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JOURNAL MANUSCRIT DP M. RAYNAUD, EX-COMMISSAIRE

DES CmOURMES.

(Quelques jours avant mon entrevue avec M. le conirni-'-;m ( actuel du bagne de Toulon, le scrviable et modeste médecin chef de l'hospice civil, M. le docteur Taxii, avait parlé de mon séjour dans le Var à M« Raynaud , commissaire en retraite, qui , pendant quatone années, avait administré le. bagne et pris une part active aux améliorations dont j'ai fait mention dans un précédent chapitre.

M. Raynaud, sachant que j'étais à la recherche de document» |)Our l'histoire des bagnes , mit à ma disposition son obligeance , ses souvenirs et son expérience. Je lui fis une visite, et il m'accut illit av(>r empressement et cordialité.

' Je lui manileslai la crainte que j'avais d'éprouver des obstacles dans mon travail de la part des autorités maritimes. 11 me rassura, en me disant que M. Bonjour, commissaire actuel, était un administrateur qui n'avait qu'à gagner à ce qu'on vit de près ses actes.

« Si vous étiez venu à Toulon quand j'étais commissaire des chiourraes, ajouta M* Raynaud, je vous aurais ouvert les portes et les grilles tontes grandes, ainn que je le fie à M. Appert. »

El 1 ex-commissaire me raconta qu il était allé au-devant el même

JOUKÎVAL MANUSCRIT DE M. RAYNAID. 539 au delà de tous les désirs de l'écrivain , qui alors s'occupait avec dévouement de la questiuu péuale. iNon-seutement il le laissa circuler seul dans toutes les localités, questionner les condamnés ^ s'asseoir sur lear toUard, goûter à leur gamelle; nais quand il prît idée au Tisiteur de se rendre compte de la géne que les fers causent au condamné dans le labeur, et qu*il Toulut se faire accoupler, M» Raynaud appela le chaloupier, et lui dit : • « Ferrez M. Appert. »

Le chaloupier recula de trois pas. 11 fallut que le commissaire renouvelât Tordre, et que M. Appert joignît sa prière à l'iujoaclioD du chef, pour qu'on lui mît la manille et la ch'aioe*

Quand le directeur du Journal des prisons eut poussé aussi loin qu'il voulut ses expérimentations, M. Raynaud lui dit, d'un ton demi-sérieux : c Maintenant, monsieur, il ne vous reste plus qn*à juger par vous-même une seule chose : c'est la bastonnade!... et je suis à Tos ordres. «

M. Appert ne crut pas devoir, pour le moment, pousser jusquc-)à ses éludes. »

Je rassurai M. Haynaud sur mes intentions. Mes rccherclies n'avaient pas pour but de recueillir des faits que les écrits de M. Appert et de plusieurs écrivains avaient sullGsamment constatés, je quêtais des renseignements sur des matières jusqu'alors peu élaborées. M. Raynaud me dit :

« J^ai tout ce qu'il tous fout, et tout ce que je possède est & votre disposition. Pendant douae ans j*ai écrit jour par jour les faits qui se sont passés au bagne de Toulon; j*aî tracé comme un calque des événements remaïquahles el des hommes d'une nature exceptionnelle, au milieu desquels j'ai vécu; j'ai noté les transiormalions de rinslitution , ses jours de grandeur et de décadence. Voilà cinq volûmes manuscrits; ils ont même devancé leur époque et sotU tiluitréi, car il y a un grand nombre de dessins originaux faits par des condamnés. Je les mets .à votre disposition ; je suis trop vieux pour prendre le temps de mettre en ordre ces matières; et puis, quoique retraité, je crois devoir encore, par bienséance, quelque concession à radminîstititîon de la marine, qui n'aime pas trouver les siens parmi les écrivains. »

Une heure après celte eDlrevue^ qui se prolongea assez poor que je profitasse de nombreux renseignements vedbaux» j'étais à compulser dans mon domicile les in-folio manuscrits de M. le commissaire Baynaud. Un grand nombre de faits que j'ai publiés dans le courant de cet ouvrage ont été puisés à cette source; telles sont en partie les anecdotes relatives aux évasions. 11 me reste à analyser te que je ( rois pouvoir encore extraire de ce curieuT recueil sans abuser de la conliance de Taulcur, ni ravir à son œuvre ce cachet de hante utilité sociale qui ressort de rensemble. M. Hayoaud se décidera, prochainement peut-être^ à publier ce journal, qui jetterait la clarté sur la question de la réforme pénale, encore dans de profondes ténèbres.

rai dit qu*ft Tépoque où Tintendant de la marine, M. de Laremty, avait organisé le travail dans le port de Toulon, et oii MM. Baucourt et Bernard réalisaient de si grandes choses , M. Baynaud était à la féte de Tadministration de la chiourme; c'est-à-dirCj qu'il était chargé de niainlenir la sûreté, la subordination , la tranquillité dans le bagne; d'ordonner de tout ce qui concerne la nourriture, le vêtement, la santé, la sûreté et la salubrité de leur logement. C'était lui aussi qui devait veiller aux intérêts individuels des condamnés; M. Raynaud croyait possible d'obtenir desforçats un travail productif, et d*améliorer asses leur moral par le travail même, pour que leur rentrée dans la société, au jour de l'expiration de leur peine, pût être sans danger; mais il était tout à fait étranger à la direction des travaux; il fournissait les travailleurs qu'on lui demandait, niais il n'avail iiiu im intérêt d'aroour-propre à exagérer ou à atténuer les résultats obtenus. 11 est nécessaire de iixer l'attention sur la position de cet administrateur, afin de comprendre que son suffrage acquis à l'organisation du travail n'est pas un éloge qu'il se donne à lui-même, mais une sorte de légalisation de centre-seing d'une œuvre accomplie sous ses yeux.

C'est un tableau plein d'intérêt à contempler, que cette oiganisation de travail dans ses développements progressifs. Le journal

de M. Kayiiiiud décrit les établissements et les monuments (ju'on udus à Téduculion ouvrière des condamnés; d'abord il introduit

JOURNAL MANUSCRIT DE H. RAYNADD. Ui

dans cet immense atelier des travaux maritimes , connu sous le nom i\'atelicr des jorçau; là, cent condamnés, même le?; plus suspects, les plus diiliciles à garder, peuvent travailler, et un seul homme- suffit i la surveillance» Ce fui la le début des forçats cousiructeurs.

A la cale couTerte, n* 1, il rappelle qu'un premier plan destinant les briques à la couverture» ayant été modifié, on pensa à substituer la pierre. Aussitôt il sort des rangs des condamnés une

myriade d'apprentis; les travaux s'exécutent, et pendant que la cale s'édiiie, il se forme une population de tailleurs de pierres, parmi lesquels se distinguent davantage les condamnés k vie. La charpente de cotte cale couvcrto est taillée et montée par des bras d'ouvriers forçats. 11 en est de même bientôt du chantier en pierre de cette cale de construction. Ce travail fait l'admiration de tons.

Le port de Toulon était, dans plusieurs endroits, un véritable cloaque où la circulation 'était souvent impossible; M. le commissaire général Samson avisa au moyen d'améliorer la voie en la

solidifiant. La pierre lut exUaile des roches, elle se transioiiiia en cubes, et on vit les condamnés taire un prompt apprentissage de l'art du pavage.

Les bois pour la mâture se conservent dans Toau; au contact de Tair, ils sont exposés à la piqûre des Ters. On pensa à creuser pour ces bois des larges et profondes tranchées où ils pussent séjourner. 11 y eut à lutter contre les émanations putrides d*un terrain fangeux, à s'opposer à Tlnvasion de Teau qui menaçait les travailleurs, four et nuit, les condamnés rivalisèrent d*ardeur, et Toulon se glorifia de sa superbe fosse aux mais.

Que de travaux nombreux et variés occupèrent les hommes tirés de la léthargie de la double chaîne! En parcourant le journal de M. Raynaud , on se demande comment des faits si positifs, des avantages si palpables, ont pu être niés.

Suivons; en regardant au fond de la rade de Toulon, on découvre un lieu sanctifié par le souvenir de pieux infirmiers qui y bfttîrent un asile pour les malades, aux époques des croisades. Saint Louis, dit-on, posa le pied sur cette terre et s'y reposa quand, de Toulon

Ml LKS BAGNES.

il alla aux îles J'IIyères. Sur les vestiges du vieil asile hospitalier, on avait élevé dans les temps modernes ^ et sur de mesquine:) proportions, un hospice , ou plutôt une maison de secours, qui servait de succursale à Thôpital de la marine quand celui^i élail encombré. Mais la localité était si rétrécie, si malsaine » que souvent on trouva plus' humain de placer les infirmes sous nne tente que de les eiposer aux dangereuses influences d'un air vicié. On parla de réparer Saint - Mandrier. M. le colonel Raucourt prouva qu'il serait plus économique d'édifier uu nouvel hôpital, qui serait un beau monumenty et ne demande pour construcleiHs ([lie les condamnes.

tu matin, on vit marcher sur les eaux de la rade un bagne flottant qui s'arrêta au plus près du tvn^ de Saint-Maudrier. Des flancs de ce vieux vaisseau sort une population compacte ; elle semble appelée à une vie nouvelle , elle respire dans un air plus léger ; c^éUit une colonie de travailleurs : grand nombre furent employés à la démolition, d'autres au déblaiement des terres; les fonrs & chaux s'élevèrent, et pendant que les uns préparaient la glaise pour la fabrique des tuiles, une flottille de jeunes condamnés sous la conduite d'un sous-udjudanl, alla charger des sables sur les plap;es voisines... La terre fouillée donna le moellon en abondance. Plus de deux cents forçats sans métiers lireutleur apprentissage avec une émulation que venait doubler encore la présence des habitants du pays et les éloges de la haute administration, qui ne pouvait rester muette au milieu du concert unanime d'approbation.

M. le colonel Aaucourt fut appelé en Russie^ M. Bernard lui

succéda, et l'œuvre^ quoique modifiée, continua. Saint-Mandricr sorti de terre, s'éleva malgré des difficultés locales; le talent lie l'ingénieur et la persévérance des travailleurs parvinrent à les vaincre. Le marais pcstilenliei de la rade de Toulon est aujourd'hui une salubre et pittoresque plage. L'hospice du temps des croisades est un superbe monument oii six cents malades sont à . Taise. Tont porte à croire qu'un jour cet édifice, que son isolement de la ville rend impropre à la régularité d'un service de santé» se transformera en un lieu de retraite pour les marins invalides;

JOl KNAI. MAMISClUi DK M. UAYNAIII». 7*iT,

la France aura son (îrcenwich : les bras des forçais Tauroiil élevé.

De pareils résultats répondaient victorieusement aux objections de la ronline, qui persistait à voir dans les condamnés ane chaire sans aucune compensation pour les ports de guerre. Sî alors une ferme volonté ministérielle eût appuyé l'œuvre qui s^accomplissait, il eût été facile de faire subir aun cbiourmes une brusque régénération, il suffisait d'expérimenter les plans de réforme que des hommes éclairés iniliquaient. Je citerai entre autres le jH oji t de M. l'ingénieur Pruss, il résume toutes les pensées iulelligenles inspirées par le désir de mettre eu harmonie rinstitatioo pénale et les intérêts de la marine.

Toute la chiourme sera divisée en deux catégories : Tune for^ mée des condamnés à temps, l'autre des condamnés à perpétuité.

La première occupera un certain nombre de salles, les autres ne. seront occupées que par les hommes de la seconde catégorie.

Tous les condamnés à temps seront affectés k des travaux d*Brt et d'intelligence; tous le» coudamnés à perpétuité seront réservés pour les travaux de force.

Les hommes de la première catégorie seront classés par corps d^état; ceux qui sont sans profession, ou qui ont exercé des professions non utilisées dans les ports, seront classés comme apprentis dans la proportion des besoins des divers chantiers.

On divisera les condamnés par escouade de dix hommes, parmi lesquels on choisira un chef et un sous-chef; deux escouades réunies formeront une brigade , qui sera mise sous les ordres d'un caporal ou sergent de chiourme; enfin six brigades formeront une compagnie à la tête de laquelle on placera un sous-adjudanl, et qui occupera un banc. Le commandement des quatre compagnies de chaque salle sera confié à un adjudant.

Les adjudants, les sous-adjudants et les sergents seront chaigés de surveiller les forets dont ils auront le commandement, dans les salles du bagne et sur les ehantiers, sous le triple rapport de la moralité, de la sûreté et du bon emploi du temps.

Des sergents, placés a la suite des compagnies , seront destinés à remplir les vacances qui pourront survenir, et, en outre, à surveiller les condamnés malades dans les salies de rhôpilal.

344 l'tS UAGMES.

Les chefs et sous-chels d'escouades seront tenus d'assurer le maioUen de Tordre parmi leurs sabordoonéSy de diriger leurs trU' ▼aux ea les pariageaot, de s'opposer aux évasions, et enfin de seconder les sous-officiers des chionrmes dans rexécution de toutes les mesures qui seront présentes.

On attacbera ces hommes aux nouTeanx devoirs qui leur seront imposes en les faisant jouir de divers avantages propres à rendre leur sort j)lus siippoilable , et surtout à les élever au-dessus des autrt s ( initiainnés.

Les forçats de chaque escouade seront classés entre eux par rang d*âge : \cs chefs et sous-chefs seront répartis snr les bancs de manière à diviser les compagnies en demi-escouailes* -

Pour la facilité des travaux, les hommes de la première catégorie seront mis en chaussette et porteront seulement une petite manille d*acier ; raccooplement ne sera employé pour eux que comme moyen de correction.

Tout format ijui se sera évadé ne pourra j»liis être mis en chaussette; il en sera de même pour tout clief ou sons-chef d'escouade qui scm convaincu d'avoir eu connaissance d'un projet d'évasion et de ne pas s'être opposé à son exécution « soit directement, soit en en donnant avis au sergent de la brigade.

La seconde catégorie recevra la même organisation que la première; mais pour multiplier les moyens de surveillance, on attachera en outre un caporal à chaque escouade.

. La nécessité de maintenir dans les salles le plas grand ordre possible exige que tous les itulivulus qui y sont renfermés soient soumis au même réfiime, et on cnoiiéquence il paraît indispensable d'isoler dans un local particulier les hommes condamnés à la double chaîne, et ceux qui seront retenus au bagne par mesure de correction. C'est pour ces grands criminels, dont Tinfloence pernicieuse agit puissamment sur la masse des condamnés, qu'il me semble convenable de faire usage du système cellulaire.

Un petit bâtiment contenant une cinquantaine de cellules sera construit dans une localité choisie; chaque cellule anra deux mètres cinquante- centimètres de longueur sur uu mètre vingl-

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