M. LË COMMISSAIRE DU BAGME DE TOULON, ETC
le» ilnée forant moins convulûves, les aotres plus franches^ d'autres plus animées. L'espoir, gas si facilement inflammaUe qui voltige ehaque heure sur le limon du bagne, illuminait un grand nombre de ces physionomies hâves et terreuses.
c Mon Dieu! monsieur le commissairCj dit respcclueusement un homme d'une structure athlélique, ne ra'accorderei-vous pas grâce? Je deviendrai incapabb un jour des travaux du port; je me rouille ici, je me mange.
— Pourquoi étes-vous un porte-trouble dans les escouades? À ehaque instant je reçois des plaintes graves sur des voies de (Sut dont vous vous rendes coupable envers vos camarades ; vous abuses de vos muscles, et ici personne ne doit être lyran : la force, la et Li lulé, rinsuhortlination, n'ont que le privilège des punitions. — Mutisicur le commissaire, dit le plaignant d un air hypocrite, je me laisserai à Tavcnir battre plutôt que de revenir ici.* . »
Un second descend de son banc, c'est le fameux Lebon , Tévasion incarnée. Toutes les fois qu'il a obtenu remise de la double chaîne, il a tenté de fuir le bagne. Cependant Lebon demande grâce avec instance ; il a cédé à de mauvais conseils ; à l'entendre, il est parvenu à étouffer en Inî rinstînet de la liberté. « Vous pronn ttez plus que vous lie pou\tv, Itiiir, Lebon, dit M. Bonjour; aujourd'hui vous auriez votre grâce, demain en regardant, sans intention aucune, un cordage, une cache naturelle ou artificielle, ou quelque costume placé par hasard ou à dessein près de vous... votre manie vous prendrait.
. — Vous croyes, monsieur le commissaire? dit Lebon naïvement ; alors c'est une maladie.
— Une maladie d'orgueil, dit le commissaire. : Lebon ouvrit de grands yeux.
• — Suivez ce calcul, dit le commissaire; combien sVst-il échappé de condamnés, l'année dernière, du port de Toulon?... 45,
« Combien y en a-t-il qui sont parvenus à jouir de la liberté sans jèire repris? Vous le savez aussi bien que moi, 2. Eh bien, vous, Lebon, qui vous laisses toujours reprendre, et il y a 41 chances contre une que cela doit être, vous recommences sans cesse; ce n'est pas parce que vous aves plus qu'un autre l'amour de la liberté ,
c'est parce que vous avez un orgueil |>lus graad que celui de tous **les anlrcs et que vous croyez que vous aver plus li a(irc»se, plus de ruse, plus de bonheur que les 39 autres. Le déaoûmeol tout ccla^ c'est la double chaîne où tous êtes réduit à venir prier. Lebon baissa la téte et retournait prendre place sur son banc^ quand H. le commissaire lui dit : Il y a cependant des chances plus favorables h jouer pour tous, el vous ne les ignorez pas. li'année dernière 41 condamnés ont été récompensés, les uns par la salle (lY'prcuve, les anlres par de petites gratilîcatioiis; 46 comuiutalions et 26 remises tlu dernier délai de la peint; ont été accordées^ la clémence du roi a rendu 70 condamnes au monde. C'était donc un lot de 183 faveurs à mériter; chaque année il y en a autant, et il peut y en avoir davantage sur un personnel de 3,274 qui composent la chiourme de Toulon : c*est donc à peu près huit faveurs ou grâces par 100 condamnés.
«Saves-vous ce qui rend la pgirtie avantageuse aux autres, continuait M. Bonjour, c'est qu'un grand nombre parmi vous lâchent pied; alors les joyeurs réels au lieu d'être trois mille se trouvent à peine deux mille, et alors ils ont la chance de douze récompenses sur 100 condamnés.
a Lebon et vos camarades, réfléchisses à cela. »
Un grand nombre de ces hommes adressèrent des observatioos et des prières au commissaire; M. Bonjour écouta chacun et promit de se renseigner sur les titres que les solliciteurs pouvaient avoir h sa pitié, et quand nous nous éloignâmes, le regard proloji-ti qui plana sur nous téinoi«;na tle la confiance que les condamnés consd-rNaient dans lesprit de justice el dans la mémoire de l'administrateur,
. Avant d'arriver aux cellules, nous nous arrêtâmes à une forte grille formant un corridor sombre et étroit au niveau du sol : e^est la section des cachots. Le nom est plus terrifiant que la demeure. Le cachot des bagnes, comme celui des conciergeries, est sorti de terre depuis quelques années; il a perdu beaucoup de sa lugubre mise en scène. 11 n'a plu;* sa tenture de moisissure, ses humides stalactites «loiit chaque coiieréliun inar([Mait les heures comme le sablier. C'était jadis un lit de fange, aujourd'hui, c'est un sépulcre
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do pierre À traTers lequel on a ménagé le passage d*un pâle rayon lumineux.
Cet état de choses a ses détracteurs. Quelques statisticiens ayant prouvé qu'une population de mille hommes s'éteint dans un espace
de dix années sous les voûtes des maisons centrales, on a cru logique de denîanJer qu'an lit en sorte que le mémo nombre d'hommes mourût au bagne dans un moindre espace de temps. On n*y est pas encore parvenu, au grand regret de certains, qui n'ont pu obtenir la proportion pénale rêvée par eux. Jusqu'à présent, on meurt beaucoup moins au bagne qu'en prison ; il est Trai qu'il y a toujours eu là de ces organisations sataniques qui défieraient Tenfer ; il y a eu des hommes que le cachot n'a pu tuer^ et qui ont fini par forcer le temps à demander merci.
Un condamné nommé Bourbon, du bagne de lircst, a été soumis à une captivité de trente ans; il est resté vingt ans dans un cachot; il a dû être envoyé à ce bagne vers la lin du règiio de Louis XV. On lui disait la messe dans son cachot. Il était bossu, le malheur n'avait point aigri son caractère. Trè&-doux*et soumis au même régime que les autres forçats, il ne sortait jamais de son cabanon. Après vingt ans de cette rude t^aptivifé, on le logea dans une cage de fer qui servait, il y a peu de temps, de euinne aux Invalides. "
Aujoiird'luii, au bagne, on reste peu de temps an cachot ; ce n'est qu'un lieu de passage pour le forçat enivré ou on proie à quelque accès de fureur ou de monomanie; c'est un lieu où l'on jette l'homme animal : aussitôt qu'un éclair- d'intelligence luit, on le place aux cellules.
L'édifice cellulaire du bagne de Toulon est dans les proportions de programme du système débattu à la chambre des députés. Des cages en maçonnerie dans lesquelles le jour pénètre par une meurtrière : 2 nn'tres sur ;i tii('lit.s .'>U c. pour l'espace; uu promenoir de 5 mètres sur 3 mètres, qu on nomme préau, aéré par uu carreau, et dont Tusagc n'est concédé qu'à de rares intervalles un lit de camp en bois, une tablette à hauteur d'appui pour faire table, un baquet : tel est le mobilier de la cellule dn format. Le tra* vail est obligatoire, c'est de préparer Tétoupe pour le filage.
28G LES BÂGISES.
La cellule la plus voisine de la grille qui sépare le préaucellule s^ouvrit» et le premier spécimen de cellulé que je pus voir m*apparut comme un spectre : c'était moins un homme qu'une fauve; ses membres trapus étaient ramassés, son corps voûté; sa tète ronde, et ses paupières qui couvaient Je feu de ses prunelles inspiraient un sentiment de terreur. Une voix vibrante sortit de celle poitrine. Cet homme lais;ul Je grands efforts pour paraître calme, et cependant il parlait du sombre désespoir où le poussait sa réclusion...
I^e commissaire imposa par sa présence à cet homme, il le calma.
. • £couteE-moi, lui dit-il, et oe parles pas toujours de désespoir; personne ici ne vous force au désespoir : c'est vous seul, ce sont vos mauvais penchants, qui vous poussent à cette pensée fixe.
..— Qui aura jamais pitié de moi?...
' — Ceux peut-èlre qui ont eu pitié dos autres. Certes vous êtes tombé bien bas. Non-seulemenl les honnêtes gcn» se sont retirés de vous, mais vos camarades eux-mêmes vous ont repoussé avec horreur; sur le bord de Téchafaud, des suppliciés ont rejeté votfe affection, ils n'en ont pas voulu, ils eù ont eu honte; car ce sont vos conseils qui les avaient entraînés à leur perte; vous êtes le condamné le plus perdu de tous' ceux qui sont sous mon au* lorité. Eh bien ! vous n'avez pas encore le droit de parler de désespoir, car vous u'uvez ricn cssavé ponr le repousser. Avcz-vous tenté le moindre retour sur vous-même? Avez-vo us fait autre chose que de Tinsubordination, du vice ou de la révolte?
— J*ai contre moi les récidives, la perpétuité. ■ Le repentir et la bonne conduite effacent tout. Et n'aveivous. pas vu il y a quelques mois, en habit de libéré, un des vôtres que la loi condamnait à porter toute la vie la casaque du condamné?
' « Rentrez dans votre celhile, ne vivez pas sans vêtements et en poussant des cris comme la brute ; accomplissez votre tâche de travail; peignez Tétoupe qu'on vous donne, atin d'occuper vos mains à une œuvre quelconque; profilez de Tespace un peu plus large que de coutume qu'on vous concède pour la promenade ;
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fiùtes-inoi oublier, si c'est possible, .le passé, et nous verrons pèur râTODir.*. »
Il y avait à peine six mois que ce forçat était eu cellule; son aspect était celai d'une faure hydrophobe ; sa fnrenr semblait
loucher à la folie. Au moment où la porte de sa cellule s'ouvrit, un gardien sr plaça entre le forçat et nous, et se mit sur le seuil du cabanon, pour faire obstacle à la sortie.
Près d'une autre cellule, M. 4e commissaire questionna le porter clef. Elle était Tacante : le condamné venait de devenir fou. .Ce n*^tait point le régime cellulaire qu'il iallait en accuser ; les mauvais tmitements que det compagnons de chaînes avaient fait subir à cet homme, malgré la surveillance des gardiens, avaient fini par troubler sa raison.
Près de là était aussi un reclus d'une nature impénétrable : estil le complice d'une v( lui* du bagne, est-il seulrmcTit le confident d'un crime, ou i)ien, par effet de son insouciance normale, avait-il tu comme une brute commettre un meurtre à ses cètés, à ses pieds, mieux encore, à sa chaîne?
Un forçat soupçonné d*étre renard , s'était reposé un moment suc la grève»
' u Alloils, dit son compagnon de chaîne en faisant un pas ven hii, continuons Ponvrage. w
Le corps garde l'imniobili tu ; aucune voix ne ré|iojid ; il n'y a plus sur le sable qu'un cadavre, et aucun indice ne trahit l'auteur du crime.
Le camarade de la victime est mis en cellule : aux révélations qu'on lui demande, il répond par une ignorance complète des faits.
En passant devant une antre cellule, M. Bonjour fit un geste an garde, qui déjà s'apprêtait è ouvrir.
« N'ouvrez pas, » dit-il. Et M. le commissaire me nomma tristement un homme jeune encore, fils d'une des plus belles gloires militaires de l'Empire. l/lial)itant de cette cellule est un homme aussi remarquable par la variété de ses talents que parla réunion de ses vices et de ses basses passions. La pitié, les soins, l'indulgence, rien n'a prise sur ses instincts. Ce condamné semble prendre plaisir à s'asseoir sur chaque degré de Péchelle du vice; par-
tout il semble à sa place, et posé sous son léritablc aspect naturel» 11 d'y a pas une catégorie de malfaiteurs qui ne s'enorgueillisse de l'avoir dans son affiliation.
La Tue de ce condamné n'a rien d'attractif, c'est toujours une douleur de penser que l'orgueil humain puisse déchoir si has, quand il a rayonne sur le front d'un homme pendant son adolescence. Je n'iiisisliii pas pourvoir et je portai toute mon attention sur le pauvre (laratti , dont M. Honjoiir prnn(tn(,'a le nom.
l'avais beaucoup entendu parler de Garatli à M. Tabbé Marin. Garatti, condamné aux travaux f in'spour meurtre, était venu un jour trouver le bon- aumônier du bagne^ et prédisposé à un violent accès de manie homicide, il l'avait conjuré d^obtenir qu'on Ten* fermât pour toujours dans une cellule : c'était là, diiaît'il, la seule garantie qu'on pût prendre contre' ses instincts terribles. La demande fut présentée au commis^sairc du bagne. Cet administrateur chercha par des remontrances a t mili illrc cette fureur invincible qui poussait Garatti à l'assassinat ; mais Garatti répondait : Quand je vois quelqu'un, j'ai soif de sang, et cependant je ne suis point an méchant homme ; et si je ne vis pas seul, je commettrai malgré mot un crime. Une cellule fut ouverte à Garatti ; on lui prescrivit de la quitter de temps en temps afin de ne point prendre des mœurs sauvages, qui peut-être retarderaient sa gucrison. Quand cet homme se fut emparé de sa cellule, il sortit pour aller jusqu'au port une fois ou deux ; puis il k uirait vile ù son cabanon, comme s'il eût craint qu'on lu; s'en cniparàt.
Ccthomuie assis sur la tablette de bois ({ui lui sert de lit, se promenant dans trois mètres d'espace , cherchant le ciel à travers un petit carreau grillé qui domine sa cellule, occupé sans cesse à foire en cartonnage grossier des chapelles et des rosaires, offrirait aux partisans du système cellulaire l'image de la plus grande somme de bonheur à laquelle puisse atteindre un reclus.
Jusqu'ici, toutes les séductions tentées pour amener Garatti à quitter sa cellule ont été inutile?. C'est non-senlemenl la solitude qu'il aime, mais encore le huis clos. Si un gardien n'avait pas la précaution de fermer la serrure de force, Garatti réclamerait; il manquerait quelque chose à son bien-être.