L'AUMOMËH D'UN BAG.NE, ETC
préambule du livre qui est le poiat de départ d'une anecdote près* que historique , il indique les personnages tels que M. Dumont , maire bel esprit et sceptique » roaitre Thomas , Gios-Pierre, Jean, etc., tous habitants d^un YÎllage où la religion était aussi négligée que la morale méconnue. 11 demande alors quels sont les forçats les plus lettrés et les plus intelligents... On comprit qu'on allait jouer la comédie, et les plus capables furent désignés par la masse. .. Chacun des interlocuteurs reçut une brochure; M. l'abbé Marin garda un rôle, celui du curé du village. 11 fil signe au pre~ mier persounage de prendre la parole ; le ibrçat chercha à saisir le ton qu'il supposait convenable au rôle qu'il représentait ; le se* cond condamné, après la réplique, fit comme son camarade : la scène se joua avec intelligence , avec verye; la masse des specta* teurs, assise sur le banc du bagne, écoutait avec curiosité. Le sujet était sévère, mais il était traité en langage familier, et quand le rai* sonneur, qui entassait argument sur argument contre le curé du village, lui au IkuiI de son rouleau, et que, malgré ses elîorls, il fut terrassé, une salve d'applaudissenuiiils , des rris : bravo ! partirent de toute la salle, et le triomphe du personnage que s'était réservé M. Tabbé Mai'ia fut complet.
Les forçats prirent tellement goût à cette conférence en action , que, le dimanche suivant, ce fut à qui obtiendrait un rôle, L*au« m6nier varia le répertoire, et dès-lors sa personne devint un besoin pour les condamnés. U put alors donner essort à cet esprit évangélique qui depuis lui a acquis l'amour, non-seulement des condamnés, mais encore de tout le personnel de la tii n iiie.
Je saisis avec empressement Tuccasiou heureuse qui se présenta d*entrer en relation avec ce vénérable ecclésiastique; il voulut bien me faire une visite et me parler longuement de ceux qu'il appelle «w pauvret eoniamniê, U aime à citer des traits méritoires qui peuvent plaider en foveur de cette classe dégradée.
11 y a quelque temps, me dit Tabbé Marin, il se trouva parmi les condamnés amenés à Toulon un prêtre du diocèse de Chartres. Cet homme redoutait les sarcasmes et les humiliations auxquelles son étal d'ecclésiastique allait l'exposer. Dans la ville, la nouvelle de l'arrivée d'un prêtre coupable avait tait sensation , la
curiosité s'était éveillée, et cfamn cherchait i voir ce malheureux.
En deeceodaut de la voiture cellulaire, on avait, suivant Fusage, embarqué le nouveau venu dans une chaloupe de fiitigne qui devait l'amener à la localité du hagne. Dix couples de forçats étaient aux hancs ramos, et tous jetainnt un regard avide sur leur nouveau compaj^uon. La l)arqiic s'éloigua du rivnge et, pendant la traversée, elle fut croisée par une chaloupe chargée de curieux qui déjà s'étaient rendus au bagne pour voir ie prêtre... A la vue d'une barque monlée par les forçats, les passagers pensèrent que le nou- Teau venu était dans cette embarcation; ils dirigèrent au plus piès possible leur canot et crièrent aux condamnés : N'aveae-vous pas le curé?... Montres-nous-le.
Tous les rameurs comprirent à ce moment quelles devaient être les angoisses de cet lionnne, qu'on ne cherchait que pour en Faire un jouet à la malignité; ils eurent pitié de son abaisseiiu n l , t l par un mouvement spontané que nul ne commanda, tous les forçats se levèrent et couvrirent de leur corps leur nouveau compagnon d'infortune ; ils répondirent négativement aux questionneurs et leur firent prendre le change , en désignant une autre barque pour celle qui portait le prêtre.
c Je suis persuadé, me disait Tabbé Marin^ qu'en dehors du sentiment de pitié qu'a pu leur inspirer le condamné , ils ont eu la pensée que ce qu'ils feraient pour un prêtre captif serait agréable au prôtre libre <|ui leur consacrait ses soins. C'est pour me payer une délie de gratitude, que ces hommes, d'ordinaire nuHjuears et enclins à tourner le culte en dérision, ont été charitables et miséricordieux pour un prêtre déchu. Us se disaient : cet homme a porté la soutane que porte Tabbé Mariu : ils ont cherché à en cacher la tache à ceux qui youlaient en faire un moyen de scandale. »
c Vous voyez, Monsieur, ajoutait le bon aumênier, qu'on peut tirer quelque parti de ces natures dont on désespère tant. > Et il
ajouta qu'après le ferrement et la mise au travail du prêtre de
( liai lies, ses camarailes de chaîne n'avaient pas démenti ie sentiment qu'ils avaient montré à i égard de cet homme mis, comme
L'AUMONIRH D'UN ftAGNB, ETC. 961 tous les noirreaux yenus, à lu grande fatigue ; c'était k qui ferait
rouvryige du prèlrc : ou lui ôlait de la main la bêche, la pince ; on ^ ue souffrait pas qu'il prit la bricole pour traîner ua chariot, ni qu'il roulât la brouette.
L'aumônier eût désiré sans doute que le temps d'épreuve que le oondaniDé devait subir avant d'obtenir un adoucissement à sa peine, ou un emploi > eût été abrégé; mais Tesprit de justice combattait cbes lui l*élan de la cbarité, et dans la crainte qu'on n'attribuât à des motifs de confraternité la pitié que le prêtre coupable inspirait au prêtre vertueux , l'aumônier n'osait implorer la bienveillance du commissaire du liatrnc en faveur de l'ecclésiastique. Les forçais devinèrent ce scrupule du bon abbé , et demandèrent que le ]>rètre de Chartres fût dispensé des pénibles travaux du port. Loin de murmurer du privilège qu'on eut accordé à son ancienne position sociale et 'au caractère dont il avait été revêtu, chacun se ])rononça pour obtenir un emploi de laveur pour le prêtre. Aujourd'bui il est occupé dans un des bureaux des constructions bydraoliques.
Mes éclaireurs , en se mêlant à la foule des condamnés , avaient recueilli, entre autres renseignements, une aventure mystérieuse à laquelle TaumAnier n'était pas resté étrange.
Voici les faits :
11 est d'usage, quand un forçat déijire eulrer en conférence avec le prêtre du bagne, qu'il sollicite par lettre la faveur d'être amené près de lui. Lu condamné à perpétuité, appartenant à la classe des gens de campagne , se présente un jour à M. Tabbé Marin , et le supplie d'obtenir du commissaire qu'il autorise son changement de salle. Ce condamné n*alléguaut aucun motif sérieux à l'appui de sa demande, l'aumAnier ne crut-pas devoir présenter la supplique à l'administrateur. *
Quelques jours passèrent , et !e condamné ayant insisté non seulement pour qu'on le chau-^ml de localité. m.'U'^ pucore pour qu'on le Iransporlât aux bagnes de Brest ou de Uot lieloi l , iv [uélre voulut connaître les motifs puissants qui portaient le forçat à insister sur son déplacement.
Le condamné dit alors à l'abbé Marin que la localité qu'il habitait était pour lui un lieu d'horrible souffrance, parce qu'il
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avait MBS oem sous ïm yem un camarade innocent qoe k jury * aYailcondamné à tort pourun meurtre. «
« Le crime a été commis par moi, ajoutait le aoUicitiïur ; le camarade condamné à tort, qui me Toît & chaque instant près de lui , ignore que je suis l'auteur du crime qu'il expie ; tuais moi , à toutes les heures, je suis eu conlact avec cel honune, et sa présence est un supplice affreux qui me rend la vie du bague impoiaiiile à supporter. »
Le bon aumônier porta au commiMaire les paroles du condamné^ maie Tadminiatrateur ne crut pas devoir faire droit à la demande.
Quand le forçat apprit que aon dénr ne eerait peaeiaucéy il dit : « Je tomberai malade, j'iru à rhôpîtal, et je mourrai.»
On lil peu (raltenliou à cet oracle du ior^at. Gependaul il commença bientôt à se réaliser en partie.
T^e condamné fut saisi par une fièvre pernicieuse i ou le conduii>it à r hospice.
Dès qu'il aperçut raumônier :
« Je TOUS ravaie dit, Monsiour ; me voici ici, et bientôt je serai à Tamphithéâtre. »
Le prêtre voulut donner des oonsolationa au moribond» il chereha à éloigner de lui la pensée fatale qot le dominait. BîentM le
mal empira, le médecin déclara que le forçat avait peu de temps à vivre; le pièdc olfVit au condamné les recours de la religion.
« Oui, monsieur Tahbti, dit le forçat, je me confesserai; mais auparavant,! je dois faire tous mes efforts pour disculper un innocent. »
Le procureur du roi se présenta au lit du moribond, et il reçut une déclaration de laquelle il résultait qu'un homme nommé Bois- «ienx, condamné aux travaux forcés pour meurtre et tubiaaant sa peine an bagne de Toulon, était victime d*une erreur judiciaire. Celui qui avait commis le crime donna tous les détails qui pouvaient mettre la juslice humaine a même de réparer la faute qu'elle avait failc. Hoissieux fut couduil vers le morilMiud, et il îijonta quelques indices aux révélations, en disant : < Je suis innocent! » et on le ramena au bagne.