‹ Les bagnesChapitre 57 sur 66 · DE FRANCE · texte numérisé non relu

DE FRANCE

Ceux qui demandeot le renTersemeiit dii régime pénal actuel forment trois catégories de novateurs : les uns Tcnlent^ qn'à l'imi-

t.ilion de l'Angleterro, la masse tl.uigereusc soit exclue de la pairie et déportée dans des régions lointaines; d'anlrcs ne semblent préoccupés que de Textirpatioii d'un seul vice, et attendent la régénération morale d'une clôture solitaire pendant la nuit ; d'autres, enfin^ chrrt bnnl à déguiser tout ce que le régime de l'isolement continu a d'antihumain, veulent nationaliser, avec Tariantes, le régime pensylvanien, et dépensent nn zèle et une ardeur dont la moitié eût suffi pour améliorer à an point satisfaisant le régime existant en France.

En ce qui k garde la colonisation, ce n*e«t pas dans nos annales qu'il faut chercher des exemples cncnuraj^eaiits ; nous a\f>ns encore ic souvenir de Guyenne 1 S'il s'aj^it d'imilrr rAngletorre, il est difficile de préciser laquelle de sa première tonne de déportation, Texil pur et simple, ou de son second système, l'exil dans un lieu désigné avec travail obligatoire, fut la plus inféconde en résul" lats moraux.

Aujourd'hui, ceux qni parlent de la prospérité des colonies pé*

4t8 LKi) UAGNKS. ^

nales de TAnglelerre, confondent les concessions faites à des colons libres secondés par les condamoés, avec la position des^territoires, alors qae le déporté était fermier d'un sol que la paresse et la misère laissaient stérile. L*élôignement et Finaptîtude des condamnés pour l'agriciilUiro furent déinonirés par la vui icU- des tentatives faites [x'iulaiil ])liisiéiirs années pour fertiliser le sol. « Je ne connais pas, disait un juge de la Nouvelle-Galles, l'art de transformer des coupeurs de bourses en fermiers. « En effet, dix ans après son inauguration, la colonie ne produisait pas encore le blé nécessaire à la subsistance de ses habitants. La culture de quelques parcelles de terrain ne s'opérait que par voie de travaux forcés* Le gouvernement avait beau émanciper les déportés, leur concéder des terres, leur fournir des instruments aratoires, des bestiaux et des vivres, ces nouveaux planteurs avaient bientôt fait ccliouer les plus sages comme les plus généreuses dispositions. Tantôt ils ne pavaient pas résister aux déprédations orjjrnniséts par les bandes de maraudeurs qni égorgeaient le bétail, pillaient et brù- . laicnt les fermes, et gaspillaient les récoltes en vert; tantôt ils dissi paient eux-mêmes ces précieuses ressources, négligeaient le sol ou vendaient leur blé pour avoir du rhum, et ne lardaient pw à hypothéquer leur propriété aux débitants de spiritueux, devenus les maîtres et les régulateurs suprêmes de la colpnie.

« La population de la colonie, dit Thistorien Dunmor-Lang, sr composait alors do deux classes, colle des vendeurs et celle des consommateurs de rluim. >< Le gouverneur Marquaric expriniail la même vérité sous une autre forme, quand il disait quelques années plus tard : « Je ne connais que deux classes dans la colonie, ceux qui ont déjà subi une condamnation et ceux qni méritent d'en subir une. »

La corruption et le relâchement des mqeurs devaientrendre Texercice de Tautorité difficile; peu de colonies représentent, dans leur histoire, l'exemple d'un pareil relâchement. Dès les premières années, le contact de tant de malfaiteurs avait dégradé et perverti leurs gardieu.s; presque tous les condamnés avaient les soldats pour complicos dans leurs vols ou dans leurs évafîinns. Bientôt la démoralisation gagna les olliciers qui vivaient eu coucubioage avec les

COLONIES PÉNALES, ETC. il»

femme» déportées, et qui, à la faveur d'une position privilégiée^ avaient monopolisé dans leurs mains le commerce du rhum. l)ans

une société qui n^eiit pas de temple ni de Dieu pendant plus de dix ans, rivrogneric régnait en souMMaine, et les meneurs de telle urgie permanente étaient les propres agents du pouvoir.

On lit dans l'histoire de Botany-Hay, écrite par M. de la IMlorgerie, ouvrage auquel on accorde unanimement un juste renom de véracité, qu'un chef des constables, dont les fonctions étaient de • protéger l'ordre et les mœurs, avait établi sur une place publique un comptoir où il débitait du matin au soir des liqueurs spiritueuses en concurrence avec le geôlier de la prison, qui avait adossé son établissement au. mur de la maison de force. •

« Les vols (le grand chemin, a dit le même iiistuiien, étaient devenus si frécjuenls, que le gouvernement se vit ohligé de recourir aux mesures les plus sévères. Sans les émigranis, les colonies pénales d'Auglelecre ne pouvaient se soutenir; et main- ' tooanL même -que le, condamné est donné à l'homme libre à la

m LES BAGNES.

NouTtflle-Galles , coinme le nègre, aux AotUleBy est vendu au planteur, la prospérité croissante des colonies australes est soumise au plus ou moins de crimes qui se commettront dans

la métropole; niais (juols effets moraux c<j système a-t-il produits sur les condamnes? Voici d'abord la situation des déportés.

Lorsque la sentenre a clé rendue, les condamnés à la déportalion^sont enfermés dans les geôles ou envoyés sur les pontons, où ils restent jusqu'au moment de leur départ. Â bord des vaisseaux • qui les. transportent, ils sont sous le contrôle du chirurgien en chef, qui reçoit lui-même ses instructions de Tamirauté. Les précautions que Ton a prises'contre les épidémies, et la discipline que Ton maintient sur ces bâtiments, ont notablement diminué les souffrances inhérentes à une aussi longue traversée, et oui prévenu la mortalité qui sévissait parmi les cotuiamues dans une proportion effrayante, durant les premières années de la déportation ' ; mais ces mesures n'ont rien ôté au mal moral qui résulte nécessairement d'un contact intime et journalier entre tant de malfaiteurs, et que doit augmenter Toisiveté obligée d*ua voyage de six mois

A rarrivée de chaque transport, le secrétaire du gouvernement colonial passe la revue des condamnés et reçoit les plaintes qu'ils

peiiN(Mil avoir à élever. Les hommes sont ensuite logés provisoiren»ent dans des baraques destinées à cet usage, tandis que les femmes sont enfennées dans les pénitenciers ou ateliers du gouvernement ; le surintendant des condamnés vient ensuite classer les

' En 1790, «ur mile «oodtmaé» pris «n Angleterre ou en lrte«de, d«ac cent fnalr»vingl-un périrent pendant la lr«vené«.

* Il y avait cent liuil fcramcs condamnées h lioid, dont douze nvait ni rie» enbnU. Le»reiiiines et les enfants étiiienl totijoTirs Piisoniblp; les placés dans louln la longueur du navire, élnical sépart's de trois i ii liois luir ilcs plain lu s, cl rlintiiic lit «crvail pour trois personnes. Les femme!» qui avaicnl un enfant avaient égaientciit deux compagnes de lit. Jamais, affirme Joha Owej, langage plus dMcioe n*«irail frappe son oreille; la pré- «escedaaenraotin^aiTèlait peint ce débordement de paroke dégoAliinlei; tonvent mine on était obligé de recourir I TeMi» que Ton jetait 4 pleins («aui sur ce* femniM pour le»* «mptcberde mêler au\ niah loisile Téipiipage. (Fait» relatifs au^ transport fAmyki- Iriift ci1é»p«r M. de la Pilnrgciic.^

nouveaux arrivants. L'ftge, ie caractère et Taplltude de chacun

sont, autant que possible, constatés. Ceux qui ont reçu une éàu* cation professionnelle sont réservés pour les ateliers do Ttlat, avec un certain noinl)re de simples manœuvres. La plupart des condamnés sont distribués entre les planteurs en qualité d'engagés (aaigned servants). Les plus dépravés, ceux dont ou désespère, sont relégués dans les établissements disciplinaires de l'ile de Norfolk, de la baie de Moreton, et de la presqu'île de Tasman,

les geniUmm «onvicfs, nom par lequel on désigne les individus qui appartiennent aux classes supérieures ou moyennes» ont souvent embarrassé Tadministration des colonies anglaises ; leur ignorance do tout art mécanique, leur iuaptitnde aux travaux ndinaires de l'agriculture, eu ont fait souvent des inutilités. D abord, un a voulu les transformer en bergers; ils ont bientôt secoué le joug de cette position infime. Sous le prétexte d'économie admi- - nistrative, on reçoit les gentlemen, commis dans les emplois publics; les familles confient à ces hommes corrompus l'éducation de leurs enfants: grand nombre ont un crédit ouvert chez les banquiers du pays; Tor leur arrive de la métropole; ils achètent le confortable de la vie, et forment une société intermédiaire qui rejette sur la classe infinie des condamnés le mépris que les colons libres versent sur eux.

Le ronvict qui est prêté au colon est nourri, logé et vêtu par son maître. C'est là le cas de dire que ce sort est plus enviable que celui des deux tiers des artisans de la mère patrie. Après buit années, si aucune plainte ne s'est élevée contre lui, il obtient l'émancipation ou Tautorisation de travailler pour son compte. Telle est la pire condition qu'ait i redouter un déporté qui, pendant quelques années, a su dominer ses penchants; et c*est par une pareille perspective, s'écrie l'historien de Botany-Bay, que l*on espère ramener à l'observation des lois la portion de la population réduite à chercher ses moyens de subsistance dans un travail pénible et sans relâche! N'est-ce pas une dérision que la qualification AepéiuU donnée à un pareil système?

Laissons les colonies pénales, jetons un regard sur les prison;^

4ii LES BAGNES

d'Amérique, cl vopns par quels moyens d'action on a cliorclu?, et on chercbo encore, à moraliser les condamnés. Ce fui d'abord à New-York qu'un nouveau système d'emprisonnement fut établi: les prisonniers étaient seuls, pendant ia nuit, dans des cellules fermées, et travaillaient, pendant le jour, dans des ateliers communs, en observant un silence complet; le moindre chucbotemenC, le signe le plus léger, étaient, à l'heure même, punis très-sévèrement. Par ce tiaiteincnl, ou cherclia à empèclicr les mauvaises influeiict-s que les prisonniers peuvent exercer les uns sur les autres loisqu on leur laisse le libre écbange de leurs pensées et de leurs impressions, et cela, sans les séparer, sans perdre ainsi le grand avantage qui résulte, pour le travail, de leurs forces simultanées. C'était donc rassembler les bommes comme êtres physiques, et cependant empècber tout contact moral, le corps étant condamne à un violent travail, et l'âme à un silence pénible, en société de ses semblables.

Ce système auquel on donne le nom d'Auburnien, purée qu il fut introduit dans la prison d'Auburn, prit uu grand développement sous ia conduite du directeur Elam Lynds.

Suivant le rapport plein d'intérêt que M. Demetz a présenté, en 1837, à M. de Montalivet alors ministre de Tintérieur en France, la prison d'Âubnm contient sept cent soixante-dix cellules, une chapelle, plusieurs salles d'ateliers et réfectoires, puis tout Fespace nécessaire pour l'administration et le personnel.

A l'arrivée du prisonnier, on lui coupe les cheveux, on le revél d'habillements partieiiliers, et on lui attribue une cellultt.

Les heures du travail varient avec les saisons; il commence en été à six Ireures et demie du matin, et finit à six heures le soir. En hiver le travail commence et se termine avec le jour.

Un quart d'heure après le son de la cinehe du travail, et lorsque les gardes sont placés, on -ouvre les cellules; les prisonniers en sortent, et marchent vers les ateliers en rangs épais et serrés.

A sept ou huit heures, suivant la saison, ils déjeunent «t retour>

nent à l'ouvrage aussitôt après. A midi ils dînent. On accorde pour

cha(|ue repus treute minutes au plus.

<:0M)NIRS PÉNAL en. ETC. m

Oiiaïui les prisonniers entrent dans la salie à manger, ou lorsqu'ils (Ml sortent, ils soiil rangés en divisions qui marchent el s'arrêtent au conunandemenl. Chacun d'eux a une main appuyée sur l'épaule de celui qui précède, et le visage tourné vers Je 8tir^ veillant qui commande.

k Sitig-SÎDgy les prisonniers prennent tons leurs repas dans les cellules. 1^ soir, lorsque le travail est fini, les prisonniers rentrent de la même manière dans leurs cellules : chacun reçoit une cniche d*eau et un plat contenant son souper. A mesure qu'ils arrivent devant lenrs cellules, ils y entrent en tirant vivement la porle, que h; surveillant lurnie après s'être assuré de la présence du prisonnier en se faisant montrer deux doigts au guichet. II faut environ vingt nimules au gardien pour ouvrir et fermer toutes les cellules qui lui sont assignées.

liCS corridors sont éclairés durant la nuit, et quatre gardiens veillent à Tobservation de Tordre. Deux* d'entre eux doivent toujours aller et venir, et porter des chaussons en peau non tannée , afin de ne pas être entendus des prisonniers.

Dans tous les cas, le silence le plus complet doit régner ; las ordres donnés doivent être instanlanéuKMit suivis, et l'on doit éviter soijrnonsement tout ce(jui [xuirrail occasionner du bruit ou quelque (i('S(U(lre, La moindre inattention, le plus léger essai pour communiquer par signes ou chucholemeuts, sont à l'instant punis de quelques coups de fouet ou de verges appliqués sur les épaules nues. Tous les gardiens ont le droit de punition; le nombre des coups n'est pas déterminé.

On ne soumet pas les femmes prisonnières aux châtiments corporels mais à Tarrél dans les cellules, ou bien à des retranche^ ments dans leurs repas, etc.

I.e dimanche, les cellules! sont nettoyées, les prisonniers rp<:oivrut du linge et des draps propres. Apres le déjeuner, ils se re?\dcnt à la chapelle, et de là à l'école du dimanche; puis ils sont

' Cela rsl vrni poiirlo |><''nilcnli:iiiT il Atihiini. nini* M. iK iini/. r.ipprtrlc avec l'.'icreiil •l'une |»oinc jirofomic <[u"à New-York, dans la maison <\e Ulack-H tl-lsiand^ un gArtlicii frappa devant 4>1 nn» pitié une nullicureiiM dont U s ('paule* H»mti k ira. Chaque imprîmail aa Irare.

m LES BAGNES.

renfermés jiisqii^aii lendemain dans leurs cellules, et ils 7 prennent leurs repas.

Celle discipline osl la môme, sauf quelques légères déviations, dans Joutes les prison? conslriiites il après le système d'AtiImni.

Afin de rappliquer sur une plus grande échelle, on dtcida, en 1825, de bâtir une nouvelle maison d'umeliorationùSing-Sinp:. M» Elam Lynds^ qui en obtint la direction, choisit cent prisonniers, avec lesquels il se rendit au lieu désigné sur les bords de THudson. Il sut, par la confiance qu*il inspira aux criminels, el par la puissance irrésistible d'une volonté ferme, éveiller leur application, et les plier à diverses espèces de travaui : ils devinrent successivement maçons, serruriers, menaisiers ; avec d'autres prisonniers pris dans des établissements correctionnels, ils achevtTont co ffrand bâtiment ronlenantmille cellules, dans l'espace de quelques auiit ii

Gel exemple prouva ([uellc puissance un homme ferme et résolu peut exercer sur des êtres vicieux; mais il ne prouve pas Texcellence du système.

A Philadelphie,, un système fut mis en pratique, son but était de moraliser et de punir par d'antres moyens que le régime d*Au* burn; il consistait à tenir les prisonniers entièrement isolés les nns des autres, dans des cellnles individuelles aussi bien le jour que )a nuil, sans pouvoir prononcer une parole ou échanger une pensée ou ua regard avec qui que ce soit.

Dans la maison pénitentiaire de Philadelphie, on observe Tordre suivant :

Aussitôt que le prisonnier est arrivé dans la maison, on le fait examiner par un médecin, puis on l'habille. On lui bande ensuite les yeux, et on le conduit dans la cellule qui lui est assignée, et qu'il ne doit quitter qu'au terme de son emprisonnement. On le désigne tout simplement par le nnméro de sa cellule. Dans cette cellule spacieuse, mais solitaire, on Pabandonne à ses réflexions amères et à ses tristes souvenirs, et on ne lui donne du li avail (juc lorsqu'il en témoigne Ir désir; il s'écoule rarement deux jours avant qu'il en demandtï luslammcnt.

lA)ri>que le prisonnier possède déjà uu état, un lui lournit tout

COLONIES PÉNALES ETC. m

■ ce qui lui est Dcccssairc pour Tcxcrcer, sinon ou lui enseigne un mélier utile.

Les inspecteurs sont choisis parmi les bourgeois les plus estimables, et ne reçoivent aucun iraitemeDt; les ecclésiastiques, surveillants, médecins et gardiens, peuTent seuls visiter le prisonnier dans sa cellule.

I^s prisonniers se lèvent à cinq heures et se couchent à neuf. Pendant les soirées d'hiver, on éclaire les cellules de ceux qui, par leur aptitude au travail, peuvent couvrir cette dépense.

Il y a trois repas par jour : déjeuner à $ept ou huit heures, dîner à midi ou une luHirc , soupcrà six ou scpl bouics , suivant la saison.

Aussitôt qu'un prisonuit'r ost lualado. ou b- coniluil à rinfirme. rie, où, d'npros It principe inuuu;ii)lt' de st'(|uestralion, cbaque cellule ne reçoit qu'un malade, et est desservie par un inlirmier.

Les peines corporelles sont bannies de la prison ; on punit les coupables par une diminution d'aliments, la cellule ténébreuse et la perte de leurs droits sur le produit de leur travail*

Le système de Philadelphie a commencé d*étre mis en pratique dans cette ville en 1829* Huit maisons ont été ponstruites sur ce modèle aux ÉtatsrUnis.

Une objection que les partisans de Femprisonncment continu élèvent contre l'eflicaLÏté du système d'Aubnrn. c'est d'avoir un silence ficUr, un silence qui n'eu est pas un, pare<' que le lan<;a<(e oral peut i^tre supplée par la pautominie, pat- la langue des doigts, des signes, du regard... Ces adversaires nomment alcbimie péni» tentiaire le traitement des immoralités par classifications; pour eux, la seule, la vraie médecine morale est le cabanon.

On reproche encore au système d*Aubum le fouet et le bâton, dont il fait ses auxiliaires.

Les adversaires du système de Philadelphie reprochent à ce régimc son absence de moyens directs de moralisation et dMnstnictiou. On ne peut réunir les prisonniers, ni pour leur cnseijîner une • profession, ni pour leur ap|ueudre à lire et à écrire, ni p(uir leur donner une instructl^on morale et religieuse, ni pour leur faire célébrer le service divin. 11 faudrait un instituteur et un aumônier pour chaque cellule, ce qui est impossible.

mi LES BAGNES.

Un autre reproche qu^on fait k ce système, cest qu'il soumet tons tes crimes à la même pénalité, qn^il établit une grande difle-

loncc cnlro la ripiiour des cliàlimoiils, sans avoir cgaul à la j;raviU' (les délits; c'csl (|iie lo système collulaiiv est roi*gaiiisalion <los prisons sans contrôle, qu'il livre un homme à la merci d'iiii antrn homme, et qu'il pnU élrc une arme terrible pour Tarbitraire et les représailles politiques.

Quand» en 1786, parut aux États-Uuis ta loi qui abolissait la pcîno de mort et qui ordonnait le nouveau régime pénal» deux prisonniers arrêtés pour des^rimfes que l'ancien code criminel punissait de mort, et qui, par le nouTeau, ne Tétaient que de détention, préférèrent être jugés selon Tancienne loi, plutôt que de se soumettre au solitary confinement. L'un de? deux fut condamné à mort

l/hommo condamné au solitar)/ ro)ifineinetU est dans une espèc«» de cellule de huil pieds sur six et de neuf d'élévation. Cette cellule est fermée par deux grilles en fer. Là, séparé de tous les autres, livré à la solitude» aux réflexions, aux regrets, il n'a de communication avec personne ; il ne voit même le porte-clefs qu'une fois par jour, quand celui-ci lui apporte une espèce de pudding grossier, fait avec de la farine de maïs et de la mélasse. Jamais, à moins de maladie, il ne sort, même dans le corridor, tant que dure cet étroit emprisonnement *.

Sylvio IVIlico écrnail d.ius sa prison :

« La solitude continuelle est un tourment si cruel pour moi, que je ne résisterai jamais an besoin de faire sortir quelques pa- . rôles de mes poumons, et d'inviter mon voisin à me répondre; et si le voisin se taisait, j'adresserais la parole aux barreaux de ma fenêtre, aux collines qui sont en face de moi, aux oiseaux qui volent. »

Nous visitâmes, à Washington, la maison pénitentiaire qui venait d^être terminée, dit mistress Troloppe ; elle est destinée à recevoir les criminels condamnés pour la vie A la détention solitaire. Le

I M. frdtirdc l.n Uoiiu-fiMiranlil-t^iniicourl. * M. kducdc t^ft Rorhefotu ii^lil-LUiicourl.

COLONIES PÉiNALiùi», ETC. 4»

spectacle d'une prison ordinaire produit une impression agréable, quand on la compare à celle qu'on éproure en visitant ces effrayantes cellules. Il n'y a point de miséricorde à substituer une

telle peine à- celle de la mort, et pour trouver un motif de préférence, il Uni l'aller chercher dans lu plus grande tci rLur (jue la détention solitaire produit sans doute sur It'S citoyens. Sur cent créatures humaines qui auraient suhi pendant une année seulement celte terrihle peine, il ncn est pas une qui ne préférât une mort immédiate à la certitude de la suhir pour la vie.

)'aime à croire que quiconque aura visité l'Amérique et connu les Américains, en revîëndM avec cette conviction, que ces institutions sont, de toutes, celles qui conviennent le mieux à un tel pays et à un tel [x uple, et le moins à tout autre peuple et à tout autre pays \

\'Ai 1 rince , l'application du régime cellulaire. .iii(|iicl on a (luiiiié luiu cuastitution hâtarde, s'est ressentie dans les essais, tantôt sous le régime pensylvanien , tantôt sous le système d'Auburn, tantôt sous le principe mixte, d'une précipitation irréllécliie.

liC grand mérite qu'on fait beaucoup valoir des constructions cellulaires, c'est d'avoir une forme qui permette à ia surveillance, placée à un centre, de rayonner sur toute la circonférence de la localité. A propos du pénitencier des jeunes détenus à Paris, voici ce que dit un écrivain :

u Ce pénitencier est panopti'qtte, c'esl-a-dire qu'on a disposé à grands frais un cenlre de surveillance d'où l'on pût tout inspecter. II est panoptique rayonnant, c'est-à-dire que le cenlre esl disposé de manière à ce que la vue puisse s'étendre en rayons sur toutes les ailes, et qu'elle puisse se porter tout le long en même temps de tous côtés. Après avoir construit a grands frais ce centre d'observation, qui a-t-on placé là, dans les dispositions faites pour rhabitation? qui? le directeur, croyet-vous? Pas du tout, le cuisinier! Ce sont les cuisines qu'on a placées au centre panoptique, et le logement du directeur a été rejeté dans les hàtimeuts de côté,

d'où il ne voit rien dans rintérieur, quoique la dépense de ce péoiteocier ait été de près de 5 millions, pour le faire, dis-je, jmmuk ligue rayonnanl.

On y remarque encore bien d'autres absurdités : il a été construit pour 600 détenus, et dans le système d'un réfectoire commun et d'une classe commune, et l'un et l'autre ne peuTent en contenir

que 250, tandis qu'on a construit à grands frais SOO cellules. On n>iiiiir(ju(' sm luut que les ateliers sont tellement étioils qm* les détenus sont ohlijîés, lorsqu'ils ne sont pas à l'ouvrage, de rester daas les coursa la pluie et h tous les temps de nei^e ou de j^lace ; et pour obvier à cet inconvénient, qu'a-l-ou encore proposé? de couvrir ces cours de toiles imperméables ! liais en même temps on y admire, dit-on, sept ou buit ponts aériens qui seraient d'un effet cbarmant dans la décoration d'un paysage cbinois. 11 n*est pas de folies que ce malheureux système pénitentiaire n'ait inspirées ! malheureusement, iJ est des faits d'un ordre plus sérieux qu'on a pu lui reprocher, et les tables de l'état maladif et de la mortalité des prisons de Haguenau, Rouen, Strasbourg, Nîmes, Melnn, etc., dressées par I I» [H i ihle député du Cher, M. le marquis de Rochefoucauld- Liancuurt; attestent les précoces et déplorables effets du système de l'isolement.

TABLBAU DBS «ALAOIBS BT DBCtSDABS hk PBISOII d'hACUBRAU.

Aimre*.

Ainsi en 1835 il y eut le choléra ; en 1837 il y eut une grippe

violente , et les journées d'infirmerie , qui notaient que de

12 par an par détenu, s'étaient élevées à 18 en 1837 el à 19 eu

1835. Mais le lègiemcnt de M. Gus^aiin a l'aii mieux encore.

Auui>u. Uitenut. Jonrt J'inlrnuoria. ltM«<li.^i«

t839 1,272 iH,S87 163

mO 1,216 2(7.050 135

Ce qui fait 22 journées d'iniirmerie par an par détenu en 1839, el 21 3/4 en 1840; ce qui lait aussi 60 décès de plus en 1839 qu'en 1838, toute proportion ^u^ée, et environ 40 de plus en 1840. Voilà dans une seule maison 100 personnes qu*a tuées en 2 années la mise à exécution de ce règlement.

. Maintenant le résultat des expériences pénitentiaires sur la personne des jeiiiH!s détenus de Paris : 11 y eut en IS.'i.'i.* 20 Jccès sur 382 jeuni's {jçarrous de l'âge de douze à dix-liuil ans, c'est-àdire plus de cinq pour ( etit, parmi une population où il u y avait ni jeunes enfants, ni vieillards, ni aucune autre cause de maladies ou de mort que le régime absurde et barbare qu*on y avait établi et qu*on y maintenait ^

Pour la moindre infraction, les détenus, à Helun, sont mis aux ' séparés, au quartier, aux étouffoirs ou au cachot.

'Le détenu qui est aux séparés est seulement privé de tonte communication. Il pont aussi être privé d'une portion de vivres.

Ceux qui sont au (|iiarlier sont placés dans uue grande salle noire et niaisanic; ils sont au pain et à l'eau.

étouffoirs sont des espèces de cages qui ont sept pieds de large sur neuf de long, sans aucune ouverture qu'une porte qui demeure fermée : on y entasse neuf, dix, onze, jusqu'à quinze dé- • tenus. Ils ont une simple couverture et du pain et de Feau ; ils se tiennent debout, à^moins qu'ils ne se placent les uns sur les autres.

Ces punitions sont ordonnées par l'inspecteur ou le directeur, sur la demande d'un gardien, d*un fonctionnaire ou d*un employé qui est détenu Kn-iuerne. Llles peuvent durer plusieurs mois. Le gardien qui a la surveillance des lieux où sont enfermés les hommes punis, peut, de sa simple autorité et pour de nouveaux motifs,

I La Rocliefoucattld-LMocourl (Le inin|uw de).

prolonger ou augmenter les punitions. On appelle cela rémgager r homme puni.

Les médecins des prisons de Rouen, comme ceux des prisons

(le Strasbourg, ont émis ropinion que, à l'aliénlition mentale el à roiianisHie recoiiuus par luv, comme si frrquents l'un el l'autre (laris h' régime cellulaire, il conveuait tl ajouter I<î scorhut ; ils ont sigualé les mèuies épidémies à lloueii et ù Strasbourg, et les uni attribuées aux niéuies causes.

A Roueu, les docteurs Vinglrinier, médecin en chef, el Det^buis, médecin adjoint des prisons, ont constaté qife, dans l'épidémie de scorbut de 1844), sur TÎngt-cinq scorbutiques, vingt-quatre sortaient des cellules de punition.

Le docteur Boileau de Casienau, médecin en chef de la maison «onlrale de Nhnes, a coustaté le prodigieux accroissement des maladies el des décès depuis ririlnxl lu lion du iioiimmu rfgiuic.

Deux médecius qui oxcncul depuis vingt ans dans les prisons, ont démontré que le cboléra avait élevé le nombre des malade^ à dix-neuf journées par détenu, par an, et que Ie*nouveau système (lénitentiaire l'a élevé à vingt-deux au lieu du terme moyen de douze ; que le choléra avait porté le nombre des morts à cent sept au lieu dequatre-vingt-*cinq, terme moyen, et que le régime cellulaire Ta porté à cent soixante-deux.

Le 3 mai 1841 , huit ou dix détenus de Molun, n'ayant ])as voulu se soumettre aux mesures de sévérité jusqu'alors inconnues ordonnées par le directeur, turent mis auv étouffoirs; et, sous prétexte de révolte dans la nuit du 5 au (> du nièuïe mois, les i^ardiens sont entrés dans ce lieu, où plusieurs détenus étaient chargés de fers, et les ont impitoyablemen! frappés de leurs sabres et d'un gros bâton dont ils s'étaient munis à Tajrance; l'un de ces malheureux reçut un coup de sabre qui lui fendit diamétralement le visage; un autre eut la rotule du genou coupée, et sera foule sa vie boiteux, si toutefois on le guérit sans avoir recours à l'amputation ; et les autres sont plus ou moins meurtris ou blessés; ils se nommaiû Drouiily, i '(tries, f.anglade, Itoiirm'et el Ijibarre.

M. (airrière, diirclcui' de la uiaisuii ccnlialc de Moulpellici', cul pitié du ses prisonnières, auxquelles uu voulait iuiposer le silence.

C()I.(»Mi:S PKNALES, KTC. 431 el, en leur ilrlVndnnl do |iarlei', il leur pormil <ic chanlcM*. Au$$i écrivait-ii au minislro : « Le sihnicc rs( prescrit dans los ateliers comme mesure d'ordre et de disciplini*, c'csl-à«dire que les conversations suivien et générales sont défendues ; mais le silence absolu est impossible, surtout dans une maison de femmes : il faudrait les bâillonner. On rentarqncy ajoutai l>îl, que les détenues qui IraTaillent avec le plus d'ardeur, et qui remplissent le mieux leur lâche, sont celles qui chantent en travaillant. 1^ chnnl est lo meilleur moNcii ci obtenir le fsik'iu'e; l()rs(|ii"iiii(^ déleniie chante dans un atelier, tontes ses cumiiii^ncs se taisi'iit. »

Un financier (jni pèse Imites les questions sociales dans la balance de proiits et pertes a trouvé, en calculant par la n)ov(>nne connue des sommesdérobées depuis dix ans, qu'il faudrait 153 années aux malfaiteurs. pour voler un total éf^alant le quart de la somme qui est à dépenser pour Tédification des prisons.

M. de Martignac disait en 1829 : « Le pénitencier de Londres ne renferme que 900 prisonniers; ceux de l^usaoe et de Genève, Tun 100 el l'autre oO. Cependant les frais de construction se son! élevés pour le premier à plus de 10 tnillions et pt)ur les antres a 1 uuliioii, K (jui (Innneiail un tenue niojen de13,S75, fr. par individu rcnl'ertné dans ces prisons, lin pareil système de construction ne saurait nous être appliqué.

En France on n'a pas encore pu voir à quel degré Tinslinct de la liberté chaufferait Timaginalion des détenus cellulaires; mais k A uburn, malgré les soins qu'on avait apportés daus la construction de la nouvelle prison pénitentiaire, il y a eu près de 30 évasions en douze ans; et dans tous les États de T Union, les évasions des maisons pénitentiaires étaient fréquentes.

Vn des arguments sur lesquels s'appuient les partisans de Tenceliuleiiienl, c'est la eerliltulc ((u'ils prétendent avoir de rompre, par risolemenl, les liens de la cuulederution du crime qui s'alimente et se recrute daus les prisons. Lu homme qui connaît mieux les classes dangereuses que tous ceux qui les scalpent répond à cette opinion ' :

* Qnel'iues tnofx tuf une qunthnt à fvrére it« jour.

« Si vous parvenez à empêcher les volcnrs de se rejoindre après rex|)ir.ition do leur peine, vous n'aurez rien fait encore pour empêcher les r« ( i<lives; au lieu de s'aspocier en bandes pour voler, ils voleront isolément et sans complices; ils seront parla plus difîG.* ciiemenl découverts et plus souvent impunis ; du reste, on arrivera naturellemeiit a ce but par un systèmë de délation, qui s'est introduit et se propage chex les voleurs; les voleurs, trahis et livrés constamment par leurs frères, ne tarderont pas à comprendre qu'il n*y a pour eux de sécurité qu*en restant isolés pour la pratique de leur métier ; les associations entre eux disparaîtront d^ellesmêmes; ils n'en seront que plus danjîercux, car rimpunitc les enhardira iiieutôt. Ici l'expérience tii inslruil eruorc ; j'ai connu et je connais encore à Paris drs voleurs qu'on nomme, en argot, iimt $ourde (travaillant isolement et sans bruit) ; ils exercent de- ^ puis nombre d'années, et on ne parvient que bien rarement à les atteindre. J'ai fait surveiller moi-même, lorsque j'étais à la police, quelques-uns de ces individus pendant des mois entiers ; je savais, a n*en pouvoir douter, qu'ils ne vivaient que du produit de leurs vols; et il est rare qu*on soit parvenu à les convaincre* Croyezmoi, la complicité est pour Tautorité un auxiliaire puissant dont elle aurait tort de se priver. ' »

A Linlz, Eberbach, lîraiiw iller, etc., en Allemagne, on a établi des mais(»ns. pour les jeniics détenus, dont le système est bien opposé au nôtre. Leur nourriture y est saine et substantielle; ils ont deux distributions d'aliments chauds par jour; ils ont un travail rétribué. I n aumônier fait les instructions trois fois par semaine. L'instruction morale et scolaire y est également soignée. Les fers n'y sont pas employés. En même temps, le travail a pour objet de donner à chacun de ces enfants une profession qui le fasse vivre; chacun d'eux, a sa libération, possède dans son industrie des moyens d^existence. On les a organisés militairement (les jeunes garçons); on leur donne un uniforme, des honneurs, des ofliciers, e( rhaqnc jour on leur fiil friire des exercices. Non-seulement on ÏC6 assouplit à l'obéissunce, mais un les relève en même

* Vtdo«|.

* temps à leurs propres yeux» en leur accordant des grades eu récompense de leur bonne conduite.

M. Cousin, dans le récit do son voyage en Hollande, dil, à propos de rêcult' (le lu [trison do UoUt'i'd.im :

« J'admire avee douleur le zèle extravagant de certains philanthropes, qui s'occupent avec tant de soin des prisons et négligent les écoles. Ils laissent se former le crime et s'enraciner les yicieuses habitudes dans l'absence de toute culture et de toute éducation pendant Tenfance, et quand le crime est formé, quand il est robuste et vivace, ils entreprennent de se mesurer avec lui ; ils essaient ou de le terrasser par la terreur et le châtiment, ou de le séduire en

• fpielque sorte par la douceur ou les caresses ; tout cela est un contre-sens. Corriger, iiiij)orlo sans doute, niais |)ré\enir est encore plus. Les maisons de eoi l eelioii ne sont pas laites pour changer les monstres en lioiiiines, mais pour lappeltu* à des hommes les principes qu'on leur a enseignés et inculqués autrefois, et qu'eux-mêmes ont suivis et pratiqués quelque temps dans les asiles où s'est écoulée leur enfance, avant que la passion, la misère, ie mauvais exemple et les hasarda de la vie les eussent emportés hors des sentiers de la règle et de Tordre. Corriger, c'est d*abord exciter le remords et réveiller la conscience. Corriger, suppose une notion quelconque d*obli^tions et de devoirs, uo sentiment effacé, mais non pas détruit, du l>i( n et du mai, et quelques bonnes habitudes survenues pins lard au préjudice des j)reinières. m

Par suite de ce besoin d imitation extra-national qui est un des traits distinctifs du caractère français, et par cette mobilité dans notre engouement pour les hommesetles institutions, depuis quelque temps les idées, en France, après s'être mises à la remorque des systèmes américains en matière de pénalité, ont d'abord donné la préférence au régime pénitentiaire d^Auburn; toutes les imaginations, même celles des plus graves administrateurs, ont été séduites. L'entraînement n*a eu qu*nne courte durée, et aujourd'hui le régime de IMiiladelphie est par>enu à se faire des prosélytes, même dans le parlement français, el a se < onslituer une demi-existence légale. On avait cru pouvoir transformer en lioiiiièles j^ens

les criminels, par Tisolemcnt momentané et le silence perpétuel,

434 tES BAGNES.

maintenant un a toujours la mônic t-onfiancc dans la perpétuité du silence; mais pour que le remède moral opère, il faut que la matière amendahie soit emmagasinée dans une localité soIilaii*c, hors de tout contact avec une autre matière avariée; en d^autres termes, le coupable doit vivre dans la cellule nu risque d'en sortir cadavre ou d'y vivre fou.

En France, Tengouement vient vile, peu lui importe TanaUstî et rexpérience. Avant de s'enthousiasmer j»our le système cellulaire, les administraleui-s du pays se fanatisèrent pour le régime de la colonisation, et dans les dernières années de la Uestauration, quarante et un conseils généraux demandèrent la fondation d'une colonie pénale, aveuglés qu'ils étaient sur ce mode vicieux de réforme qui, bien loin d'intimider les malfaiteurs, est pour eux un moyen de séduction et de provocation au crime; maintenant, ce

sont sans doute les mêmes hommes qni demandent Tadoption dn régime pénitentiaire.

Avant de détruire lo régime pénal qui existe, fr-t«on cherché à en

tirer le parti convcnîible? Nos- maisons centrales, qni les décrie aufonnrhni? Ceux-là mt^mes il va quelques années, les montraient <?iigagécsdans unevoied'amélicti alion consolante. Ou'a-t-on fait pour déraciner les abus qui y règnetil? Sans doute, l'administration a beaucoup amélioré, on doit le reconnaître; mais, avant de juger lo régime actuel, il fallait le porter jusqu'à la dernière limite possible du per/ectionnement. Sans 'doute les prisons départementales n'offrent plus le hideux tableau de la souffrance et de la misère qu'elles présentaient il y a un demi-siècle, et qu*un écrivain chaleureux a retracé. On ue volt plus Ions ces prisonniers entassés péle-méle, sans différence de sexe, d'âge, d'éducation : prévenus, accusés, condamnés en voie do IranslV-rement ru bagne ou dans les !naisoiis rciili-ah^s; récidivistes, eiilaiib et virillacds, tout cela iiioilié nu, débraillé, pàlc, au teinl livide, ù la santé di-labrée, aux mœurs infâmes, au langage ordurier, croupissant sur du fumier, et respirant un air infecté des exhalaisons pestilentielles qui s'é* chappaient des baquets placés au milieu des cours on dans les coins des corridors '«

Mais, si le système en commun^ le seul qni se concilie avec les devoirs de Thumanité et les intérêts de la société, est sur le bord de sa ruine en France, la cause en est, selon l'écrivain qui a fait des études sérieuses sur eelle matière, au v ire d'organisation j à la faveur (|ui attache aux erii|d()is sou iiitluencc jjeruicieufse ; à Pincurie, à rinhabileté d'une administration indécise^en proie aux inspirations stupides et bixarres de quelques rêveurs; à des employés mous, soustraits à toute surveillance; à des travaux mal organisés ; a des établissements mal tenus, où Tentrepreneur général est souvent la seule autorité reconnue; enfin à un système sans vigueur et sans discernement. M. Gerfberr cite des faits qui attestent le sul>rèu)c degré d'incapacité dans certains chefs de maison» An sujet

* r.a vAf!)'^iir ha pritwu^ par M. CerFfierr de Milddsheîni «nplojc dm» ladminiiK

des écoles, voici ce qu'il dit : « Une pensée toute bienfaisante les a fait instituer dans totites les maisons centrales, en 1840. Or, voici quatre ans que Tarrèté ministériel qui les a créées a été promulgué, et ces écoles sont encoro h l'olal (renfaiicc. Nnifr mclliode^ nul nVrlonirnl n'est .ulojjlô ; les irialiéres mêmes qu on y doit enseigner ne sont point délerminées, on ne s'csl point rendu compte de ce que faisaient les instituteurs, qui, la plupart, ï\c. font rien, mais qui pourraient faire, si» hélas! pour plusieurs, ils savalent au moins itrt et éarire*

« Quelques-uns des choix qn*on a faits sont détestables,, et cependant l'arrêté ministériel exige que Finstitutenr soit diplômé* Mais on n'a pas tenu compte de ces dispositions prudentes; cl, par nne dérision qui ne se voit que dans radministration française, on a fait signtîT nu niinislre h nomination d'un instituteur, la veille même de la signature de cet arrêté, parce que le candidat ne pouvait précisément justifier de sa capacité. Pour se défaire de quelques instituteurs, ou s'est servi d'un moyen assez singulier, du reste: ils étaient incapahlcs, on leur a donné de l'avancement. Les écoles qui devaient produire le plus grand bien, ne présentent donc aucun résultat. Il ne faudrait cependant pas huit jours pour les mettre en état d'être véritablement utiles; Fadministralion, elle le sait bien d'ailleurs, n*a qu'à vouloir. »

A l'exception de deux ou trois capacités qu'on trouve dans radministration centrale, M. Cerfberr montre courageusement que le plus cfrand nnmhre d'employés décousidère, par son ignorance, radministration supérieure, dans les provinces, où l'on se rit le plus souvent des contradictions pu des absurdités signées par le ministre et rédigées par un commis inhabile; il en est ainsi des rapports trimestriels qu'on demande aux directeurs. Rarement on ^ répond, et mieux vaudrait, sans doute, qu'on n*y répondit pas du tout, car il n'y a pas d'homogénéité dans les instmctions ; les employés n'étant point guidés, font à leur guise, chacnn selon ses sentiments, et il arrive do là <jue, d'un Iriîueslrc à l'autre, le ininistn^ se Irouve en contradiction avec lui ju»mii(\ souvent d'une manière qui serait risiblc, si, avant ((uil, elle u'i-lail coiu promettante. L'auteur, qui découvre iranchcmcnt la vérité sur les pri-

COLONIES PÉNALES, ETC. 437 SOI», allribue att faroritisme une (grande partie da désordre cl des abus qui y régnent; il nous montre tous les employés de Tadministration des prisons qui dépendent, dans les proTÎnces, du mini-

sttTo de riulcrieur, en proie au fléoouragcmenl et même au dt^csj>()ir. On s'est jeté à la émet' di - liants emplois; des plares de directeur et d inspecteiir ont clé enlevées lestement par des gens qui avaient été tout autre chose qu'administrateurs, quelquefois tout autre chose que recommandables gens Les maisons centrales sont presque toutes désorganisées par cet abus, et il nous reste à répéter, arec récrivain dont nous retraçons les justes plaintes, ces paroles empreintes, d^aroertume : « 11 est atfreux à penser, que « nous sommes dans un pays et dans un siècle où tous les progrès < et toutes les lumières survenus aux bonnes choses n*ont pu « étouffer la corruption, et qu'elle suit arrivée à ce point qu li ne « se fait plus rien sans elle! >•

11 est à regretter que l'écrivain consciencieux qui ne craint pas de dénoncer les abus, et qui découvre avec une si haute perspicacité les dangers qu'ils produisent, s'écarte de la ligne logique, en prenant ses conclusions contre un r^ime vicié.

Je m^atlendais, en lisant Touvrage de Mi Gerfberr, à voir déduire par lui la conséquence naturelle des faits; je pensais qu'il demanderait la réforme des abus, le redressement des torts, le réveil de la vigilance, l'appel des capacités ; je croyais enfin qu'il prescrirait la régénération d dne institulion ; ma surprise a élé grande do le voir conclure à l'abandon d'un système dont il fallait, avant tout, tenter l'amélioration.

C'est une singulière logique qtie celle qui argumente ainsi ' :

« Les prisons, aujourd'hui, sont dans une voie de décadence par la faute de ceux qui en ont Tadminislration, donc, il faut bâtir des cellules. On n*a rien tenté pour moraliser, ou instruire les détenus, sous le r^ime de la prison en commun, donc il ne faut espérer une action moralisatrice que de la cellule. Ce qui aurait dû, avant

1 Sur doute iiupeelean généraai, ud seul a élé employé dans las mutoai ccotralei. A dtfine, ih tvai le Iravail que tallit à ramplir seul pendant de longue» années 11. de la Ville de Bfirccourt» leur doyen. A ^(>ir le train dont tont les ctioee», ou m demande i quoi aerfoni le* inspeclenrt généraux?

m LES BAGNES.

tout, frapper rccrÎTaîn, c'est qu*cn admettant un changement de système^ il n*obliendra précisément pas un changement dans le personnel dirigeant, et qae les mêmes vices existeront sons une

nouvelle conslitiilion commo ils onl cxislc sous l'ancienne. »

Ouelqucs-iiii^ los rrj)i «K lu-s (juc ^^. Cci fliri r do Miltlolshcim fait à l'aclrninislralion des pi isoiis pcuvriil s'ôliMulrc aussi à la lianir direclion des btignes. Au lieu de chercher à améliorer, on n'a qu'une pensée, celle de détruire; cependant aucun châtiment n'est d'une natnre aussi efficace sur Fi magi nation de 1^ homme, que ce terrible appareil qui s'attache à Texistence du condamné aux travaux forcés, que cette suite prolongée de privations pénibles et d'humiliations accablantes. Si un spectacle peut terrifier le criminel, et arrêter une seconde fois ses mauvais penchants, si un lieu d'expiation peut inspirer de IV lTroi à l'Iiommc qui est sur le bord de l'abîme, c'est le lieu e\ce[)tioiiripl ou le iorral est puni jiar la vie commune. Celte souillure qu'il y «i dans \c contact conliriiu'l du c<indaiiiiié sera, quand on le voudra, un châtiment cflicace et non un enseignement mutuel de vires. 1^ travail e( la fatigue domptent les passions, le repos les irrite ci les protège. La vie en commun, avec le mobile des récompenses, enfante l'émulation, et, par l'émulation, les mauvais instincts s'absorbent.

Peut-être manque-t-il à l'application de la peine des travaux forcés cette exposition permanente que Lepeictîer de Saint->Par-

f^omi regardait comme une condition des peines répressives; il demandait que les peines fussent pul)li(jues, c'est-à-dire, que souvent et à des temps marqués, la présence du peuple pût porItM' la h(»nie sur le front du coupable, et que la présence du coupable, dans l'état pénible où l'a mis son crime, portât dans l'âme du peuple une instruction utile.

Quelques bons esprits de nos jours semblent avoir partagé cette opinion, en demandant que les condamnés aux travaux forcés fussent répartis par cfaiourmes p(fu nombreuses, et qu'il y eût un bi^ne dans tous les ports militaires et marchands.

M. le commissaire de marine Glaizc, dont j'ai souvent reproduit les vues éclairées, dans le c(iui.tiil de cet ouvrage, admet le partage des condamnés entre tous les ports de France, mais a Texcep-

COLOMES l»L.\Al.KS, KTC. 459 tioii des porls militaires, dont il voudrait éloigner les Torçati^. L'exclusion qu'il propose ue me semble pas de uaturc à ôlre prise; en considération j quoiqu'il ensoit^si l'écrivain lionoraldc s'est laissé aller à appuyer les répugnances que Tadmiaislration de la marine manifcsle pour le maintien des bagneQ dans ses arsenaux, il n^a pas moins apprécié en organisateur habile et en observateur expérimenté, Theureux effet du disséminement des condamnés. Je reproduis sa {>ensée :

« Les for(;ats ainsi ié|Kuiis. j)fiu nombreux, occupés, bien ^ni~ veillés dans leurs tiavanx et dauti leur cunilinlc, ni' iLM aitiit jioiiit de mal, et ne pourraient pas se livrer à leurs mauvais pencUaulï^. Sentant la nécessite elle ib'sir de rentrer dans le monde et au stùii de leurs familb s, ils entendraient avec fruit les conseils de la sagesse, la voix de la religion; et leur âme, ramenée peu à peu à la vertu, renaîtrait, pour ainsi dire, à une nouvelle vie. Alors, au lieu d*étre Timage de Fenfer du Dante, les bagnes deviendraicul des lieux d*expiation, et en même temps des maisons de correction et de repentir, w

JADIS ET ÂlJQliRI) illil.

On u repris depuis ((iielquc temps, avec une complaisance extièiiu', celte vieille iiiantlU' (jui a pour forniule le regret des temps anciens. C'est à qui fera le pr(tccs à la pivlendue iiiimoraiité de uolrc époque. Cependant notre siècle ofirc plus d'une preuve de parité avec les époques anciennes.

Sous la lin du règne de Louis XIV, Tillustre chancelier d'Âguesseau disait, dans une mercuriale» dont le sujet était Tamoiir de ton éttU^ en voulant signaler le caractère dominant des mœurs de ce siècle, comme nous pourrions dire du nôtre : «il règne une « inquiétude généralement répandue dans toutes les professions, «t une agitation que rien ne petit fixer, ennemie du repos, inca- « pahlc (II! Ira uni, puit.uil le poids d'une inquiète et ambitieuse « oisivclé, un sonli voniont universel de tous les hommes contre « leur condition, une espèce de conspiration {jcnéraie dans la- « quelle ils semblent être tous convenus de sortir de leur carac- « tère; toutes les professions confondues, les dignités avilies, les « bienséances violées, la plupart des hommes hors de leurs places, « méprisant leur état et le rendant méprisable, toujours occupés H de ce qu*ils seront, pleins de vastes projets ; le seul qui leur « échappe, est celui de vivre contents. »

Al

JADIS ET AUJOURD'HUI. 441 A une époque antérieure» en 1595, il paraît qu« les mœurs trélniunt {las encore à citer commé modèle. On lit dans ane saTanto

nolirr de M. Floqnct un Iristo l.ililcau des choses de ce tcin])s là, l'ii prt'hiiicMil (lii parlciiitMil de Uoiioii L'crivail au sujet de son fils : u Je l'ai rolirû Je France pour ne pas le laisser croystre parmi nos « vices; car nostre patrie est maintenant on toi estât, qu'elle fuit « horreur à ceux qui y demeurent. L'ire de Dieu y est espandue^ il « n'en faut quasi attendre que la ruine, tes meschants sont en « autorité; les gens de bien sont méprisés et s'en ^nt hors du <t monde; et il n'y a plus d'apparence de résister, si, d*en haut, « nous n'avons quelque secours inespéré. »

Dans le dou/Jème et le treizième siècle, les assassinats et les vols lurent le partajïo de la multitude et le passe-tomps des princes; les routiers, les Ironie nitlle diables, les quinze mille diables, les écorcheui's, formèrent des organisations plus ou moius compactes, que le riche, le faible ou le crédule eurent à redontor. Le pessimiste le plus hardi, le contempteur le plus utopique des temps présents, n'oseraient mettre cette époque en parallèle avec la nôtre.

Souç Louis XIV, les cagoux, les marcandiersy les riflaudés, les malingreux, les callots, les saboulenx, les coquillards et les courtauds de boutanges, population complexe de fifitenx, de voleurs et de mendiants, tous coupeurs de bonrses ou de jarrets, oei upent un plau assez vaste du tableau du j^rand règne, pour que nous n'ayons pas la présomption de rivaliser, sous cet aspect, avec lui. Ët les ministres de Louis le (irand, en ouvrant rilùpilaUGénéral, pas plus que les ministres de Louis XV, en substituant les bagnes aux vieilles galères, ne purent étouffer cette hydre à cent mille têtes, qui s'ali*mente, qui se reproduit de la fange sociale.

« Qvand ic considère les méchancetez qui se Ibot tous les ionrs parmy le monde, dit un chroniqueur dn temps, les tueries, les massacres, les carnages, rapts, vols, brigandages, pilleries, barbaiies, eriianle/, ie ne sray cniuiin ni le foudre du ciel ne nous abisme ptjuil dans les enlers. ( t ne renverse cette machine ronde de fond en comble; mais quelque chose que nous voyons dans le reste de la terre, quelqne méchancet<^ que nous entendions estrc arrivée dans les antres parties du monde, tout cela n'est qu'vne

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fumée, au regard de ce que nos yeux contempient tous les iours dis Paris; c'est vu gouffre de tout ce qu'il y a de mal-heur.

« Y a il iournée daus cette ponéropolis qui soit exempte de massacres? tous les carreaux ne sont-îls point teints empourprez de

rouges lanasses qui se font du massacre des homnies? Eu quel siècle somme-nous, sinon dans vn .siècle de fer et de plomb, ou pluslost dans vn siècle de sang où les honiuies n'ou plus autre plaisir que de tremper leurs mains dans le meurtre et dans le carnage. Insqcs là mesme (chose étrange) qu'en plein mîdy à la veuê du ciel et des astres, dix ou douxe assassins s'assembleront sur le pont Neuf, et massacreront tu pauvre gentilhomme; de sang froid, trois gentilshommes se rueront à coups d'épées sur un pauvre diahle en vn temps qu'il ne se peut deffendie.

«t Que voulez-vous plus? il y a quelque temps qu'il courut vu bruicl à Paris qu'il y avoit vne compagnie de voleurs à f^n'^c ausqucls on avuil i|u*à faire prix cl marche de la vie de ceux qu'on Youloit tuer et puis leur monstrer, et on ne sepouvoit échapper de leurs mains. Quelle plus insigne barbarie voulez-vous imaginer? les Scites et les Tartares sont bien cruels, mais iamais ils n'eurent cette invention : c'est faire renaistre un siècle de cannibales et de sauvages, qui se mangeoient IWn Tautre. »

De nos jours, un cordonnier est condamné à mort pour «voir étouffé sa maîtresse, Anna Brown, avec un masque de poixrésine. A quelque temps de là 1 inslincl de riimlalion pousse un voleur de basse classe à se servir d'un niat^quc pareil à celui dont l'assassin a fait usage j el appliquant tant bien que mal ccl eiulml sur la face d'une vieille femme qui suit une rue déserte pendant la nuit, il lui dérobe quelques pièces de monnaie. La terreur règne dans la capitale pendant plusieurs jours. Jamais, dit-on, l'audace des malfaiteurs n*a été portée si loin, et cependant il ne manque pas de preuves qni donnent Favantage en cruauté aux moyens des précédentes générations de malfaiteurs.

Les chroniques conservent le souvenir de la potre d'angoisse en usage paiiui les voleurs du seizième et dix-septième siècle; cet

* Invettlaire et Histmre générait det Larront.

iADIS KT AUJOURD'HUI. 415 instrament qui avait ia forme du frtiit dont il a pris le nom, était introduit par force dans la bonche de la personne qu'on voulait dépouiller : des ressorts intérieurs faisaient ouvrir la poire, qui tenait alors la Bouche du patient ouverte et Tenipéchatt d^appeler du secours. Four faire cesser ces angoisses, il fallait qu'uue clef faile exprès vînt détendre les ressorts.

« Ou lit (Jaus riuventairc gênerai de I liisloirc des larrons, que Tantenr de cette invention diabolique fut un Languedocien, nommé Faliioliy voleur en réputation qu'un habile serrurier de Paris servit de son mieux. La première victime sur laquelle il instrumenta fut on gros bourgeois opulent des environs de la place Royale. Un jour, il était seul en sa maison avec un laquais, Pallioli vint frapper i sa porte, accompagné de trois autres vauriens comme lui. Le laquais les prenant pour quelques gentilshommes, alla avertir son maître, qui était encore au lit, et les fil entrer dans la salle; comme ils restèrent là quelque temps, ils se consultèrent ensemble de ce qu'ils devaient pratiquer eu ceci; les uns voulaient tuer le bourgeois, les autres non. Sur celte contestation le bourgeois arrive et leur demande ce qui leur plaisait. Pallioli le prend par la main et le tire à quartier avec ces mots enflés de blasphèmes et jurements étranges : « Monsieur, il faut nécessairement que je vous tue ou que vous nous donoies ce que nous vous demandons : nous sommes des pauvres soldats qui sommes contraints de vivre de cette façon, puisque maintenant nous n'avons autre exercice.

« Le bourf^cois, surpris, pensa crier au voleur! mais, à Tinstant, les trois autres accoururent et rempoifrnèrent, lui firent ouvrir ia bouche, et lui mirent leur poire d'angoisse dedans, qui, en même temps, s'ouvrit et se détacha, faisant devenir le pauvre homme comme une statue béante, et ouvrant la bouche sans pouvoir crier ni parler que par les yeux. •

«Ce fut alors que Pallioli prit les clefs de sa pochette, et ouvrit un cabinet où il avisa deux sacs de pistoles, ce qu'ayant fait à la vue même du bourgeois, Dieu sait quelle angoisse le pauvre homme eut, et quejl(! tristesse de voir ainsi emporter sou bien, sans pouvoir sonner mot, outre que 1 instrument lui causait une grandis-

sîme douleur; car plus il tâchait à le retirer et Téter 4le sa bouche» plus il rélaigis«ait et Touvrail : en sorte qu'il n*avaît à faire autre chose que de prier de signes lesdits Weui^ de lui' ôter ce qu'il avait dans la bouche; mais, lui ayant rendu leB clefs de son cabinet, ils s'en allèrent avec son argent. Le patient les voyant dehors, commença à aller quérir ses voisins, cl leur moiilri par gestes qu'on Tavail volé; il fil venir îles serruriers qui taolurent à limor ladite poire d'angoisse ; mais plus ils limaient et plus elle lui taisait de tourments : car, même en dehors, il y avait des pointes qui lui entraient dans la chair. Il demeura dans cet état jusqu'au leadenmin, où il reçut de Pallioli la bienheureuse clef, et une lettre ainsi conçue ;

4t Monsieur, je ne tous ai point voulu maltraiter, ni être cause de votre mort. Voici la clef de Finstrument qui est dans votre bouche ; elle vous délivrera de ce mauvais fruit. Je sais bien que cela vous aura donné un peu de peine; je ne laisse pas pour cela d'être votre serviteur. »♦

A quelque temps de là, Pallioli voulut renouveler l'expérience sur une riche douairière; mats la noble dame Ht de tels efforts, et avait, dit la chronique, une mâchoire si puissante, qu'elle brisa le ressort, et appela du secours asses à tempe pour faire abandonner aux brigands le butin sur lequel ils avaient déjà fait main basse«

Les jonmanx «nt donné la preuve d'une immoralité bien précoce ehez une jeune tille de neuf ans qui, placée sur le seuil du logis paternel, accusa une respectable dame qui passait de lui avoir dérolic ses boucles (Poreilles; après une longue alïirmation, que dénu>ntail la bonne renommée et la position sociale de la dame accusée^ l'enfant finit par avouer qu'elle avait menti pour obéira ses parents dont elle suivait les instructions, en devenant un instru^ ment de larcins.

Nous avons vu, il y a quelques années, une bande de petits voleurs qui avaient à leur téle un capitaine âgé de dii ans, surnommé Cartouche, aidé dans ses expéditions par un lieutenant âgé de douze ans, et de cinq autres auxiliaires dont les âges réunis ne donnaient pas un total <ie quarante années.

JADIS ET AUJOllHD Htl.

i.es temps qui ont précédé le nôtre ont-ils pas eu les mêmes exemples de dépravation anticipée?

Le lieutenant de police Lenoir étant un jour chez le duc d'Orléans, entendit raconter beaucoup d'histoires extraordinaires de filous. Le prince soutînt que c'était la faute de ceux qui en étaient dupes; qu'en ne se mettant pas dans les foules, ou s'y tenant sur ses gardes, on ne pouvait pas en être Tictime. Lenoir lui répondit qu^il était moins en état que tout autre d'en juger, étant toujours orné de ses décorations, entouré de sa cour, ne pouvant être approché que par ceux qui avaient 1 huntipiir d'en être connus, et la foule s'écarlant dès qu'il se présentait; mais que si son altesse voulait aller (rois ou quatre fois en simple particulier, sans prendre aucune précaution extraordinaire, on lui escamoterait très<-aisément sa montre ou sa botte dans sa poche sans qu'elle s^en doutât. Le prince offrit de parier qu'on ne le volerait pas, se réservant seulement de ne pas aller dans les foules, et le défi fut accepté.

Dès le lendemain, Lenoir vint chercher le prince, qui se revêtît d'une simple redingote, cl ils allèrent ensemble sur les boulevards Neufs, l'nn des endroits les moins l'réqucnlés de Paris. Ils mirent pied à terre et passèrent la barrière, on ils laissèrent leur snite. tne conversation intéressante et la solitude du lieu où ils se trouvaient firent bientôt oublier le motif de la promenade; mais à peine eureni-ils fait deux cents pa»dans la campagne, qu'ils aperçurent, auprès d'une cahute, une femme du peuple qai battait avec la plus grande inhumanité son enfant Agé d'environ six ans. Le duc d'Orléans s'empressa d'aller vers cette femme, et lui reprocha sa brusquerie. « Ah! monsieur, ne prenes pas son parti, vouf « ne savez pas toutes les sottises qu il me fait; e'est un petit co<juiu « qu on ne peut pas mener comme on veut, allez! et si ou ne le « corrigeait, il vous en ferait voir de toutes les conleuns. » Lo jeune enfant, dont la figure était charmante, vint se jeter tout eu larmes dans les bras de celui qui intercédait en sa faveur, et pour se mettre à l'abri des coups que lui donnait sa mère. « £h bien l monseigneur, dit Lenoir, vous croirez dorénavant à Fadresse des. iUous.-* Comment donc?— 'Regardez dans votre poche. » Le dnc d'Orléans se fouille et ne trouve plus sa hotte. Indigné de ce qu'un

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m LES BAGNES.

enfant si jeune était liirré à un aussi infâme métier, le prince résolut de le faire élever dans une pension. « Comme il plaira à votre

altesse, dit Lcnoir, mais il faudra pour cela le faire sortir de la prison d'où il a été tiré ce matin pour voler votre tabatière. » Le prince n*en persista pas moins dans sa résolution.

Voici ce qu'on lisait, en 1832, dans la Reme des Deux Monde* : « Nous avons pu faire ces jours derniers un rapprochement bien honorable pour notre moralité, et qui Test fort peu pour celle de nos voisins de l'autre côté de la Manche. Les crimes paraissent devenir si rares en ce moment, chez nous, que les bourreaux ne nous servent plus à rien, et que Ton a dû nécessairement mettre à la réforme ou à la demi-solde quelques-uns de ces fonctionnaires; c'est le contraire qui arrive maintenant en Angleterre... Suivait une statistique des crimes commis pendant un seul mois dans la ville de Londres, et qui s'élevaient à quatre-vingt-dix. » La Re\>ue de$ Deux Mondes ajoutait : « l)ira-t-on maintenant que nous ne

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