‹ Les bagnes: RochefortChapitre 11 sur 45 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

fALTAltOA. soir SXSCUTZOXr LV BÂOiri.

Sa vie fut un long combat contre la société, mais la société s*est e&fiii vengée.... Voyez là-bas cette tétè sanglante.

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Un des condamnés qui ont laissé nn long souvenir dans les bag;nes , est Salvador. Ge for-çat s'appelait, dit-on, JeanFerel, mais k chaque nouvelle mise en accusation , il se présentait sous un nom différent pour évitez* la peine que la Foi applique k la récidive.

Salvador pouvait passer pour le Cartouche du dix-neuvième siècle. Comme celui qu'il semblait avoir pris pour modèle , il était doué d'une souplesse d'imagination , d'une présence d'esprit qui le sauvèrent plus d'une fois dans ^ périlleuse carrière. Il avait horreur du sang , et disati que

pour un million il ne ferait point ime ^pratignure. Il s'est échappé trente -deux fois de prison , et neuf fois des galères. Il prenait habilement tous les caractères, et s'affublait de tous les costumes ; grand et bien fait , d'une force de corps prodigieuse , d'un courage indomptable , il avait la figure belle et pleine d'expression , l'air martial ; une cicatrice qu'il portait au-dessus de l'œil droit, et une ^utre qui s'étendait de la tempe jusqu'au sourcil gauche, ont servi plusieurs fois à le faire reconnaître.

Les vices et les qualités que Salvador a déployés ne paraissaient pas devoir en faire un négociant ; c'était cependant cette carrière qu'il avait embrassée, et il y réussissait : il faisait un commerce étendu dans une ville du nord de la France, il était marié, et peut-être si son union eût été heureuse, aurait-il vécu honorablement dans la carrière qu'il suivait.

Salvador alla faire une tournée en fabrique pour les besoins de son commerce ; à son retour, ses magasins étaient dévalisés, sa caisse pillée, et sa femme avait fui avec un jeune commis ; on plaignait sa situation j il avait du crédit , il pouvait se relever de ce coup , mais son malheur l'aigrit y l'exemple qu'il avait sous les yeux le tenta ,

fl suivit le chemin qu'une femme petr^rse lui indiquait; il voulut rendre aux hommes le mal qu'on lui avait fait , il se fit voleur. C'est de cette époque que datent les nombreuses condamnations qu'il a subies; en 1799, il fut condamné à Paris à dix ans de fer pour vol avec effraction et à l'aide de fausses clefs ; il fht eïposé. Il s'évada, fiit repris en l'an 1801, et condamné pour évasion k un surcroît de trois ans. Noos ie retrouvons, en l'an 1 804, accusé de vol avec complicité , et condamné de nouveau à douze ans ; un autre jugement d'une Conr martiale lui fait subir une prolongation de peine pour une nouvelle fuite.

En 1805 il fut arrêté; après avoir lutte pendant près d'un quart-d'heure contre doure agens de police , blessé , meurtri de coups , et prêt en apparence à rendre le dernier soupir, il fut conduit à la Force; on le plaça dans une infirtnerie qui donne sur la rue Pavée. Sa fermeté ne l'abandonna pas , et il égayait ses souffrances par l'espèce d'autorité qu'il exerçait sur ses confrères. Il était plus instruit , plus corrompu qu'eux , et il avait de l'argent; il récompensait ou encourageait le crime. « Quelle est, disait-il à un condamné qui lui demandait des secours, ht causa

4à ta déiendonP — J'ai volél -- Quoi? -^ Une montre. — Va -t'en, malheureux. » Un aiilDe succédait. « Pourquoi t a-t-on arrête ? — /^allais forcer ujoe caisse, mais surpris... — Fort hiea , presids cet or 1 »

Cependant sa maladie au^entait, le médecin prédisait sa mort prochaine , lorsqu'une nuit il fait un trou au mur de sa chambre, se coule dans la rue à Faide de ses draps , et monte dans une chaise de poste qui était à quelques pas de la prison , et dans laquelle sa maîtresse Tattendait. C^te makresse était une £emme qui , dit-on, tenait à une famille distinguée, et à laquelle il sut inspirer tant de pitié , qu'elle le suivit tpartout., partagea les ennuis de sa captivité , et parvint à favoriser ses fréquentes évasions.

Dans le fond de sa prison , Salvador savait attendrir ses geôliers et les gendarmes qui étaient en surveillance à sa porte. Un jour il leur demande eaagrâce deperaœttre à sa consolatrice depénétrer jusqu'à lui , il veut souper avec elle; on se laisse fléchir , la dame entre, apportant au prisonnier quelques <;oroestibles , une sdade de céleri entre autres ; des limes étaient cachées dans les côtes

du végétal ; le lendemam la prison était vide , et il

9* Si «

n^avait fallu que quelques heures à Salvador pour faire sauter les barreaux de la fenêtre.

A une distance de vingt-cinq pas et en un clind'œil y il saisissait toutes les dimensions d'une serrure de manière à savoir quel rossignol, quelle fausse clef, il fallait employer pour la forcer.

Il se regardait comme un des chefs distingués d'un corps dont il ne craignait d'avouer ni le but, ni les moyens; il était voleur, et il s'en faisait gloire , comme aussi il se faisait un devoir de soutenir et de protéger ses confrères. Quelquefois sa manière de braver la société avait une bizarrerie moqueuse. Par exemple , dans les longs séjours qu'il a faits dans les prisons, il n'a jamais souffert qu'un condamné marchât à lexposition dans un costume négligé ou malpropre; il voulait qu'il se présentât au carcan avec élégance, et on l'a vu vendre ses propres habits pour contri- , buer à la toilette de ses confrères. Il regardait avec orgueil l'ignominie de l'exposition. Il persuadait à ses affidés que cet échafaud d'infamie était un théâtre brillant.

Repris après une de ses évasions, Salvador placé sur une charrette , entouré de quatre gendaimes^ les mains étroitement liées derrière le dos, était conduit dans une ville du Midi,

OÙ il allait comparaître pour quelques vols nouveaux ; ses gardiens, dont la vigilance était assoupie, étaient étendus près de lui, la voiture passait sous Tabri des arbres qui ombrageaient la route. Salvador aperçoit une branche dont la position verticale lui semble un moyen de salut , il prend son temps , calcule rapidement son élan, élève ses pieds jusqu'à la branche,, la saisit avec ses jambes , s'enlace avec elle , se tire ainsi sans bruit du milieu des gendarmes, et la charrette, vide de son prisonnier, poursuit paisiblement son chemin.

Condamné en Suisse, où les peines contre le vol sont plus sévères qu'en France , il touchait au terme de son existence; cependant il était parvenu à faire un trou profond qui s'étendait jusqu'audessous des murs de sa prison. La veille du jour où il devait subir son arrêt , il affecte le plus profond repentir, la résignation la plus absolue, et, sous le prétexte d'importantes révélations , il fait supplier le juge de se rendre auprès de lui ; il épuise tout ce que son imagination peut lui fournir pour allonger la séance ; de temps en temps il se plaint des douleurs aiguës que lui cause l'empreinte de ses fers, ses angoisses deviennent surtout très-vives dans les momens ou

il Toit le juge attentif k l'écouter ; il parvient à émouvoir sa sensibilité , ses fers sont ôtés seulement pour le temps de la conférence, mais elle est si longue, que le juge, fatigué lui-mèDae,cède k ses instances, et on permet au condamné de passer la nuit sans le poids de ses chaînes. La pitié prescrivait d'adoucir ses derniers instans 1 Uiœ garde nombreuse veillait ; plus de vingt portes étaient fermées sur lui, son cachot était profond^ bien voûté , et toutes les issues assurées par dis triples verroux.

Le lendemain on ne trouva dans ce cachot , si sûr et si bien gardé , que les hardes de Salvador qui^ pour pénétrer <kns le trou qu'il s'était creusé, avsât été obligé de s'y glisser sans nul bagage*

SalvadcNT gardmt k ses complices une fidélité k toute épreuve, il était renommé parmi «ux pour sa discrétion et pour son adresse k éloigner tous les soupçons de la police. Dans un vol de marchanr dises , il fut aidé par un des commis du magasin ; arrêté bientôt après , il fîit conduit dans le lieu même du crime. Toutes les circonstances indi* qaaient qu'il n'avait pu enlever les objets volés sans avoir eu des intelligences avec les em* ployés de la maison; le magistrat les fait tous rassembler , et ordonne qu'on amène Salva-

d^, persuadé que ses premiers regards tomberaient sur son complice; mais Salvadpr entra s^ns regarder personne , et voulant empêcher le coupable de se trahir lui-même : « Je ne connais aucun de ces Messieurs , dit-il , je ne vois personne ici qui m'ait aidé. »

£nfin il fut arrêté à Toulouse , et condtiit au bag^ de Rochefort; ses fréquentes évasions le faisaient regarder comme un des condamnés les plus dangereux , et il était entouré de la surveillance la plus sévère; lui-même paraissait las de la lutte çonl^uelle où il était engagé , il ne voulut se sou^nettre à aucune discipline, il refusa de remplir les devoirs du bagne, enfin il se mit en révolte ouverte ; on fiit obligé d'employer la force contre lui , et dans sa rébellion il blessa un gendarme. Il n'en faut pas tant pour encourir la peiae de niort. l>es forçats placés hors dé la société ont un code à part; à la moindre rébellion, une G)UT martiale s'assemble, elle prononce sm> leKïhamp, et l'arrêt sans appel et sans sursis s'exécute d'une manière lugubre et imposante. Salvador connaissait le sort qui l'attendait, il paraît qu'il le brava par ennui et par dégoût de la vie. C'est en 1 808 qu'il donna dans la cour du bagne de Rockefort l'af&eux spectacle d'une exécution»

On fit ranger tous les forçats en ordre dans la cour longue et étroite du bagne , les bonnets verts furent placés en haie le plus près possible du condamné ; les rouges se rangèrent en ordre le long des murailles latérales.

Salvador parut , il était insouciant et gai ; il marchait au supplice qu'il avait cherché. Son exemple ne pouvait rien apprendre aux spectateurs , sinon que la mort est préférable à la vie du bagne. On l'adossa contre la muraille y une compagnie de gardes-chiourmes se plaça devant lui. Au signal convenu les échos du port retentirent , Salvador avait cessé de vivre. On fit défiler les forçats devant le corps du supplicié, comme dans une parade solennelle. Cette sentence qu'on exécute loin de la société , et sans qu'elle en soit instruite , loin de devenir une ter^ rible leçon pour ceux qui en sont les spectateurs , réveille à peine l'engourdissement de leur ame. Si le garde-chiourme n'avertissait par un coup de canne plusieurs d'entre eux de tourner la tête vers le cadavre, leur attention s'arrêterait à peine sur ce tableau.

Deux forçats fossoyeurs enlèvent le corps de Salvador, et, sous l'escorte de gardes-chiourmes, ils prennent le chemin du cimetière. Là

creusant une fosse , ils recouyrent son cadayre de quelques pelletées d'une terre dont la teinte blanchâtre annonce les nombreux tributs que le bag^e de Rochefort a payés à ce champ de repos '.

* Le bagne de Rochefort a été établi en 1766. Depuis sa création jusqu'en x8i3 , il y est mort neuf mille deux cent douze forçats.

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