LES FORÇATS GOASES, ETC
les prisoDfl du sérail d*un pacha de Saint-^ean-d^Acre que dam celle d'un gouverneur français qui se pique d'humanité. 11 Toudrail
empêcher ma mort , mais j*ai Tespérance et la confiance de rendre inufilrs, de faire avorlcr tous les efforts, tous les moyens et toutes les menaces employés à cet effet. »
Dans la journée du 15, le pouls cessa de battre pendant une heure entière; quand il recommença à marquer, sa faiblrase était telle que Viterbi espéra toucher à la fin de sa vie el de ses souffrances. ILémil le vœu que le journal qu'il dictait fût retnis à son neveu pour en prendre des copies destinées à plusieurs magistrats et à un ami, son eiécuteur testamentaire.
Cependant, le 17, Viterbi vivait encore. Un homme qui écrivait sous sa dictée recevait ces paroles t « Je meurs après une vie pure et innocente, et je la vois s'éteindre sans crainte, avec autant de tranquillité que Séncqnc et Pétrone. La faim ne me tourmente phiSj la soif a entièrenieot cessé; 1 estomac et les intestias sont tranquilles; la léte sans nuage, la vue claire; en un mot, un calme univerwi règne, non-seulement dans mon cœur et dans ma conscience, mais encore dans toute mon organisation. Le peu de moments qui me restent s'écoulent doucement comme l'eau d'un petit ruisseau à travers une belle et délicieuse prairie. La lampo va s'éteindre faute d'huile... >
19, le moribond écrivit au bas de ces lignes, d'une main qui semblait galvanisée, ces mois :
« Antonio yHerbi. »
dépendant, ce ne fut que le 20, c'estpÀ-dire deux jours après la dôtnre de son journal , et dix-huit jours passés sans aucune prise d'aliments, que le Corse mourut. A l'instant d'expirer, il s'allongea sur son lit en disant : « Je snis préparé à quitter ce monde; m il
rendit 1* d( inier soupir le sourire sur les lèvres.
La inoi t de Viterbi n'eut pas été plutôt connue , que six cents paysans se mirent en route pour venir chercher son corps à Bastia. Les confréries se iin seulèrent pour accompagner ses restes ; mais Tautorité avait fait inhumer le corps dans la chaux vive, et il fallut que ses amis se contentassent d^unir leurs prières au glas funèbre que toutes les églises sonnèrent'.
Vilerbi était d'une stature élevée; sa physionomie sombre et pleine d'expression ; son caractère se composait de bonnes et de mauvaises qualités; iriéprochable comme époux et comme père, il était généreux et plein de déTouement pour ses amis , mais sa haine était implacable; sa force d'esprit excitait sa force corporelle. Telle était sa prodigieuse mémoire, qn'après deux lectares on l'a vu réciler qiialrp-vingt-dix mots latins sans liaison. Peutlaul sa captivité , et nn'iin; après sa condatmiation , il composa des poèmes sur ses infortunes , et tint le journal que j'ai donné en extrait, et dont l'exactitude a été certifiée par tous ceux qui ont pu approcher à ses derniers moments cet homme d'une nature si forte.
Bien des années se sont écoulées depuis -cet affreux duel de familles qui a conduit les uns à la tombe, les autres au bagne. Depuis ce temps , la loi n*a cessé de poursaivro du glaive les séides
de la vendetta : a-l-clle ohUnn une diminution dans le cIuHk" des hoinmes qu'elle conduit aux ^'alères ' ? De la longue chaîne qni lie les mœurs actuelles aux mœurs du passé, aucun anneau ne s est brisé.
De nos jours, voyez, ce sont les Benedetti qui envoient à Toulon les Fieschi. Dans le village qu'habitent ces deux familles, qui peut se flatter, 8*il a un ennemi, de s'asseoir pendant toute la durée d'un festin à la table de l'amitié ; qui se flattera qu'au moment où les verres se choqueront, une balle de plomb, traversant les vitres, ne viendra pas Trapper au cœur celui qui porte un toast? Qui pourra dire, au moment du départ pour la chasse , je travci*serai les makis et reviendrai avec la vie sauve ? Quel fiancé a la certitude de ramener au lit nuptial la jeune filL* qu'il va demander à Dieu pour compagne de sa vie? Un BenedetU donne la mort dans une rixe à nu Fieschi. La prison s'ouvre pour recevoir le meurtrier. La famille ennemie compte les jours de la captivité ; ils ne suffisent pas aux représailles. C'est le sang d'un Benedetti, et non sa liberté qa*elle exige ; et
* Le dcpariemcnt de la Corse présenie le uotubre pfO|>orUoaiiel lu plus élevé de cnm* contre k» personnes, et c*«ei d'ordinaire in vendelta qui en est In enusedoniipsnle. finr IIS accusés tradaits peodini nne année devant le Jury de ce dépertemeni, S5 étaient poursuivis pour crimes contre les personnes » et m senlenaeot pour crimes contre les propriétés.
LES FORÇATS CORSES. ETC. 251 dans une réunion dfi jeunes gens , le soir d'un jour de f^te , une d»'*toualiou se fait entendre : quatre balles et trois chevrotines siideut et labourent la muraille ; un Bencdetti tombe ; les Fieschi sont vengés, et le bagne , se recrute d*uq foiçat corse. 11 se trouve quelquefois c6fe à côte avec ses frères ou ses ennemis.
Quelquefois les inimitiés entre Corses s'adoucissent; on les croit éteintes, mais le feu couve, et, après de longues années, une étincelle rallume Tincendie. Voyez le forçat Cap pnni , ramant comme esclave à Toulon ; son regard |)Oursuil à l'horizou la terre île la patrie, qui porte ?a noire silhouette sur le ciel bleu. Il semble chercher les hautes montagnes où les Mezziconacci , ces orgueilleux pàti-es , promenaient leurs troupeaux qnand les Capponi sont tenus les chercher pour assouvir une haine héréditaire. Un hymen avait quelque temps rapproché les deux familles : Paolo Mozziconacci, le plus beau des bergers de ces sauvages contrées, avait séduit et enlevé Sylvia, jeune fille de la famille des Capponi; et les épais makis avaient lon^^temps prêté aux fugitifs leurs voiles impénétrables. Les Capponi piumirent de sanctionner l'hymen de Sylvia et de Paolo, et les denx jeunes l iui tifs quittèrent leur vie ei rante.
Les inimitiés cessèrent au pied de l'autel. Mais le lien qui unissait les familles s\'iant brisé par la mort de Sylvia , un iMozziconacci tomba sous le fer d'un Capponi. Le meurtrier resta longtemps proscrit, fugitif, et, après seize années d*exil, la loi reconquit sa proie sur la terre étran^re. Le meurtrier était alors vieillard. De Sardaigne, il fut ramené en Corse, et quand il débarqua sur la terre natale, il retrouva son fds chargé de chaînes. Héritier des haines de son père, il allait expier, dans les bagnes <le France, le meurtre récent qu'il avait commis sur un membre de la famille ennemie.
Le duel, car c^était plutôt un duel qu'un meurtre, avait été instantané ; une parole avait amené une double tentative de mort. Un cheval appartenant aux Mozxiconacci paissait dans une pièce appartenant aux Capponi. « Je ferai mettre cette bête en lourrière , dit un des Corses. — J*y ferai mettre toi et les tiens, » répond Tadversairc, cl deuv coups de feu parlent a riiislanl. iNul ne put dire
chez kqut'l la peiisce du meurtre fut la plus rapide, l u seul fmnbe frappé, et un Clapponi est condomué aux travaux toRcs a perpéluilc.
Ces houunes conservent au bagne leur pensée fixe. Un d eux disait au barbero de sa salle : « U y en a parmi les mieus que la inaia du barbier ne touchera pas avant qne ma condamnation ne soit payée par le sang. » Vœa terrible auquel le Corse ne ment jamais.
La religion seule a pu quelquefois comprimer cbei les Corses rinslinct de la vengeance ; l'écrivain que j'ai cité au commencement de ce cbapilre donne un exemple de IMnûuence de la foi duré* tienne sur l espril do veiidclta.
La paysan en Uw un aulr»% le meurtrier est arrêté, et le jury le condamne aux galères perpétuelles. Ces deux malheureux avaient chacun uii fils, auquel ils avaient donné une certaine éducation. Le fils du mort écrit à son ami et lui conseille de fuir, parce qu'il doit une réparation à son père. L*ami d*enfance quitte donc le sol natal et se résigne à aller vivre en Sardaigne. Un mois après, son père meurt au bagne, et alors , pensant que tout motif de vendetta est désormais éteint, il écrit au fils de la victime, il le supplie d*OQblier le passé et de lui permeltrc son retour dans le pays. • Gardetoi, lui répoudil-il, de reparaître eu Corse; ma barhe lu; cesse de pousser, et la chemise de luuu père est encore teinte de sang. » L'exilé ne tint aucun compte de cet avis et revint dans son village pour respirer Tair natal une première fois.
Arrivé dans sa bourgade , il se rendit incontinent dans Téglise. Il fit prévenir son ami , ou plutM son plus cruel ennemi par préjugé, de venir le tuer. Ce dernier ne mancpui point au rendei->vou8 ; mais soit retour aux souvenirs de l'enfance , soit la cruauté de commettre un assaïMiial dans le s;unl lieu , il lui tendit la maiu , fondit en larmes, l embrassa, et le suppliant de l'attendre, il alla qiif'rir sa mere en l'entraînant de vive force h l'église : « l euez, lui dit^il, voilà le iiis de l'assassin de mon père, et voilà son poignard, (uez-le si vous Tosez, je ne puis être que votre complice, • Estnl nécessaire d*ajuul« que la mère n'osa point. Dans une des localités séparées du port , au fort Lamalgue , ou
LES FOaÇATS GOASEâ, ETC. 25S peut étudier une classe curieuse de condamnés , c'est FArabe que la loi française a frappé dans nos possessions d*Âfrique et que la pitié adminislratÎTe isole souTont des autres forçats.
G*e8t an fort Lamalgue que fut enfermé, en 1841, l'ancien caïd Ben-Aîssa, condamne à vingt ans de travaux forcés par le conseil de guerre de Coiislantinc, pour crime de fausse monnaie *. C'était un heau vieillard de 5Ô à 60 ans.
La mise en accusation, le jugement, l'exposition et la venue au bagne de cet homme jadis si puissant, avaient offert le contraste du drame le plus sombre et des scènes poétiques de la Bible.
« Ceux qui m'accusent » avait dit à ses juges Ben-Aîssa, ont tons été bAtonnés, emprisonnés, rançonnés par moi; j'ai fait tomber les têtes de leurs parents , mais j'étais califat , et Achmet était bey. »
La cmix-d'boiineur avait été donnée à cet homme cjui avait été le second maitre de Constantine, et qui, deux fois, avait disputé sur les remparts la {)ossession de la ville aux Français.
Le jugement porta que Ben-Aïssa serait dégradé.
< Ben-Aissa, vous avez manqué à l'honneur, dit le président. Au nom de la Légion, je déclare que vous aves cessé d*en être inembie. »
La figure du caïd révéla nne émotion profonde.
L'Arabe subit aussi rexposition. L'échafaud se dressa sur la grande place : c'était alors un nouveau spectacle pour les indigènes. Les Maures, les Turcs, les Araix's de la ville et des oamj)a<ines afUuaient ; les Juifs surtout se pressaient pour joiur de rabaissement de celui qui, pendant sa puissance, s'était montré leur persécuteur.
Ibrahim le Ichaous ( exécuteur ) , avait regardé avec joie la proie
* Beii-AlBM, diraaeor da It OMiuiaiè du Beiltek , tvalt Ml flrtppw 8ts pitees h Hi
valeur de 1 fr., mais par ordre du bey, il eu porta la rateur conteniionDelle k 1 fr. 80, el il obligeait les indigi«nf «; à en prendre pour une somme déterminée. Lors de l'occupallou du l'Algérie par la France, la valeur tles réaux éiaii tombée à I fr. , mais Bea- Aîssa, qui afailélé ooaaervé dantsw emplois publics, trafiqua av«et«i tribut et Bit eo eirealatloii ptimi elles oetie iiioiiiiaie,<itti mériull pluldt li dèaemiiiaUoii de owQeale firavduleua, que de nooule faime.
254 LES BAiiNES.
qui lui était livrée; cependant il reprochait haulemenl à la loi françaiBe de De lui donner qu'un homme k garrotler, lui qui eût Toulu essayer sur une léte son bras et son yatagan. Le tcbaous avait une profonde haine contre le lieutenant de l'ancien bey de Constantine; car Ben-^Aîssa avait fait mettre à mort quatre frères ou Leaux* frères du Turc Ibrahim ; et, s^il avait é))argné la télé du tchaous , c esl que celui-ci était possesseur de richesses qu(î i'Arabe coDvoitîiil. Ibrahim vtiit se placer sur 1 échafaud, vis-è-vi» Ue Ben- Aïssa*
« Entre le ciel et toi, disait le bourreau a l 'ex-caïd, il y a un homme, et cet homme est Ibrahim. C'est un Turc qui est ton bourreau, et ce Turc, e*est Thomme dont tu as étranglé quatre frères; c'est rhomme que tu aurais étranglé auseî , si lu n'avais pas craint, par sa mort, de perdre les traces d'un trésor. Personne n'avait ja^ mais compris par quel miracle j'étais sorti vivant de tes mains, je le comprends aujuunJ htii seulement : Dieu me réservait pour cau- 4>er avec toi sur cet éclialaud. Dieu est-il justet
— Dieu est juste, i i |Miiulrl Beti-Aïssa.
— N'es-tu pas de mou avis? reprenait ibiahuu. (iet endroit a été choisi par Dieu : tu es exposé aux regards du peuple là où tu vendais du sel il y a vingt ans, là où tu as fait décapiter Amin Kodja, le marabout El-Arbi et tant d'autres 1 En face de toi sont les remparts sur lesquels tu exposais aux yeux des habitants de Goaslantine les têtes de ceux que ta cupidité, ta haine ou ton ambition ont fait décapiter. Jette un regard sur ces murailles ; vois ces tètes d'innocents qui demandent vengeance... Regarde... regarde! »
i't lieu Aïssa fermait les yeux, comme s'il eût craint de voir de sa 1 1 g 1 a 1 1 1 es a p])ar i lions.
Et après avoir reproché à Ben-Aïssa de ne pas être mort sur la brèche par laquelle les Français sont entrés à Constantine, le tchaous semble se réjouir de voir l'Arabe condamné à un supplice lent. Le yat^;an eût été pour lui une mort trop douce, trop noble, mais c'est le bagne qui va prendre le coupable, et qui, chatiue jour , pendant vingt ans, lui donnera une lente agonie...
El Bcu-Aïs«i, ilil-ou , flécliil el Jcuiunda giàce au bourreau.
LES KORÇ A ï s COUSES, ETC. J55
Le ÉUs de Ben-Aïssa et quelques Arabes le suivirent jusqu'à Toulon, et, sous le costume du bagne , on voyait ce vieillard calme et résigné recevoir, des siens et de ses serritetirs fidèles, des témoignages de respect, de soumission ei d'amour.
Les Araties forçats conservent tout Vorgueil de leur race.
Un Arabe, que ses violences continuelles avaient fait renvoyer (le l'hôpilal on il vivait sans auUe maladie que celte lièvre leiile qui consume celte nature (Vhoninies quand elle vil loin du sol natal, avait été contiiié au foad d'un ha^ne à terre. Un jour , le cbi* nubien vint lui faire une visite. La vue du docteur lui fut presque indiilérente ; il daigna cependant tendre la main , prendre le tabac que M. Lauvergne lui avortait, et remercier du geste. Le médecin voulut Tinferroger et le faire parler sur le fait de sa condamnation. L* Arabe le regarda, et lui dit fixement : I\»in'as âoimi du tahae, tu m'at fait du 6ten, mot je t'at remercié t et toui eet fini entre nous. Alors il détourna la tète cl ne Gt plus aucunement attention au visiteur.
La législation française envoie encore d'Afrique au bagne de Toulon des Juifs, des Noirs métis, des Kabyles V Ces derniers sont encore ce qu'ils étaient il y a dix-huit siècles : leur corps est au t>agne, mais leur pensée voltige dans les champs du passé, sons leur tente, dans leur famille et autour du fidèle coursier. Une nostalgie lente et calme les mine peu à peu sur leur lit d'bôpital. Accroupis toute la journée avec leur drap noué autour du front et pendant en guise de bernons, on les dirait en embuscade et ca-> chant leurs mousquets pour ne point être aperçus. Différents des antres forçats, Ils sont tonjoure seuls avec lern-s pensées, avec la patrie, et ne coanaisiseut aucun jeu ni aucune espèce de distraclion.
Si quelquefois ils vous paient d'un sourire amer, c'est lorsque vous éveilles en eux le souvenir du désert. 11 nous est arrivé de prononcer avec aiïectation le nom de CameousMou * , et alors ils se prenaient de joie comme des enfants.
• DifTéreales classes d'ai^sassins, leur psychologie (docteur Lativ^rgni»).
* Mets £ivori des Arabes, gruau préparc afec des ? iandes et des éptcc».
On chercherait en vain à sonnieltre le forçat arabe aai règles de travail du bagne. L^administration a pitié de cette classe de condamnés , elle la laisse au repos , et k l'heure de la prière , l'Arabe mêle le nom de ceux qui ailoiicisscnl son sort à la formule de la prière.