‹ Les bagnesChapitre 37 sur 66 · M. LE COMMISSAIRE DU BAGNE DE TOULON. ETC. SIM · texte numérisé non relu

M. LE COMMISSAIRE DU BAGNE DE TOULON. ETC. SIM

tioii par une laiiiillc. par unii t omniLiiie ou par un chef d'uleiier.

Nous devrions croire qu'un tel exemple dùl assurer à son auteur sinon Tadmiration de tous, du moins l'encouragement des hommes les moins faciles à convaincre. Ëh bien, non! le paradoxe est tellement enraciné dans la question pénitentiaire, on est tellement prérenu contre tout ce qui n'appartient pas à un nouvel ordre d*idées, qu*on a fait le procès à la correspondance entre l'administration et la famUle ; et nous retrouvons ces lignes singulières sous la plume d*un écrivain que nous avons spuvent eu occasion de citer avec nnc vive satisfaction :

«On a porté la soiiiciluilc jusqu'à ôorirc, on faveur (jcs forçais, aux maires de leure villes^ et même à forcer leurs parents à retraitch«r de leur néceamire pour lulntnir auxbêioinêde ces réprouvés.

« Aimi un mairt et tous sm adminiitré» laiironf quel*inititutêwr du Heu a un frirê ou un pire au hagne, et Vhomitt homme trnidma we~ time et tolidairet^un membre gangrené de m famiUe, Avec un td «yitime on aiguiee fe$ poignards, et on prépare pour l^atem'r du Carlouches et des Mandrin». »

Voilà un rude coup de boutoir! Mais heureusement il y a chez certains écrivains une telle sévc de pensées, qu'ils fournissent eux-mêmes à la fois Tobjeclion et la réfutation. J'aurai bientôt occasion d'en faire Texpériencc sur une opinion de M. le docteur Lauvergne, que tant de fois j'ai cité comme une autorité respectable, quand il s*est agi de la science de Tâme, mais que je dois combattre quand il descend de la chaire phsycologique pour se mettre • à l'œuvre administrative.

De ce qu aji fonctionnaire honorable et placé dans une position spéciale aura appris au maire, d'une lucahlu qu'un lioujuie libéré demande un asile dans sa commune, il s'en suivra que le déshonneur retombera sur les membres d'une famille? Mais à chaque mise en liberté, après expiration de la peine, la magistrature ne fiiit pas autre chose, aux termes de la loi. 11 n'y a pas un libéré qui ne parte, si bon lui semble, pour son pays, en demandant qu'on lui accorde le séjour, quand la localité qu*îl désigne n'est pas liors (les conditions légales. 11 est bien rare dans les campagnes qu'on ignore que tel ou tel a !»un père, sou fils ou son

m LES DAGMES.

frère au bagne. Une lettre confidentielle d*an commissaire du bagne qui ne sMntéresse qa*au repentir et à la bonne conduite, ne sera

jamais un ohjcl de scandale plus à redouler que le |)asso-|)orl du libéré, qui reste dépose à la jnairif de su résidcaice. (aéer des ressources de travail pour uu homme qui rentre dans le monde, lui assurer un abri et qnel<}uefois le retour près du foyer de la (amilie, c'est plutôt briser les poignards que de les forger, el les terribles apparitions de Cartoncbe et de Mandrin ne sont ici que d'inutiles 0gure8 de rbétoriqoe.

L'administrateur du bagne de Brest, qui ne se croit sans doute pas -en bostilité ouverte envers la société, peut opposer les faits au.\ phrases. En admettant que ses démarches ait froissé la susceptibilité de deux ou trois familles plus sévères que la loi, dont la rigueur se prescrit par l'accomplissement de la peiue, sept cents voix s'élèvent pour remercier M. Glaise de sa généreuse intervention et de l'initiative qu'il a prise.

Cependant, tel est l'efiet d'une 'objection aussi futile qu'elle soit, que Targument est aussitôt saisi, reproduit, ravivé ; on en est arrivé à se demander si ce n*es( pas suivre nn errement que d'imiter l'homme qui le preniic r a liacé la voie paisible ù des existences Jusque-là vouées au désordre ou à la récidive.

Si la haute administration retire sa sanction au moyen tenté avec tant d'avantages par le commissaire du bagne de Brest, il serait à désirer que son œuvre fût continuée par une association d'hommes charitables. Que le bagne subsiste on que la cellule s'élève , le condamné n'en sera pas moins dans le même abandon à l'expira- • tion de sa peine; c'est donc une œuvre méritoire et sociale que de chercher à lui préparer un avenir par ses propres œuvres.

Quand arriva l'heure de la rentrée dans les localités et le moment où le commissaire du bagne tient Taudiencc de sa justice disciplinaire, j'assistai à plusieurs rapports des auxiliaires de k surveillance.

Le garde-chiourme fait le service de gendarkne, d'huissier et.de rapporteur.

La parole est donnée au forçat * on laisse toute latitude à sa défense. Le commissaire prononce la peine encourue j le juge-

M. LE COMMISSAIRE DU BAGNE DE TOULON, ETC. SOS ment, tel minime quMl soit, est minuté et transcrit snr des états

dressés pour cet usage. 1/ exécution a lieu au retour dans la salle, s'il s'agit d'une bastonnade.

Ce jonr-là comparut un forçat qu'un chef d'atelier avait, à dessein, enivré avec de Teau-de-vie, sous prétexte d'exciter son ardeur au travail; il fut envoyé au cachot* Deui autres furent condamnés à des retranchements de vin.

Les condamnés reconnurent la juste proportion entre la faute et la réparation; ils s'en allèrent sans mécontentement.

Je fis (jueiques observations au commissaire sur la conduite réprchensiblu du ( h ! d alrlic i , je pris occasion de ce fait pour lui dire que pendant niun incursion dans le port cl mes promenades au dehors, j'avais remarqué la brutalité avec laquelle grand nomhrede coolre-maitrcs libres traitaient les condamnés. Je lui parlai de plusieurs dont la vie avait été, moi présent, compromise par l'impatience de maîtres d'ateliers qui exigent de i^inexpérience ou de la faiblesse, des labeurs qui souvent ne peuvent être faits qu'après un apprentissage et sous des conditions de force qu'on ne rencontre pas toujours. On 'm'avait parlé, la veille, d'un pauvre diable qui avait eu le bras écrasé sous un laminoir...

A ce prtq)f»s, M. le commissaire me répéta ce que je savais, c'est que le condamné échappe à l'administrateur du bagne pendant le travail, et qu'alors sa surveillance n'a point d'action sur les abus qui peuvent exister. 11 aurait eu beaucoup à dire sur ce chapitre. On peut se demander si^ dans les chantiers, on ne donne pas souvent aux condamnés de plus mauvais exemples qu'ils n'en rencontrent dans l'intérieur même du bagne; s'il n'y règne pas un mauvais vouloir qui s'oppose souvent à la direction morale cl religieuse vers laquelle un grand nombre do condamnasse laisseraient aller; si on ne rend pas dil'licilcs les voies du retourau bien, en présentant toujours le travail comme une dispense de tout autre devoir.

Je reconnus quelques noms d'insoumis. « Ce sont toujours les mêmes, me dit M. Bonjour. Quand on m'apporte une plainte, je dirais d'avance pour lesquels on va me demander des corrections. Ces hommea sont en minorité très>laible, et seuls , ils sont à craindre quand ils retonrnent dans le monde; ils four-

304 ' LES BAGNRS.

nissent les récidmstes, les chevauide retour ; il esl très-rare qu'on homme qui n'a pas eu de mauvaises notes au bagne, revienne

frappé par imo seconde condaiiuia lion. 11 v aurait un moyen de ilimiiiner le (laii^ti que court la société par suite des lil)érations : ce serait de laisser rentrer dans son sein ceux qui ne sont pas redoutables pour elle, et de retenir ceux dont cUe doit avoir peor.

— £t la légalité de cette mesure?

— Elle serait facile à établir. Au lieu de placer les forgats dans une exception d'impnnité qu*on ne comprend pas, il suffirait de les rendre à la loi commune, ou du moins à la communauté de la

loi »

M. le comiuissairp me cita plusieurs forçais coupables d'assassinats non suivis de uiort, qui avaient été acquittés ou condamnes à Ja bastonnade ou à la double chaîne par le conseil de guerre maritime, faute d'une disposition pénale.

« Ces hommes auront bientôt fini leur temps, et quand la loi devrait les retenir comme assassins ici, ils jouiront de Timpunité, et iront aiguiser en liberté leur poignard. »

Un vol se commet avec effraction dans le monde , le code cri^ minci intervient, i/liomnic du bague vole avec eflraelion, il fait de la fausse monnaie, il fabrique dos billets de baucjue, des passeports, il eoiilrelait la signature du roi, du nnnislre, du préfet maritime... il est puni disciplinairement ; et après son temps expiré, il jouit de sa liberté, tandis qu'il voit celle de ses affiliés, habitant

' H y nqucIqucA annôes, on ]»romfM,Tif tJp s'occtipcr ite 1.» refonte du code des chioiirmf"(. f\ Ac le melire en harmonie «vi c In U pislntioii n iTiiiiiolle. !ln prnjel fui élaboré (inn!i les litireaux do la chanrelleric e( du ministère de la marine; il fut envoyé à Tadminislralion des bagnes, et comme il arrÏTe presque toujours pour tout ce qui tend i Tamélioniliod du régime des chieumes, en nWeodit plus parler du projet. Il arrive de cei état de clioses que let Iribunaux marîlimet «ont livrés à de continneis ttlonoemenl* dem Tappticalion des ordonnances el des règlements, la plupart tombés en déwéfcidc. Il ja quelques années, un tribunal maritime de Brest a agité sérieusenant k question f]f' ^nvnir<it on appliquerait à un forçat convaincu d'avoir blessé son camarade arec un miiifaii, rorddiiii.iiu (> t\f lfi80. prtrtnnt en substance : Sn Majesté ordonne que lout fttrçal ou esclave <jitt se sem battu «r cr un aiilre, et (/ui l'aura blessr niTC un rouleau ou autrement, soit puni des galères perpétuelles s'il est condamné à temps, et s'H exi ftjwiotÊmé à Ht^ qti'U ait U nez H 1rs hrtitte* foupén^

M. LE CONHiSSAiRE DU BAGNE DE TOULON, ETC. 905

des prisons cciilralos^ coniisquûu eu réparation de quelques délits comiiiis pendaul rinrarcôration !

M. le commissaire m'avait ouvert la matricule sur son pupitre, et il me faisait remarquer les cases laissées après chaque nom de condamné. Un grand nombre de ces cases étaient annotées à Tencre rouge, et contenaient la mention des crimes, délits ou fautes commis au bagne, avec indication de la punition subie. Des cases plus nombreuses encore ne renfermaient que le nom, le signalement et la' date d'entrée de riminatriculé Vous voyez, me dit M. lioiijour, que la matière bonne, ou plutôt paisible, l'emporte do hoaucoiip sur l'anlnî.

Et, pour roe donner un chiffre exact de la proportion, M. le commissaire cberchaun état général de situation, qu'il plaça sous mes yeux, et je trouvai :

Sur 3,294 forçats, 768 seulement ont été punis dans Tannée*,

D*où il résulte que 2526 ont traversé Tannée sans avoir commis la moindre fante.

Ces 768 cond.iiiinés, à l'exception de quelques-uns, forment donc la poj)ulali<»ii vrainuMït dangereuse du bagne de Toulon , et il est évident que si le code criminel frappait au bagne d'une prolongation de peine, plutôt l'homme qui se rend coupable d'un crime que celui qui commet une évasion, il n*y aurait peut-être pas besoin de recourir à des remèdes extrêmes pour sauvegarder la société.

« J'ai dans ce meuble, me dit M* Bonjour, de quoi régler

judiciairement un compte de dix, quinze ou vingt années de travaux fore/':* aux lii)eri;>. d;in|( rfinx qni, dans qnelqnes années, f;iule d'un l)on coile do chiournies, iront se livrer dans le monde a leurs mauvaises passions; et il ouvrit une grande armoire dont j'ai parlé précédemment, et je vis les innombrables produits de ce musée d'industrie criminelle. C'était le produit de deux années de confiscation : pinces, limes, scies, "ciseaux de toute sorte, de toute forme,' moules à couler la fausse monnaie, empreintes en

V Voir la note cl le tal)l«>ati A, à la fin de Fouvrage.

* {'.Cf. rhAliments ont clé ainsi réjxiiits : \H bnslnnnncio^, iON mises aa cachot «H cellules» î>36 accoupleinenli ou cbangcint'nl» de catégories, pcrle« d'emplois^ etc.

cire, en maslic, en glaise, encres chimiques, rondelles d'.illiage, monnaies de cinq livres, myriades de pièces de cinq c^uiime?, etc..

Unr srriie d intérieur dont jc dcvliis spectateur, fut le dernier incident de ma visite. M. Bonjour me proposa de me rendre témoin d'une ckffre de service que venait lui faire un renard \ Nous étions alors dans le cabinet de Tadministraleur.

Un Torçat entrai conduit par un garde-chiourme. La vocation dé cet' homme semblait' écrite sur sa physionomie. Sa démarche était huiiiblc, son regard hypocrite; à chaque pas il faisait une eourbetlé ; sa voix l iait à poinc timbrée, et il feignait une émotion qu'il était, je crois, loin d'éprouver en venant faire dci^ révélations non pas, disait-il, par un motif de cupidité ni de haine, mais par le seul désir de prêter appui au bon ordre et à la discipline.

Un personnage peulrétre encore plus corieui à observer que le forçat, était le garde qui l'accompagnait. 11 j avait sur sa figure

un sentiment de dépit facile à lire. Je cherchai à analyser sa pensée secrète, et je crois pouvoir la traduire ainsi :

Le garde-cbîourme a mandat de veiller les condamnés : en veillant bien, il doit savoir tout ce qui se passe. Si un forçat offre de faire des confidences, c^est que le garde a manqué de vigilance et de tact ; car il ne devrait rien lui échapper, d'autant plus que, s*il est adroit, il doit avoir sa police dans son escouade, ét que toiit' ce qui peut parvenir à Tautorité supérieure par un autre que lui est un motif de défaveur qui tôt ou tard ratteîndfa. Le garde-chiourme avait dû obéir quand ou lui avait dit il itnenerle délateur près du chef, et, dans son for intérieur, il subiijsait uue profonde iuimiliation.

Lé renard, qui pour la première fois venait faire un rapport, se recueillit quelques instants, comme s'il cherchait à relier les détails d*une grande affaire. Il tourna et retourna son bonnet de laine entre s^ mains, et, d'une voix mystérieuse, il dit <qu*il croyait bien pouvoir mettre Tadministration à même de saisir les traces

* Ktyim |Mraii W condamnés

M. LE COMMlSSAiRE Ut BAi*Mfc Dt TOULOM, ETC. 5ll7

d'une fabrique de faune monnaie; piûs ensuite, il aurait des révélations de la plus haute importance à faire sur la vendetta dont un forçat avait été victime, et il aiderait à faire connaître le meurtrier.

Un sourire ironi<jiie plissa les lèvres du ^arde-ehiournie.

Après cet exortie, le renard se recueillil de nouveau, puis il t'uiiuiienva un récit sans ordre, sans iiidieatiou fixe, souvenl inintelligible même pour lui, d'où il résultait seulemeot qu'il avait vu dans un endroit écarté, derrière un' chantier de construction, un condamné dont il ne savait ni le nom ni le numéro; que cet homme avait frappé avec un marteau de fer sur quelque chose qui semblait être un morceau de cuivre; qu*il avait paru se troubler à l'arrivée de son camarade, et avait jeté sa matière métallique [)ar terre. Alors le n nanl avail conclu, quoiqu'il n'eùl rieii trouvé, que l'objet fabriqué était une pièce de fausse mouuaie.

« Ceci me paraît peu gra\*'. » dit le commissaire.

Le garde-cbiourme leva les épaules et mordit sa moustache.

« Et quels faits savez-vous qui puissent jeter du jour sur le meurtre que nous avons déjà tant recherohé?

— Je crois être sur la voie ; cependant je ne sais pas encore précisément quel'est le coupable. Il y a eu de l'argent donné dans une des salles; uu homme sait ccha qui a été chargé de remettre cet ai-gent.

^ Ouel est cet homme?

— Monsieur le commissaire, je vous tromperais si je disais que je le connais; mais je pourrais peut-être, du moins je J'espère, parvenir à le connaître, si j*ohtenais de rester quelques jours dans les salles.,.

— Et de ne pas aller à la fatigue, n^est-ce pas? lui dit M. le

coniiiiissaire. n

L'œil du garde-chiounue brilla ; sa poitrine parut décliurgée d'un grand poids. Ce renard-là n'était pas de nature à compromettre sa renommée de vigilance.

« Vous pouvez vous retirer, dit le commissaire au forçat. Prenez garde à vous ; je ne vous conseille pas de vous faire souvent amener près de moi, vos camarades pourraient avoir un soupçon, et

vous courriez des dangers. Je puisproiiler delà délation dans une circonstance grave, niais je ne la provoque jamais, et j'engage vous et ceux qui me font des révélations écrites à mériter plutôt Findulgencc par la bonne conduite et la soumission, que par des rapports. Les gardes sont là pour savoir ce qui se complote et ce qui se passe contre Tordre. »

Le garde-cliiourmc releva fièrement la tôte, et ramena à las;illc le renard, qui se relira en faisant des révérences jusqu'à l'escalier, et un peu honteux d'avoir échoué dan» son entreprise.

Wil

ORiiANiSATiaN ill TU A Y AIL. — Â 111 S ET METIERS Ai. BAGNE.

Quand rorganisatioii des bagnes fui substiluéc aux anciennes galèreS} lté hommes condamnés à perpétuité ou h terme n'étaient pas admis au travail; ils restaient, jusqu'à la mort, enchaînée sur leurs bancs. Les forçats qui subissaient quinxe ans de peine et

au-dessous, étaient les seuls qui fussent employés aux travaux des ports. Sur quatre mille contiainnés dont se composait à peu près alurs la chaîne de Toulon, qttinzc cents étaient occupés.

Vers 181 H, époque* à la({uellc raduiiDistraiiou des ports était confiée ù des intendants, M. de Larcinly conçut le projet de modifier le service de la chiourme et sa discipline^ et de donner de la valeur au travail mal dirigé des forçats.

Jusque-là, une petite proportion de Taction qu* un pouvait oble* nir des condamnés avait été employée h transporter dt^ fardeaux, à faire des épuis( luciits, ou à d'antres lra\aux du ^nin' d<* ceux où riiniiiiiu! u aij,il pas couiine être intelligent, et ne loticlieuiue rccllciucnl que comme force motrice. On présuma qu'en les Taisant travailler aux ouvrages d'art qui sont exécutés sous la direc~ tion des ingénieurs des ponts et chaussées, et qui demandent le concours de Tintelligence, on obtiendrait un Iravail productif dont

ÔIO LES BAGNES.

la vuleiir pourruii iademuiser l'État des frais de garde el d'entretien de la chiourme ; on espérait de plus que ce genre de travail aurait sur le caractère des condamnés une influence heureuse, et qu'on les ramènerait à Tamour des choses honnêtes, en leur 4onnant des habitudes d'application et en leur faisant acquérir des talents qui les rassurassent sur les moyens d'exister dans TaveDir qui s'ouvrirait dovaiit eux au niunient de leur liliérafioii.

Un des plus grands ol)slaclos pcul-ètre à rexécuticm du pl;iu si habilement conyu )>ar ce fonctionnaire respectable, aurait pu se rencontrer dans les préjugés d'une partie des hommes employésà îadministration du port; il pouvait s'en trouver quelques-uns qui, loin de croire le projet de M. de Lareinty susceptible de réussir, regarderaient ses vues comme chimériques, et croiraient les qualifi^ avec indulgence en les appelant les rêves d'un homme de bien. La proiniere coiidilion pour réussir dans de scinlilalih'S entreprises, c'est t|uc tous ceùxquL' leur position appelle à y eoiieourir croient au succès et le désirent. Cette condition était parfaitement remplie dans la personne de c'(>lui de tous les fonctionnaires administratifs qui devait avoir le plus d'influence; c'élfijj|.^le comniftssaire de la chiourme. Cette fonction était alors remplie^par M. kisommissaire de marine Regnauld; il croyait jiossible d^obkmiwles Iwçals un travail productif, et d'améliorer assez leur moral, par ce travail même, pour que leur rentrée dans la société, au jour de Texpiration de leur peine, pùl èlresans danger.

Ln troisième auxiliaire s'associa avec un noble dévouement à cette (inivre de progrès, ce fut M. l'ingénieur Kaucourt, envoyé au port de Toulon en 1818, comme chargé des travaux maritimes* Des expérience» faites en Corse, dans Tannée 1813, sur des forçats ita^ liens, l'avaient convaincu de la possibilité de rendre le travail forcé productif, et d'améliorer le moral de l'homme qui y est assujetti.

Le nouveau n^gime auquel les condamnés forent astreints ne fut complètement établi que vers la lin de 1820 (!t le eoninienccnient de 1S21. A cctie époque, M. de Lareinty fut cbargé d'une administration importante qui fixait sa résidence à Paris. LY'xecutiou de sou plan fut continuée par son successeur, M. àamson, commissaire général de marine, qui, pendant les années précéden-

ORGANISATION DU THAVAIL, KTC. r>li

lus, avait contenu par son xèle, par ses talents administratifs et par rinfluence de sa position d'administrateur en second du port, h Tintroduction du nouveau système de travail ët de la nouvelle organisation du service dans la chiourme.

II csl facile d'apprécier le régime qui fut alors établi, cii considrrant ses effets sur le travail des forçats et sur leur moralité.

Il fut constate que ces travaux, commencés à une époque où il y avait par liomme et par an une prrt(' de SOi frnnc<; 19 centimes, amenèrent un prompt résultat de 43 francs 70 centimes en bénéfice, ce qui donnait, en faveur de TEtat, une bonification de 247 francs 89 centimes par homme et par an *.

C'est à cette époque que fut créé le péculê dont j'ai parlé. Le pécule, aujourd'hui, existe enccîre, mais ce n'est plus qu'un mol. Où il n'y a pas labeur, réconoinie est difficile.

La grande difficulté était d'obtenir, des lorçats, une quantité de travail productif assez grande pour qu'il eu résultât un profit qui méritât d'être pris en considération. M. Raucourt entreprit de ramener la valeur des ouvrages à dépendre entièrement de la maind'œuvre. Il se proposa de ne faire entrer dans leur composition que des matériaux qui fussent le produit du travail même des forçats, qui en tirassent toute leur valeur. Une reconnaissance détaillée des ressources que pouvait offrir le port de Tonlnn et la contrée adjacente, lui apprit qu'il devait éviter l'emploi du bois , de la pierre de taille et du plâtre, et qu'il serait obligé de se réduire aux moellons et aux briques. Il imagina un système de construction assujetti à cette donnée, combiné cependant de manière que les édifices eussent des conditions de durée, et le caractère de grandeur en harmonie avecTimportance de rétablissement pour lequel ils étaient destinés.

L'habile ingénieur fit préparer tous ces travaux par les forçats. La valeur on était en quelque s(u le créée par leur travail. On avait organisé parmi eux jusqu'à vingl-cjiiatrc corps d'utat.

Voyons les eflets du travail intelligent au phpique et au moral sur le personnel des condamnés.

* Voir ]« iMrtP ri Ir IuMmu B, à h fin de l'oHtnigc.

312 l'KS BAGNES.

Le travail fut organisé dans le bagne par M. Raucourl, d'après les priocîpes qae lui avaient suggérés ses observations sur los sentiments qui dominent le cœur de Thomine que ses fautes ont lait passer de Tétat de travailleur libre à celui de travailleur forcé, et qui a parcouru la longue série de souffrances, de misères et d*huinilialions qui accompagnent cotte transition.

M. Bancourt avait observé que les punitions n'avaient aucune puissance sur des bommes parvenus à ce point de dégradation, et endurcis aux châtiments. Il sentit que ce n^était point par la crainte des punitions, mais par Tappàt des récompenses, qu'on pouvait espérer de réveiller des sentiments honnêtes dans ces âmes llélries. et leur iiÉSjtirer la volont»' de s\'i|)p1iqner au travail.

On proposa une rélrihulion proj)orli()nu(''e à la quotité et à la difficulté des ouvrages qui auraient été exécutés. Lespunitions furent réservées pour les cas d'indiscipline et d'insubordination; elles ne furent plus employées pour forcer à travailler. Sous ce rapport, chaque forçat fut en quelque sorte abandonné à sa propre volonté

ORGANISATION DU TUAVAIL, RTC. 3|S

cl n rimpulsion que lui (lonoait le désir de mériter les récompenses attachées au travail.

Une amélioration sensible se manifesta, dès les premiers moments, dans la conduite deç forçats ; il y eut redoublement d'activité, RU point que les ouvrages payés à la tâche rapportèrent aux ouvriers plus que ceux qui étaient payés à la journée. Les jeunes condamnés à terme furent mis en apprentissage ; les condamnés à vïl' lurcjil distribués dans los chantiers.

La nouvelle organisalion sanitaire eut sur la chiourme une în- Oucnce favorable; il y eut une diminution notable dans la journée d'hôpital, et la proportion des malades, qui précédemment avaitélé de huit à dix par cent, ûnit par n'être plus que de trois à quatre.

On aperçut bientôt que le moral deJa cbiourme changeait eu mieux: les forçats étaient plus dociles et moins irritables; il se commettait moins de dégâts; les voies de fait dtminnèrent d'une, manière sensible, les actes de désespoir, les suicides devinrent rares, les e\ usions moins fré(jiienles. On remarqua que l'amélioration morale était proportionnée au travail, et que les condamnés les plui irataHleurs étaient auasi ceux qui se cmduitaieni le mieux.

Sur la demande des directeurs des travaux, beaucoup de travailleurs furent' successivement débarrassés de leurs fers en récompense de leur habileté et de leur bonne conduite ; pendant la campagne de 1826 il y eut jusqu'à 2,614 forçats de déferrés. Les travaux auxquels ils furent employés étaient disséminés sur un espace de plus de deux lieues de rayon, et s'exécutaient dans des chantiers non clos; les condamnés débarrassés de leurs cliaînes y étaient gardés seulement par les surveillants ordinaires de la chiourme répandus sur ce même espace; les évasions étaient bien plus faciles, cependant elles ne furent pas plus nombreuses; et, chose bien remarquable, c'étaient» pour la plupart, des hom* mes pour qui aucun espoir de liberté ne luisait^

Cette expérience a duré neuf années ; elle a été faite sur une population habiluelle (le 4,136 individus, q!ii étaient maintenus à ce niveau par des arrivées et des sorties périodiques ; elle a, par con-

> Voir II note p1 Io liiblrnu 0 à lu fin d« Touvrage.

LRS BAGNES.

séqiK'nt, renleriné des hommes de Ions les caraclî'rpf H Io<l« les ^retires de dépravation. Les ilouuécis qu'elle a fournies sur les penchants dominants dans le cœnr d'hommes corrompus ont eu un caraclère de généralité qiû les rend précieuses et d'tine application • étendue.

Pourquoi donc les fruits de cette grande expérience sont-ils

perdus?

Les résultats ont été connus; ils oat (légrt'vô lo budget; c'est un souvenir mathématique qui n'aurait pas dù s éleindre chez les économisles.

Le ministère de la marine a dans ses archives toute la comptabilité des chionrmes d'alors.

Le premier corps savanl de France, dont un grand nombre df membres appartiennent aux assemblées politiques qui font les lois, a entendu plus d'une fois, dans Tenccinte de ses séances, de vértdiques rapports snr les résultats financiers cl moraux du travail organisé dans I< s chiourmes*.

Bt cependant chaque ministre de la marine vient, depuis quinze ans, redire à la tribune, que les bagnes grèvent désastreusement son budget.

Et pas une voix ne répond : 11 y a dans vos cartons-oubliettes des mo|en8 de rendre producteur ce qui est stérile et parasite*

11 y a aux archives de FAcadémie des sciences des données mathématiques qui certifient qu'il n'y a perte que lorsqu'on ne veut pas qu'il y ait profil.

C'est une grande responsabilité, un lourd fardeau pour Tadminislration de la marine que la garde, la surveillance et l'emploi des forçats ; aussi, à diverses époques et à dater du préfet Caffarelli, il s'est formé dans Tadministration et dans les ports un parti d'opposition, qui, lorsqu'il D*a pasétéassez puissant pour tuer rinstitntion dontonini confiait la conservation, acherchéà la ruiner

' R<ipport fnil a r.Vcadoiiiic des sciences pnr M Costaz au nrtin d'une eoininission romposoe fie MM. (i.n-f.jiïsur, Girard e( Cela/, rol.ifivcmpnt à Hpii\ iik iikmi' « pr é«oiilt> par M. le colonel UaucotuI, concernani Itavaux <r.'ut exécutes par ic*^ lori^ids du pori «i« Toiilnn, rl l'influonre |di\.«iquo et luorole de CO' travaux par le» travaillrun^, 1854.

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