‹ Les bagnes: RochefortChapitre 12 sur 45 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

COVVKUATXOX ATBC Ll FORÇAT COLLBT. UHI OOUa DB rIyUXOIT

AU BAOïrS. DBTAXLS.

L'erreur, régarement , le ¥106 que Ton peut encore ramener, ne seront plus confondus btic la corruption incurable.

M. HTDB DB XTBUviLLB {Ckomère dcs Députés),

Collet avait d'abord évite mes regards : la première fois que je le vis , c^était dans la cour du grand bagne. Il avait dit quelques mots plaisans , j'entendis un long rire gagner les rangs de ses camarades. Je le suivis dans le port, ayant le désir de lier conversation avec lui. Collet est d'une taille au-dessous de la moyenne ; il a les yeux bruns , le teint basané , le nez gros et un peu épaté ; le sourire est continuellement sur ses lèvres; il se familiarise facilement , et il conserve dans la conversation cette abondance de gestes dont l'habitude

U est peul^'étre restée des nombreux prône»

qn^il a âdts dans le tanps où il s'était rey^ des foifeetiom de ministre du culte catholique. Collet, dans le port, semble jouir d'une certame considération , soit qu'on ait quelque égard pour lui , sc»t que la surveillance veuille pra^^ dre des mesures spéciales contre ce con^ damné; il est presque toujours isolé. Âceour pie avec un autre condamné qui travaille , il est ad repos. Quand je l'abordai , il était debout mv un tertre osdbragé par quelques arbres, îi tenait à la maiù une bêche sur laquelle il a'appu jait , tandis que son camarade de chaîne chargeait une brouette et s'occupait au déblaiement des terres. « £h bien , Collet, lui dis-je, votre peine est bien longue? — Je n'eu ai pas encore atteint la mokié , je n'ai encore fait que huit ans; il m'en reste douze. *— Il faut de la résignation. — Je n'en manque pas* — Vous semblez l'objet d'une surveillance bien sévère. - — C'est bien à tort qu'on mé redoute ; je n'ai jamais tenté d'évasion , et c'est une précaution bien superflue de me mettre au pied un semblable anneau. » Collet me moor tra sa jambe qui était entourée, près de la cheville , d'une manîUe en acier trempé, t Cet

anneau, repriuil, qu^on ne met qu'aux suspects, est beaucoup plus difficile à rompre que les fers ordinaires, et la lime né peut les entamer.

— Ainsi vous ne tenteriez pas les chances d'une fuite? — Les évasions, continua-t-il , viennent moins de Famour de la liberté que du désespoir qui nait des mauvais traitemens. Moi, je n'ai point à me plaindre de la brutalité des subalternes ; seulement j'ai parfois à essuyer quelques humiliations. Par exemple , celle de me montrer comme un phénomène aux curieux qui se promènent avec des recommandations particulières. Hier encore , le chef m'appelant au milieu d*un grand nombre de dames , je fus obligé de répondre à toutes leurs questions, de satisfaire à tous les caprices de leur curiosité* J'avais l'air véritablement d'avoiç Ja survivance de la girafe. Un personnage marquant avait sollicité quelque adoucissement à ma position : a II a fait labourer B le clergé , répondit un de nos chefs , il faut V qu'il laboure à son tour. » Facétie cruelle dans la bouche d'un homme qui n'a plus le droit de rappeler une faute , quand l'expiation en commande l'oubli ! » Puis revenant à l'idée de l'évasion : « Si j'eusse eu l'intention de fuir le bagne , il y a long-temps que mon projet eût été mis a

exécution. Il m'eût suffi de faire placer ici sept ou huit de mes anciens domestiques en qualité de gardes-chiourmes. — Quelles sont vos occupations? — J'ai beaucoup lu l'hiver dernier. Uaumonier du bagpae m'a prêté quelques volumes; je faisais la lecture à haute voix ; j'écrivais , j'ai fait de nombreuses notes sur l'administration. J'avais intention de les faire parvenir à ceux qui s'occupent d'améliorer notre triste position.Le général Foy vint nous visiter il y a quelques années. Un tel homme eût été à même d'apprécier la plainte des condamnés ; mais il me fut impossible de lui faire parvenir le Mémoire que je préparais, et peu de temps après il me fut enlevé par ordre! » J'avais demandé à Collet si parmi les condamnés il y en avait qui ajoutassent foi aux menaces de déportation qui depuis quelques années se font entendre? « Si la France a des projets de colonisation, je pense, me dit Collet, qu'elle doit les exploiter au profit des honnêtes gens avant d'en abandonner les bénéfices à des criminels. Expatrier le coupable dans le sens de ceux qui proposent la déportation, c'est garantir la société des crimes dont le forçat la menace après sa mise en liberté. Eh! Monsieur, a-t-on d^abord cherché à atteindre ce but sans

qu'il 6oit besoin de nous entasser k fond de oale^ «u de nous eaduuber au {ûed du grand mât pour un voyage lointain , qui ramène au faagne 4e forçat libéré? Plus que. Thabitude de la pervestsité, plus que Finclination au mal, cW la misère, c'est k faim, c'est le mépris qui k suivent et s'attachent à lui. A peine esMl dans un atelier où il peut manier la lune ou la scie^ dans une ferme où il vaque à la gairde des bestiaux , dans une £amille chez laquelle il est tenmis aux lois de la domesticité, trahi par l'attirail indispensable des signalaQaeQS , par la brutale indiscrétion des agens subalternes de la police , le libéré est dans une inquiétude cou* tinucile ; jeté d'ateUer en atelier , de viUage en village, d'antichambre en antichambDe^accuaé partout , Troussé partout , il ne voit plus qu'un asile*, c'est le bagne ; qu'une defpour tnx ouvrir Paccès, c'est le fer ; qu'une recommandation pour y être admis, c'est le crime* » Collet, qui a la mémoire meublée de faits- euiieux, me citait à l'appui de ce raisonnement des faits nombreux dont quelques-uns m'étaient connus.

4L Un de nous, après sa peine expirée, avait <A>tenu d'entrer comme ouviier dans les ateliers

de serrurerie de M. G***, rue des Fossés-du-

"FMiple, à Pons; c'étak un «Kcetteat nnécaaideti. Sa cœiduke était exenuplaire ; la crainte de rencontrer en ville quelque compagnon de chaîne qui pût trahir son ancienne position redoublait imcore son assiduité au travail. Forçat libéré-^ il devait aller faire tous les mois acte de présence à la police. Sok oubli , soit -dégoât qui lui fit<reniettre de jour en jour cette . 'déinai^he pénible , il s'abstmt vh imis de rem- -|^ cette formalité. Un exempt de police se frésente un jour k l'atelier, s'irrite, élère k vôb: coMre le retardataire, et loin de prendre •aucune il^esure pour tenir son malfaeor secret, fl met bientôt tous les oirmere dans. la conftdence. Dés ce moment, Thomme qui . jouissait -de l'eftlkne et de l'amitié de tcus dcfvîent l'objet ^ mépris, lia demande de scvi expulsion «est fahe à M. G^^^ ; chacun menace de s'âoigner sife forçat ne se retire pas. Celui-ci vient trouver le maître qui l'avait accudlti. Eti vain lui représentot^I ses titres k la pitié; M. G***: lui fait concevoir quHl ne peut obéir à sa compassion ; qu'il reçoit la toi de ses outricrs. »-*- Eh bien! d'écrié te

forçat, je ne réponds plus de mol; je pars

et je deviendrai ce que les circonsunces voudront. Depuis ce temps, on n'entendit plus parler

du forçat. Peut-être aura-t-il subi une nouvelle condamnation ; peut-être dans les bagnes de Toulon ou de Brest fait-il partie des chevaux de retour ^

» Tous les jours , continua Collet , des &its semblables accusent le besoin d'un nouvel ordre de choses. Un calcul certain donne le résultat de près de vingt mille forçats libérés qui promènent annuellement en France leur pénible existence. Les deux tiers au moins. sont ou ont à redouter d'être dans la position du forçat dont je viens de vous parler. Les autres sont arrachés à la tentation du mal , parce que dés leur sortie du bagne , aidés par des moyens d'existence indépendans du mépris public , ils ont pu se tracer une ligne qu'aucune circonstance ne pourrait rompre. Ainsi voit-on dans les villes quelques libérés revenir dans la voie de la probité. Tel qui a été repris de justice , s'il fut sorti du bagne avec les moyens d'élever un petit fonds de négoce, rentrant dans la société sans avoir besoin de sa pitié y à défaut d'estime , il eût obtenu le repos. C'est l'opinion qui souvent est coupable des crimes commis par l'homme qu'elle accuse

' "On nomme ehêtmux de retour les forçats qui , «près mie misk en liberté, snbissent une nouvelle condamnation.

après l'expiation de sa peine. Que de fois a-i-on pu l'appeler à rendre compte des terribles conséquences du mépris qu'elle jette sur le libéré , et des suites de la proscription k laquelle elle le condamne! Ici les exemples se pressent en foule : Un forçat sort du bagne de Brest, la honte semble rejaillir plus vive sur les enfans quand la chaîne du chef de la famille est brisée ; le fils abandonne là profession industrielle qu'il exerçait , U s'enrôle dans un régiment ; le motif de son engagement est bientôt connu , la yie militaire lui devient dès ce moment k charge ; exposé aux railleries de ses camarades , il n'a bientôt plus d'autre ressource que celle de se jeter dans les bandes des gardes - chiourmes d'un bagne , et peut-être , ajoute Collet , le père ramené k la chioui^me par un nouveau crime , condamné a mort par nos Cours spéciales maritimes, si expéditives, irouvera-t-il, pour dénouement de ce drame , son (ils au nombre des exécuteurs ^ ? Rappelons - nous encore , continua Collet , ce * forçat libéré de Niort , ce jeune Villiers , qui fut assassiné parce qu'il avait refusé d'entrer dans les

' Jusqii*ici les forçats du bagne de Rochefort, condamués- i mert, ont été fusillés.

bandes delà police; cet antre dans le Pas*de-Calajs, qui, privé de la nourriture que la pitié lui reiuse, commet un toI avec effraction, et se livre luîméme à la justice pour s'assurer à perpétuité les aktnens du bagne; et ce forçat qui , spolié à Mai'seille des moyens d'existence que jusqu'alors il avait trouvés dans l'enlèvement des immondices, plonge son couteau dans le cœur de celui qui le réduisait à la faim et au crime. »

J'avais demandé à Collet s'il pensait qu'il y eût au bagne un grand nombre de condamnés ouvriers ou industriels sur le repentir desquels on pût faire foi , et quel était le moyen de découvrir ce qu'il y avait de moins impur dans cette écume sociale. Collet se mit à sourire. « Ce serait là le cas, ajouta-t-il, de mettre à exécution un projet que j'ai conçu, celui d'établir ici une cour secrète de révision. Les juges siégeraient en costume rouge , car c'est parmi les condamnés qu'il faudrait les prendre. Il n'y a pas un jury en France plus a même d'apprécier la culpabilité d^ln condamné que le camarade de bagne ; pour lui les replis du cœur des compagnons de chaîne ne sont plus secrets, l'estime réciproque chez un semblable peuple se mesure k l'échelle de

ia moralilé. Quand un perpétaité ^ méprise un roage ^ , le rouge ne paryiendrâ jamais a la oélébrité du crime. -^ En est-il que Tdus ayez ^ sous parmi les condamnés? » Collet éluda la question , mais il ajouta : ^ II en est plus de deux cents dont j'ai ccnmnué la peine, sans cepen^ dant qu'ils s'en doutent , et sans qu'ils en soient plus libres; en revanche 4 contiuua-t^il ^ il en est aussi qui traînent la chàîtie 5 et que je juge dignes d'être buttés ^^ Regardez de ce c^té , eh Yoici que je gracierais. » Il Éae montrait quatre jeunes condamnés qui lanoèrent un yigovtreux coup de pied à uii camarade qu'ils rehcontrèk^t surleurpassage. «Pour se soustraireau cbs^iment d'un délit qu'ils avflâent comims ^ tl& ont avoué un crime dont ils n'étaièht {yaB couptibles; celui qu'ils màldrailent les à comprœiHs j sous une Taine espérandè de grâc* il a chargé la dé|K»H tien sans s'épai^gner lui « Inême, el ils j^iest tous cinq là dette dWe complicité qui n'existait pas« » R^^dez cet auti^ k gauche : pour une pièce d 'or , il a jure (fu'ûn accusé était sAsetit le jdur d'uli

' Mot consacré pouf signifier an GODCUunné i vie.

* CoÉdainiié â tefti^.

' Exécutés. Eft termes de pvisèn en li^iiiine la gcûllotnè la buttée

crime , mais celui qu'il voulait soustraire au châ« timent , phis timide , fait un aveu sincère ^ et le témoin yient achever au bagne son acte de dévouement coupable.

» Dans chaque classification de crimes , il y a quelques individus véritablement dignes de pitié ; les vols domestiques , les crimes de fausse monnaie, de faux , de recel, ont à fournir de nombreuse^ preuves de la trop firéquente -application de la peine des travaux forcés. »

A ce moment deux N^p:*es passèrent auprès de nous , à peu de distance l'un de l'autre.

Collet, en jetant un coup-d'œil sur eux, fit un hochement de tête \ et se tournant vers moi , il ajouta avec un geste expressif : Si monsieur Isamhert le savait!... J'attendais l'explication de ces mots que je regardai comme un hommage rendu à l'éloquence et à la philantropie dans un lieu où l'on semble devoir le moins comprendre ce qu'a d'honorable et de glorieux le triomphe obtenu par le défenseur des hommes de couleur de la Martinique. Collet allait sans doute me faire connaître quel nouveau droit à la reconnaîssfifnce M. Isambert pouvait acquérir à Rochefort , quand trois coups de canon , signal d'une évasion , se firent entendre. Les gardes-

^ «oi •€

'-chiourmes s'approchèrent de nous : « Eloignez^ TOUS , Collet , » cria un sergent. Collet m'6ta

son bonnet vert , reprit sa bêche « C'est Ari-

gonde qui s'évade , » me dit-il , et il se mêla dans la foule des condamnés.

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