‹ Les bagnes: RochefortChapitre 13 sur 45 · I.*I]VTÉaiBUE DU GRAND BAOITI · texte numérisé non relu

I.*I]VTÉaiBUE DU GRAND BAOITI

Hinc exaudiri gemitus et sœva sonare Verbera; tum stridor ferri tractœque caienar. TiRG. JEneid,, Uh, vi.

Laissons les forçats à leurs pénibles travaux , et visitons Tasile ou* plutôt le hangar infect où la vigilance les renferme quand l'heure de la suspension de travail sonne pour eux. Pénétrons dans l'intérieur du grand bagne. Un vestibule ou tambour sépare les deux salles. Chacune de ces deux salles , qui étaient jadis des magasiiiis de tonnellerie, renferme à peu près cinq cents cinquante forçats. La salle Saint-Gilles est réservée aux condamnés à temps ; celle nommée Saint - Antoine ne contient que les condaninés à vie ou k vingt ans. A peine a-t-on franchi la grille , que la respiration devient pâûble ,

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.les paupières, attaquées par des miasmes fétides, se meuvent avec peine ; l'odorat est en contact avec le gaz d'une atmosphère infecte. Quel tableau

hideux ! Le premier objet qui frappe Içs yeux ,

est le lit sur lequel le forçat repose : c'est un banc en bois élevé sur un plan incliné à environ deux pieds et demi au-dessus du plancher des salles. C'est là que le condamné se jette après les fatigues du jour , comme la bête fauve qqi rentre dans sa tanière ; en proie à toutes les souillures de la malpropreté , sans autre présarvatif contre le froid ou la dureté de sa couche qu'un lambeau d'une grossière âtolTe de laine grise ( le capot ) qui , ployée en deux, peut à peine envelopper son corps* Le forçat ne peut dépouiller la livrée du crime , le règlement s'y oppose ; ses membres pendant le sommeil sont condamnés à la gêne des vêtemens ; jamais un drap bienfaisant ne peut détendre ses muscles fatigués , ni rafraîchir son sang brûlé par les tortures ; son pied est attaché à un anneau que la main d'un sbir^forçat vient sceller au banc. La vigilance a pris toutes ses précautions, le condamné peut-il espérey maintenant quelques heures de calme?.. Non. La surveillance qui ne serait point barbare croirait être coupable. De fréquentes inspections viennent troubler le re-

pos du condamné, deis coups redoublés de marteau interrogent k chaque moment de la nuit ses fers sur une tentative d^évasion. Souvent une décharge d^armes à feu, dans Tintérieur même du bagne , vient troubler le calme du sommeil pour avertir le forçat non coupable de rébellion de ce qull aurait à craindre s'il le devenait. Ce cri d'alarme, ou plutôt ce garde à vous d'un nouveau genre, est de l'invention d'un agent en chef de la surveillance , il marque autant de démence que de cruauté. Les subalternes singent le maître; et le gardechiourme , dont souvent l'ivresse double le zèle, frappa plus d'une fois d'une manière atroce le malheureux qu'une alerte subite l'éveilla. Peutêtre rêvait-il la clémence royale ou la miséricorde divine, le forçat qui, peu de jours avant que j'arrivasse à Rochefort , fut mutilé dans son sommeil par le sabre d'un gardien enivré. Ce malheureux conserve sur la figure la profonde cicatrice qui accuse le cerbèi'e de la plus lâche cruauté.

Au milieu de la salle , un forçat, occupé à des écritures, à des comptes , dresse des états , remplit les fonctions dont le titulaire est désigné sous le nom de payot ; il distribue les vivres ,

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fait la paie, exerce les retenues suivapt les réglemens , c'est à la fois un quartier- maître ou plutôt un fourrier du bagne et un écrivain public ; il est chargé par les camarades de leur correspondance; il implore la pitié d'une famille qu'un homme coupable déshonore ; il tâche d'obtenir du maire d'une commune , l'apostille qui facilite au forçat devenu libre la rentrée dans ses foyers. Plus d'une fois les payots ont abusé de la facilité qu'ils ont de trai^smettreles demandes de secours d'argent. U y a peu d'années qu un d'eux , après s'être initié a tous les secrets de famille, les exploita à son profit ; après avoir écrit à. ceux que ' les liens de la parenté unissaient aux coupables , il ^'outa au bas de chaque lettre la signature contrefaite de celui pour lequel il sollicitait, et ne tarda point à devenir msiitre d'une somme assez considérable ; déjà il se disposait à rompre son banc, la lime avait avancé le moment de son évasion quand il fut découvert. ' ^

Entasser les condamnés dans ces hangars infects, priver les salles de réclusion de la salubrité que le moindre soin leur rendrait, n'est-ce pas ajouter des maux k la sentence des magistrats? Que dire maintenant des forçats condamnés à la peine, ou plutôt au supplice de la double chaîne?

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Fixés au pied de leur banc , ils ne peuvent s'en écarter que de la long^ur de leurs liens ; deux fois dans le jour ils voient leurs camarades plus heureux aller dans le port. Sans doute des travaux bien pénibles attendent ceux qui sont à Idi/aiigue, mais au moins ils respirent , leurs poumons peu*vent se remplir d'air vital, leur course s'étend assez loin pour donner de Texercice à leur corps ; mais Chambreuil ^, Gérard, Fanfan, entendent les heures sonner auprès d'eux sans qu'elles leur appwtent même l'espoir des terribles fatigues du port. On redoute ces condamnés , tant de fois ils ont mis la surveillance en défaut I tant de fois ils ont brisé leurs fers! Est-ce agir avec discernement que d'isoler le condamné dont on craint l'évasion ? Sans doute la surveillance est plus facile quand elle ne se porte que sur un seul individu , mais quelle constante activité dans l'imagination de l'homme séquestré ( Condamner le forçat à la so« litude, c'est le rendre ingénieux ; dans le port, à peinç a-t-il le temps de comparer son état de

' Ce oondaiiuié se &it appeler b masquis de ChambreatL Toutes les rechfrdpes fiiitQs |i*ont pu , dit-on • lever les doutes que laissent son nom et l'origine qu'il se donne. Il est condamné à pei'pétuité. Il est d'une belle taille, â^ à peu près de cinquante ans ; son air est affectueux; il feit des vers, et plus d'une personne de distinction conserve

captivité avec celui de la libeité; sans cesse occupé, formert-il un désir d'évasion? Distrait par la continuité du travail, il ne peut combiner une ftiite, en dresser le plan , en discuter les chances. Dans le bagne , au contraire , la réflexion médite une Alite , elle s'y développe , et quand il n'y a plus que les difficultés de l'exécution et qu'il s'agit de la liberté , trop d'exemples ont prouvé que le succès était presque toujours k coté de la tentative.

Qudques-uns des forçats qui sont retenus k la chaîne double dans l'intérieur du bagne, subissent pette détention cruelle par PefFet d'un

dans »on album les essais ppçUqués de ee condamné. Le marqais de Chambreuil n'est point le seul qui ait porté des titres de noblesse Trais ou supposés au bagne de Rochefort : on y conserve* encore le souvenir de l'aTenturier connu sous le nom de comte d^Amheim. Il arrive en poste à PliAtel de Bruxelles à Paris, fiût descendre deux malles très-pesantes, choisit Tappartement le plus beau, prend deux laquais, et ne sort jamais de la maison que dans un superbe remise. Quelques jours après son arrivée à Tbôtel oà il fait tine grosse dé> pense, il arriva un de ses laquais chez un changeur du Palais- Royal , pour lui dire de porter cinquante mille francs en or chez M. le comte d'Amheim, qui donnerait la même somme en biUels de la caisse Jabadi.... Le changeur et ses garçons, tous trois charges de sacs, se présentent à Thôtel et sont reçus par M. le comte, assis dans son cabinet, en robe de chambre et devant son secrétaii*e. Il ftdt poliment asseoir ees messieurs, ouvre un sae en rou-

jugement. Il en est cependant un grand nombre qui éprouvent ce châtiment par simple mesure de police administrative ; le forçat suspect , le mutin qui, après avoir reçu la bastonnade , n'est point assez souf&ant pour aller à lliôpital, ni assez fort pour retourner à la fatigue , subissent ce châtiment par la seule volonté du commissaire du bagne*

Les forçats semblent pour la plupart indifférens aux visites qui leur sont faites; ils répondent à peine aux demandes qui leur sont adressées ; d'autres jettent sur le visiteur un regard où se peint Tidiotisme le plus complet. Le

leau, s'en rapporte à l'étiquette, et, sans discuter sur l'escomptet range 11! tout au fond du secrétaire. Prenant ensuite un gros portefeuille où doivent étie les billets de banque, on èa voit sortir plusiaurs; mais, en ce moment, un autre laquab Tient lui dire que le gouverneur *** prie M. le comte de passer au salon pour afEEÛre pressante. U referme négligemment le secrétaire qui contient or et billets, y laisse même la clef et passe dans la pièce voisine suivi de son valet Une demi-heure s*écoule, personne ne reparait; le changeur s'impatiente, sonne, appelle, frappe à la porte du sabn, et le siteace lui répond seul. Enfin il descend chex le portier, s'informe , et apprend que M. le comte est parti avec ses gens dans la Toiture de remise , et qu*aucun général n'est venu le demander. Le diangeur, alarmé, passe diei le maître d*h6tel, se fait conduire au salon , voit une ouverture pratiquée dans la doison qui sépare le salon du cabinet : le secrétaire qui se défonçait à volonté, avait été appliqué la veille en cet endroit et tout Vor avait disparu.

son de l'or, l'aspect d'un bijou sont cependant de^ talismans qui semblent réyeiller en eux l'énergie. J'étais entré dans une des salles avec un négociant de Bordeaux, il portait un superbe cachet de montre d'un volume assez considérable et d'un travail parfait; tout le temps que dura notre visite tous les yeux se fixèrent sur le bijou de M. G... Quelques-uns des condamnés qui reposaient sur leurs bancs, se levérentcomme par un instinctat* tractif, et leurs regards ne se détournèrent qu'ail moment où M. G.... s'âoigna , et où nous poussâmes la grille pour sortir.

Quelques dames entrèrent au moment où nous sortions. Fanfan leur offrit froidement des paniers de paille fabriqués par lui ; Chambreuil leur sourit agréablement, et composa même, je crois , des couplets en leur faveur , et les trois autres , qui s'étaient éveillés comme pour voir le cachet du négociant, retombèrent nonchalamment sur leurs bancs. Une des dames , soit que l'air infecté Fasphyxiàt, soit que le tableau hideux qu'elle avait sous les yeux l'affectât vivement , s'évanouit. La plus grande impassibilité se fit remarquer sur toutes les physionomies! Aucun des forçats ne décela par un geste ou une expression de figure la part qu'il prenait à cet

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incideùl. En sortant , M. le comnmsah'e du bagne offrit ses bons offices aux dames, pour leur monti^r , dit-il , les détails de X établisse" ment. Travestir en promenade de plaisir la visite et le spectacle des Ueux où sont renfermés les condamnés > a je ne sais quoi de stupidement immoral que Fexcuse de légèreté peut à peine effacer. Que dire de celui qui ferme cette enceinte à la pitié qui vient consoler Tinfortune , et satisfait une curiosité irréfléchie avec cette grâce chevaleresque et cette courtoisie française qu'on aime à trouver dans un administrateur de musée, ou dans un directeur de spectacle? N'estil pas pénible de voir faire les honneurs d'un bagne comme MM. Bouton et Daguerre font les honneurs de leur DioramaP

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