters PétabKssedMnt de Sainl-Mandrier dont j'aurai bîenlAt à parler, et plus «oîi vent encore vers le Noorillon

011 (II* glands travaux de lerraï^^'inenl aiiienaionl une nombreuse |k>pulation de condamnés.

Le Mourilloa semblait à cette époque un camp de travailleurs fortifié ; une profonde et longue tranchée était ouverte. Les condamnés à long terme, ceux de la grande fatigue formés en attelage on désignés pour la main<-d*œuvre, travaillaient sous un soleil ardent, à ciel découvert; sur les revers intérieurs de la tranchée, de distance en distance, les gardes-chiourmes veillaient, la carabine à la main. Un matin, je passai à travers cette masse compacte d'hommes portant presque tous la livrée (k' la récidive ou de la |)erj)étuilé. Quelques nouveaux veiuis au bague faisaient parlic des travailleurs : c'était leur premier jour degraude fatigue, liieti que le boiniel du galérien donne à celui qui le porte une sorte de stigmate vulgaire et hideux, la physionomie d'un des travailleurs avait conservé quelques signes de distinction, et ses mains blanches et délicates annonçaient qu'il avait été jusqu'à ce jour étranger aux travaux de force. On avait armé le bras du nouveau venu d'une lourde pioche, et le contremaître libre lui avait indiqué une tftche h faire. Ce forçat était visi-

I, >, \ Localité* en di-inndH port d« TMlen.

SI

m LKS BAGNE&

Ueinenl gêné dans sa marche par la chaîne qu'il n'avait pas l'habitude de porter, et sa mafadresse h se serfîr de Tinstranient de (rairaii

excilail déjà l'inlaiil* de st*> catiiaradcs, (jiiuiul sou comp iniion de chaîne, ({iii semblait un ancien hôte du bagne, laissa toiiitHT sur le novice ua regard de boaUî qui conlraslail avec la rude expression de sa pliysîoDomîe et sa nature demi-sauvage ; il prit la pioche des mains du malhabile, el, la maniant avec facilité et adresse^ il donna sans prononcer une parole, nne leçon au nouveau venu.

Le forçat qni venait ainsi en aide à rinexpérience était de petite taille, son œil noir était vif, ses membres pleins de sève, son corps, flexible et souple, et propre à tous les travaux exigeant de la puissauce musculaire. Il eùtcté lalxMirenr, bûcheron on ( h n |i- filier,s'il no fût pas né sur nu sol (mi le ier se Iransforme plus soux iit en canons de mousquet qu'en socs de charrue, et où Tindigèoe, avant de demander une vie frugale à la terre, demande du sang à sa carabine. Cet homme était Corse. U venait de révéler sa nature en se montrant hospitalier protecteur du faible, et en ne laissant rien tomber de son orgueil originel, même sous la livrée du bagne.

Il eût été inatile de demander quel crime avait commis ce con'damné ; en Corse, il n'y a qu'un vice, l'orgueil; qu'une passion, la vengeance; qu'un crime, le meurtre. Le Code est et sera toujours impuissant contre celte plaie locale, et le chiffre des condamnations terribles subies par ces hommes que le faux point d'honneur fait iNLodits, devrait prouver que ce n'est pas par les assises qu*on parviendra jamais à éloufifer en Corse la vendetta, cetle grande pour* voyeuse des bagnes.

« Quand deux bmilles sont en vendetta, dit M. le docteur Lanvergue, qui a étudié les mesura corses en profond moraliste, l'offensé a la vie de roffenseur. Il en sera après tout ce que la lot française voiK ira, si elle peut lali ludre ; ou attendant, vous le verrez tou^ li s jours aller à sou clianip, rcscopollc sur l'épaide, et guetter patiemment sa proie. Une lois vengé, il gagne les makis, c'est-à-dire les taillis, hors d'atteinte des gendarmes, et là, sa pauvre existence se promène sans cesse en attendant le vengeur de ses voisins pour le tuer on être tué, suivant les chances de la rencontre. Surpris par ses ennemis, le meurtrier est traîné dans une

l.liS FORÇATS CORSES. ETC. SftS

des grandes prisons de l'île. Bientôt le jury le reconnaît a^^ussin avec dos circonstances atténuantes, et le voilà galérien.

4 Le seatimentde vendetta est inné dans le caractère corse; c'est contre lui que doivent lutter tous les efforts du législateur et du sage. Tant qu'on n*aura point entièreinenl elbcé cette tacbe originelle, la Corse ne pourra jamais être gouTeraée comme les attires départements.

n Quand la loi a parlé et prononcé la peine de mort on des galères, il ne faudrait pas croire ijue le sort du condamné fasse trembler ceux qui veillent pour le venger. La loi, ou plutôt la force, a accompli ce qu ils a oui pas pu (îuipAcher, voilà tout. La guerre n'en continue pas moins, et avec d'autant plus d'acharuement de part et d autre» que la bourgade entière où la scène se passe a été mise au ban du tribunal de Baslia, qu^elle est exposée aox r^rds de tout le monde, et que Torgueil d'un parti se croirait humilié si Ton pouvait penser qu'il a rengainé faute de bras ou par Tascendant de ses ennemis. Ainsi, remarques bien qu*ici, comme dans beaucoup d'autres délits, la loi qui incarcère un iiornnie au bagne ne produit dans le pays am i m effet moral , et ne retarde pas d'une heure le cours des vendclla ci des assassinats. »

Quand la Hévolution française vint iixer l'attention des Cioi-ses, Antoine Viterbi marquait parmi les avocats les plus distingués de la ville de Bastia. Il suivait la môme carrière que son père, Simon- Paul Viterbi. Les Viterbi père et fils pamrent à rassemblée électorale qui avait pour but d*exclure les familles nobles, ennemies naturelles de la liberté. La famille de Frédiani fut désignée. Un des notables, regardant Simon Viterbi comme un des moteurs de cette nVtiliiliiiiî, s'éluura sur lui et le poignarda en pleine assemblée. Le hruil de cet événement parvint aux oreilles des lils de la victime, Antoine et Pierre Viterbi, qui, un moment aupravant, avaient quitté la salle du couvent dans laquelle se tenait rassemblée. Antoine accourut donner des secours à son père, et au même moment on apprit qu*un poignard venait de frapper André Frédiani. Ce meurtre fut imputé aux Viterbi. De là, une baine impla* cable entre ces deux familles. Atoi-s il sVleva entre elles une de ces gncires comme il eu éclata au moyen-àge entre le»^ grandes la-

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milles d'Italie. Un jour ou vit arriver à la Penta quelques ainia dévoués à la cause des Frédinoi. Us entrent dans la demeure d*une famille qui sympathisait avee eelle dont les Vilerbi étaient les ennemis irrétonciliublcs.

Les ViUîibi, avcriis, coinpriront que 1 heure do l.i lutte était venue. Bienlôt commcDçn une fusillade, el de pari et d autre il y eut dt^ morts el des blessés. Antoine Yiterhi était absent lors de cette attaque. Cinq mois afirès, Pierre Viterbi, passant à cheval près de la maison de Frédiani, reçut à l'épaule une halle de mousquel.

Tel était létat des choses lorsque Paoli revint en Corse comme

mandataire de la république française. L*arrivée de cet ancien chef calma pour uu uioment les aiiimosités des deux iainiiles. Les Viterbi épousèrent chaudcaieul la cause do Paoli ; mais ils l'abandonoèreat du moment cjue, désertant le drapeau de la France, il appela le secours de la Grande-Bretagne.

Lors de la capitulation de Bastia aVee les Anglais, les Viterbi s*embaiquèrent pour Toulon. A peine furent-ils partis, que les Frédiani, qui s^étaienl réunis à la faction anglaise, brûlèrent leurs maisons» dévastèrent leurs propriétés , et se rendirent seuls maîtres »le Peuta , bourg natal des^ Viterbi. Quand les Anglais quittèrent rUe, les Vilerbi revinrent.

On crut un nioment que toutes ces buines de lauiille allaient cesser; il fut question d'une réconciliation et même d'une alliance. Mais, par une fatalité qui semblait vouer à la perpétuité la vendetta, un vieillard de la famille Viterbi ayant été assassiné au moment 011 il négociait le rapprochement, tous les Frédiani furent arrêtés. Un seul échappa, Charles Frédiani ; il se réfugia dans les makis, oit il monnit. Antoine Viterbi fuinccasé de Pavoir eihnmé, et mémo dV voir JoMiie des cimius do poiL: iiaixl a son eadavi'e.

Le trd)unal proeé<la eonttc les Frédiani, et les principaux membres de coite famille furent condamnés aux galères pour dix ans. frétait lo mouieiil où le ^:ouv<*rnement français organisait les tribunaul, et Antoine Viterbi fut nommé accusateur public.

fies évémHncnts publics se possèrant |dus lard, et les Vitei'lM, à célc des Frédiani; innivcrent dans Ips rangt» de leurs ennemis bi fa-

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