‹ Les bagnesChapitre 38 sur 66 · ORGANISATION OU TRAVAIL, ETC · texte numérisé non relu

ORGANISATION OU TRAVAIL, ETC

ouvertemeot ou par une insouciance systémaUque, qui a laissé toute» les voies ouvertes aux abus.

Il y a un parti conservateur, mais il a moins de persévérance pour k maintien que ses adversaires pour la ruine.

H y a parmi les hommes opposés au régime des chiournies, des admiuislra leurs dont la bonne foi et les pensées de droiture ne peuvent être suspectées ; mais entraînés par Tardeur de leur vceu fiie, ils s'abandonDont à tou^ les écarts du paradoxe, s^inscrivent en taux contre le positif des chiffres, et s'inspirent une panique que rien ne justifie. Au nombre de ces administrateurs, il faut placer en première ligne M. le baron Tupinier^ directeur général des ports et membre de la chambre des députés.

J'ai déjà eu plu.sieui s lois occasion de montrer sous (juel aspect ce publiciste présente les lieux où le condamné subit la peine des travaux forcés; M. Tupinier en est encore à publier, nous l'avons dît, que le forçat est beaucoup plus heureux sous tous les rapports que la plupart des paysans dé France, boutade que nous avons souvent trouvée reproduite par des hommes sérieux. M. le baron Tupinier n*a vu dans les bagnes que des préaux où les con- «latiuiésse promènent nonchalamment et à pas coniplés, se livrent aux occiipalions les plus faciles, ou hien eiu-ore où ils dorment ou causent à leur guise, oisiveté et bien-être qui tranchent singulièrement avec Panimation et le travail qui régnaient forcément à la grande époque d'organisation du travail dont j'ai parlé. M. le ba-> ron Tupinier regarde le reclusionnaire comme beaucoup plus puni que le forçat^ dissident en cela des doctrines de la cour de cassation, qui ont établi qn*nn homme condamné à la réclusion et h la llélrissure, était moins châtié que celui envoyé non flétri au hagnc.

M. 1»; baron Tupinier dit :

« l^'s forçats ne sont pas des auxiliaires nécessaires pour les Ira- « vaux des ports, ils y sont au contraire des collaborateurs fàcln ux « pour les ouvriers, des hôtes fort dangereux pour la sûreté des tt arsenaux et du matériel qu'ils renferment... »

Les chiffres que je renvoie à la fin de ce livre prouvent que lorsqu'on a la science do leur emploi, les forçats sont des auxiliaires nécessaires, paice qu'ils sont des instruments économi-

ques. Quanta être des collaborateurs fflcheux pour les ouvriers, je me suis beaucoup inquiété de savoir ce qu'il pourrait y avoir d'alarmant dans ce mélange, cl je n'ai vu bien souvent qu^unc granth; indifférence existant entre ces deux classes de Iravaillours, qui rarement se mêlent, ou bien une compassion de la part de l'ouvrier en faveur du criminel, sentiment qui peut avoir sur ce dernier un effet plus profitable que nuisible.

Quant à la sûreté des arsenaux et do leur matériel, elle semble assez garantie par le passé; une peur administrative qui dure de* puis plus d'un siècle doit être passée à un état chronique bénin, et je mets en fait que le produit des vols faits dans les arsenaux par les loi rats ne s*élève pas annuellement à 1,200 ir. j je ne parle pas des vols commis par d'autres.

« Rien ne serait plus facile que de remplacer le travail des for- « çats par celui d'un moindre nombre d'bômmes libres ; on « rendrait un très^rand service à la partie de la population des « ports qui souffre, faute de pouvoir gagner un salaire, et on dc- « barrasserait la marine d'un véritable fléau. »

Si M. le baron Tupinier avait soumis son oi)inion à M. Samson, aujourd'hui commissaire général .ui port de Toulon, il IV'ùl pculètic modifiée, car M. Samson a pu expériuienler la vaiiMir ouvrière du condanni ', quand on le paie à k tâche, au lieu de le payer au jour; il est de notoriété parmi tons les ingénieurs des travaux hydrauliques, qu*un forçat occupé à la tâche et payé a la journée vaut deux travailleurs libres. service que la suppression des condamnés rendrait à la population des ports serait peu appréciable, car lorsqu'il s'est agi de construire le bel hôpital de Saint- Mandrier à Toulon, il est encore de notoriété publique, (jne les autorités, avant d oinployer les condamnés, ont fait appel à la j>opuL'Hion ouvrière, et (jiraiicun Iravailli ur libre n'a été séduit par les tarifs de main-d'œuvre. Quant a débarrasser la marine d'un véritable fléau, comme le fléau est malheureusement une nécessité, et qu'il faut bien qu'un des départements ministériels accepte sa charge, ce n'est pins là une polémique d'intérêt général, c'est line discussion presque réduite à un intérêt de localité;

)l. le baron Tupinier ne peut passer sous silence les grandes^

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choses opérées sons l'intendance de M. de Lareioly; mais^ à propos de ces œuvres dont les dépenses auraient é(é colossales si Ton y eût employé des ouvriers libres, mais qui ne coûtèrent presque rien, parce que les forçats furent seuls chargés de la maind'œuvre; il (lit : Avec le leinps, une purlle des iUuswns quon s'était faites a iliuftani...

Ce que M. le baron Tupinier veul bien appeler, pour le besoin de sa cause, une illusion, d'autres, vl en très-grand nombre, le nomment une incontestable et matérielle réalité ; et quoique, d'après le plan de ce livre, je place à la fin du teite les statistiques et les calculs, je ne puis omettre ici une brève série de chiffres que j*ai copiées sur le journal manuscrit de M. le commissaire Regnauld, journal dont je parlerai bientôt ; ces cbiffres sont l'argument le plus puissant à opposer uu\ phrases.

45,031 jouriii'os de forçats ont ete employées à scier 11, 335 mètres 68 millimètres carrés de bois de chêne, et d'autres différentes essences évaluées au prix de 54,923 fr. 80 c», s^ils eussent été faits par des hommes libres; il a été payé aux forçats à titre d'encouragement 12,205 fr. 29 c. — Bénéfice, 48,718 fr. 61 c.

18,708 journées de forçats ont été emjiloyées à la confection de 12,332 kilog. de clous en fer neuf, 39,847 kilog. en fer vieux, l,32i kilog. clous de cuivre ; — réparé, 2, 17i kilog. clous vieux cuivre, et 10,625 kilog. dt» c lous de fer vieux; — ce qui, l'ciit par des ouvriers libres et à rt iiln-prise, aurait coûté 21, 889 fr. .'Î7 c. ; on a payé aux forçats 2,918 fr. 58 c. — Resle en bénéfice 18,970 fr.

Dans une autre direction des travaux, voici le résultat du compte présenté par le directeur : Vous m'avez donné 861,281 journées de condamnés, j*ai exécuté des travaux qui, s'ils eussent été faits par des entrepreneurs, d'après le marché que vous avez passé avec eux, et que le ministre a approuvé, vous auraient coûté 539,890 f. 27c. ; les condamnés les ont réalisés avec un profit de 375,464 fr. pour l'État.

Voilà ce que M. le baron Tupinier nomme des illusions. Ce ne sont pas les illusions qui ont disparu, ce sont les hommes aux fortes convictions^ aux conceptions intelligentes, et qui puisaient dans leur enthousiasme la force de combattre la routine et le préjugé.

518 LES UAGNE&

En réunisMiil daus le compte linancier il'iiii exeroice luiil ce que les forçats ont coûté à la marine, M. lo baron Tupinier arrive à trouver 547,242 fr. 88 c. en perte.

En copiant textuellement les états officiels de Tépoque où le travail était organisé, je trouve pour un seul bagne , celui de Toulon, un héncfic c annuel do 3(>7,309 fr.

Et aujourtl liui incine qiio l'emploi du forçai n'est plus appliqué àde grands et utiles travaux; iiKiiiilcnant que le condamné dont ou avait voulu émanciper rinlelligence est réduit à l'état de machine et ne fonctionne que comme levier, rame, ou bête de somme; maintenant qu'il n'y a plus d'ouvriers que ceux-là qui ont fait leur apprentissa^ avant la condamnation, tandis qu'au temps des ti/u- $ioHs^ époque à laquelle le forçat élevait un magnifique hôpital, de monumentales calles couvertes, de spacieuses casernes, on comptait au bagne de Toulon de nombreux d'état, cb bien, aujounDnii encore dans cette même localité, le produit du travail balance à peu de chose près la dépense

Seulement le condamné qui entre au bagne sans profession sort comme il est entré ; seulement il peut apprendre à manier une rame ou à étirer de l'étoupe, et quand il ne trouve pas à exercer un de ces deux métiers, il faut qu'il cherche son existence dans le vol ou la mendicité.

Si je me suis arièlé justju'à tic uiuiulieux détails à la réfutation du mémoire de iVI. le baron Tupinier, c'usl que le signataire par sa position administrative, exerce une grande influence sur ceux qui acceptent les opinions sans les étudier. Plusieurs écrivains et orateurs se sont inspirés de sa doctrine, je dirai plus, presque tout ce qu'on a écrit depuis quelque temps sur la question des bagnes, a une émanation de la pensée de M. le baron Tupinier. Si la tribune a ses votes de confiance, la presse a ses phrases de confiance aussi, et je pourrais eiter plusleur?' ouvrages dus à des hommes sérieux qui ue soul <[ue la reproduction du texte que je viens d analyscr et de combattre*.

* Voir la noie ol le Itililtfuu II à Ia lin de roiivrogv.

' A rhaiiiK" \w <\nnn Hiil tUns Im KngiK'ii, !twrfSiPM*nl 4c I»uI<hi |mri9, liw mnlif» qui

OUGAMSATION l>L TUAWII., K ! C. 3I«J D'après ie tableau que M. Tupinicr trace des l)agnes, où des hommns condamnés à Tinfamie, oubliant, dit-il, la honle de loiir situation, s^érigeot en professeurs de crimes au milieu d'une population honnête guHs eorrûmptni en dipit d^^ÎMnimt^ il y aurait chaque jour à redouter le pillage, le massacre et l'incendie, si radmioîstratenr écrivain ne prenait soin de dissiper les craintes que ses prémisses ont fait naître, en ajoutant :

« Le jdus bel éloge qu'on puisse faire de<; louetiunnaircs sur (I lesquels pèse la responsabilité de la garde de ces précieux éta- << hlisscments, c'estdedire que leur surveillance réduit les mal- « faiteiirs de toute espèce à quelques vols honteux, à de misérables « gaspillages. »

Donc les richesses et le matériel du )>ort n'ont rien à craindre, puis(jue la surveillance peut les protéger.

M. le baron Tupinier ajoute un fait qui n'est exact qu'à la conililion de se renlernier dans une étroite limite fjraminaticale. On trouve, dit-il, les loreats dans les hôtels et dam les jardim, où ils remplissent les fonctions de domesticité. Afin de perdre le droit d*accuser M. le baron Tupinier d'inexactitude, je rectifie ainsi sa phrase : On trouve les forçats dans les hôtels des préfeelures mari^ iimc», qui sont au nombre de trois, et dans les jardins ffotttniquet, qui sont aussi au nombre de trois, et dans lesquels les condamnés cultivent quelques plantes médicinales pour les hôpitaux ou des herbages pour ajouter à la raliuu de la uiannite commune.

(^uant aux forçais que M. le bur^n Tupinier voit circuler dans les

iloivpni engager nos goiivernanis à losoholir. l.n mnriiio, nu nom »lc la suridt', s'ol rlmrp'C iht fardeau (les bagnes, el s'estirouvce malgré clle,ct à insu.cntilrriinlc à les subir sniis |)r(»tlt el sans résultat moral. H. Lau^ergne — Klayt» de l'upiniun tle M. le baron i'upinicr et des observatiom judicieuses de M. le commissaire Reynaud. dit M. le doclêur Deacuret dont la Médêchte 4e* fMiMtfofW, H. LiaTcrgiie «Mt àtriié i celle coiicliiMon, qiielra tngnessont une wavre mtwi contraire • Taoïélioralion morale dci rondamnés, que fuD«(le«ttt întérils de la socîélé, qn^i est donc nrgcnl que les philesoplies cl lei légUlc» s'occupent de tel ramplacer par dec clabl»»cmeiitH repliement utiles, plu» en rappori avec Télat de nos mœurs et de «os institutions. M. Descui i t ciniimel une erreur en prêtant à M. le coinmis<«aire Regnauld des opinions ijn"il csl loin <le professer. — M.M. Moreau-Clirisloplie, Cerfbeer, ont été auM^i les écUos des doctrines de M. Tupinier,

rues de Toulon à totiles les luMircs du jour, au grand domniape do la morale, publique, cela se réduit à quelques escouades de condamnés qui se rendent, comme je Tai dit, sous la conduite des gardes y et la plupart du temps enchainés^ à des localités isolées , sans que nul habitant songe à porter sur elles son attention ; mais ce qui me paraît de nature à alarmer peut«ètre davantage la pudeur pnbliquf , ce sont ces saturnales de matelots avinés, tolérées à terre on compensation de la règle sévère du bord; ces orgies fréqucnloîs dans iiîs tavernes, où la promiscuité ii'atleud pas loujnnrs la uuil pour accomplir ses mystères, et cette tolérance municipale contre laquelle Tadministration de la marine ne proteste pas, qui couvre de la libre pratique de la patente des lieux de réunion dont le titre peut effaroucher les mœurs beaucoup plus que le passage d*un condamné

* Au moît A*aoùl dernier vn élabliaieraenl public de Toulon poriail |iour cmeigne : Cafif^ ta Voluplé.

FOBÇATS MALADES FOHÇATS INVAUDES.

Placés en dehors de l'humanité, les'forçats n^y rentrent corn»

pictemcnl que lorsqu'ils sont nial.ulrs. C'est du seuil de l'hospice dont M. l'ahbé Marin rsl aniiiunicr, M. le docteur Lauvcrgne , chirurgien en chef, que ce dernier aura sans doute laissé échapper cette parole :

« Celui qui a biea vu un bagne peut se ûaiter d*avoir rencontré un tableau du crime heureux.» Là, du moins, l*œuvre delà pillé justîlierait jusqu^à un certain point l'hyperbole.

C'est à l'intercession de Vincent de Paul que Richelieu fit élever

à Marseille le premier hôpital destiné aux galériens. A cette époque, une localité restreinte snffisaitj car aux termes tlos anciennes ordonnances que j'ai fait connaître, toulcondamné devenu iufirme ou invalide obtenait liberté par suite d'incapacité de travail. Ceui qui n'éprouvaient que des maladies temporaires devaient être traités avec les plus grands 8oins«

« Aux malades, seront les cappitaines tenus faire bailler potaiges, chair, etc., au jugement et saine conscience des cirurgiens, et aussi pour ce que à faulle lesdits cirurgiens d'eslre pourvues (le drogues et bons médicamcns plusieurs accidents adviennent, comme aussi par la négligence et incapacité d'iceulx cirurgiens

qui font leurs coups d'essai sur les corps inQrmes des pauvres

rorsaires en slropianl cl perdant plusieurs (chose do grantlo conimiséralion), ce qui importe beaucoup au service ihi roy rt à l'intérêt particulier dvs cappitaines, attendu que Icsdils lorsaires sont ■ les nerfs et la force desdites gaiicres pour à quoi pourveoir, il esl expédient que le roy érige de nouveau un office de cirurgiens, qu^on dira cirurgien royal. »

A rhdpîlal, de nos jours, le condamné rentre dans toute la plénitude des droits de Thumanité ; et si ce n'était la chaîne qui retient à leur lit quelques-uns de ces hommes dont il faut se méfier, le forçat pourrait se prélasser dans son orî^ueil, en voyant les soins que la science et la rdij^ion prcnm nt de sa conservation. Ici, le dévouement n'est pas le calcul du nuiilrc qui soigne l'esclave, on ne craint pas la perte de rin^trunicnt de travail qu'il faudrait racheter j il abonde; chaque jour celui qui se brise est remplacé. Ce n'est pas Tégoisme, c'est la charité seule qui voit dans le forçat qui souffro l'homme qui a besoin de secours.

LMnspiration de la bienfaisance a été si loin, que le forçat servant chargé de veiller au chevet du forçat malade, est entièrement délivré de sa chaîne, afin que le bruit des maillons ne résonne pas aux oreilles du moribond, comme un glas qui lui rappelle sa mort sociale

Alix jours de la convalescence, l'hôpital doit être un séjour de délices pour le condamné qui, depuis de longues années n'a pas senti le contact rafraîchissant d'un drap, qui, au réveil, au lieu d'entendre le son aigu du sifflet de l'adjudant et la voix rauque du garde-chiourme, est surpris par la douce parole de la sœur de charité, A ce moment où le prêtre et le médecin se rencontrent au lit du condamné, il doit naître une puissante collaboration au profit de la science de l'humanité !

A Toulon, H Brest, à Uochcforl, on aime à redire uux éiraiigers

' Les forçais inlirmicn ou servants oiiiplojts à rinfirmcrio des hagnos ou dans le» hôpitaux de ia marine, «iiil le» seuls |>arnii les coud^unoés ijui aienl le prÎTilégc de oc pa$ porter de diftlnet. Autrefois gmod nombre de forçais evaiest wnIcMeni mn u> ■ettt à la jambe, et étaient déiignéi sowt la nom de chautttttM. A^jeavdlmi h pins grande faveur ne va qu^â mettre te condamné en cAnAw irUée^ en à la demi-cbalne.

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