CHAPITRE XII
LB VORÇAT OBLAAGB.
Etianui omnes, non ego.
Lettre pastorale.
L'organisation réglementaire des bagnes est tellement vicieuse , qu'on a peine à croire que déjà la réforme l'ait atteinte dans qudques-uns de ses détails. Si l'on nV point encore tenté un traitement radical sur cette partie si gangrenée du système répressif, du moins faut -il avouer que de temps en temps , de loin en loin , le bien-être des condamnés a servi de pokit de mire à quelques agens de cette importante inspection. Mais empressons- ' nous d'ajouter qu'après un peu de bien fait, ou de mal reparé, ils se sont hâtés d'oublier ce qu'ils pouvaient faire ou réparer encore. Au, nombre des améliorations apportées, on peut signaler
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rabolition du droit de cantine qui était laissé aux cornes % le droit de régie de tabac que les sous-comes exploitaient à leur profit , et lé privilège des argousins ( droit d'escale ) qui , moyennant une rétribution, déferraient les forçats pour les laisser se promener dans les salles et dans les cours du bagne. Cette dernière réforme date de 1812. C'est peut-être vers ce temps qu'é- * tait k Rochefort le forçat Delaage : on se rappelle l'avoir vu traverser les rues de la ville sans vêtemens d'uniforme , sans fers , sans garde armé à sa suite, sans que rien, en uti liiot, trahit son état de condamné; il jouissait en grand du privilège qu'avait alors le forçat de racheter ses fers et de se dépouiller des insignes delà honte , en satisfaisant au tarif.
Il arrive malheureusement trop souvent que des hommes , dont l'éducation , la position sociale et la fortune devraient être une garantie de probité , cèdent k la séduction qui conduit au crime. Delaage fut condamné sous l'Empire pour faux en écritures publiques, ou malversations dans ses fonctions de comptable.
Son extérieur séduisant , sa mise recherchée ,
' Voir le chapitre des gtwdeS'chiourmes,
sa {^yskmomie expressive , lui avaient fait don-^ ner le snmom de Joli forçai K Au moment où Texécuteur de la justice avait approché le fer brûlant de son épaule ^ des cris de grâce s'étaient fait entendre. La clénoionice se tut devant la loi. La fortune de Delaage le fit jouir , dans le bagne, d'une exception qui, pour être accordée à un homme qui méritait quelque pitié , n'en était cependant pas moins injuste. Deux gendarmes l'amenèrent en chaise de poste à Rochefort : on lui accorda une chambre particulière , meublée avec autant de goût que d'élégance : il avait aussi obtenu un appartement isolé à l'hôpital. Sa femme et ses enfans habitaient Rochefort. Delaage quittait le bagne le matin , après le coup de canon ; il se rendait au domicile de ses enlBams qui ignorèrent long-temps , dit-on , dans quel lieu d'infamie le crime avait conduit kur père *.
Figurdns-nous cet homme donnant lui-même à ses fila leurs premières leçcms, leur ensei-
' Quelcpeft pc wwM Ws jwéleud ent ^*iL w nommait DêUtre, et non pa» Delaage*
' Delaage était reçu chez les personnes les plus distinguées de la ville , il allait passer les soirées chez le contre-amiral Martin , alors préfet maritime. M. TrugjBt, qui remplaça ce fbndioiiBaire, défendit,
gnant les principes de la yeriu. Quel spectacle que (^elui d'im forçat dans une semblable situadon? Si le pied d'un de ses enfans eut touché le sien , il eût senti Panneau des galères ; si les plis de la chemise du condamné se lussent dé* rangés , on eût vu les marques du crime. Le soir , Delaa^e prétextait la nécessité de sa pré^ sence à bord d'un bâtiment sur lequel il était employé, il quittait sa famiUe et retournait au bagne. La position singulière de cet homme fait cependant naître d'étranges réflexions : il était coupable , il devait , comme tous ses compagnons , subir toute& les douleurs et toutes les humiliations du bagae , et sa captÎTité prend' toutes les apparences de la lâï^erté ; la société qili l'a rejeté semble l'adopter de nouveau , elle affaiblit , au-^ tant qu'il est en elle , toutes les marques de son infamie , elle revientà lui, elle lui laisse la faculté de voir sa femme , elle protège le mensonge officieux qui trompe la tendresse de ses enfans : loin de manger à la gamelle dégoûtante des con-
sous quelque prétexte que ce fût, qu'aucun condamné sortît du bagne sans avoir la casaque de la maison, et sans être accompagné d'un garde-chiourme. A compter du jour de cet arrêté , Delaage fut 80um& aux lois de la maison , et garda le vêtement du bagne.
damnés, ce forçat s'asseoit aune table élégamment servie ; il a un lit et non un grabat , et , faussaire lui-même, il s'étend sur le duvet moelleux auprès du faussaii'e son voisin qui s'agite sur des planches.
On cite à IVochefort un autre condamné qui, comme Delaage , jouissait d'une fort grande liberté. Cétaitun vieillard fort spirituel, qui faisait le charme des sociétés. Il était condamné à cinq ans, j'ignore pour quel crime ; il avait inutilement demandé à payer sa grâce d'une partie de sa fortune. Il avait été jusqu'à offrir au gouvernement impérial de construire et d'équiper à ses frais un vaisseau à trois ponts ; on refusa cette transaction et le coupable reçût un châtiment qu'il trouva moyen d'adoucir.