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CHAPITRE XIV

LE BAGNE MARTROU. GASPASIITr. DETAILS.

Je ne permets à personne d'être fripon , mais je permets à un fripon de jouer un grand jeu.

LA BAUTÀKE.

Quand les fièvres se déclarent a Rochefoit, c'est surtout dans le bagne qu'elles se développent avec le plus d'intensité ; mais la succursale du bagne , plus mdsaine et plus mortelle que le bagne lui-même , devient le principal foyer de la contagion.

Le bagne Martrou, ou le petit bagne , est situé dans la ville vis4t-vis le village de Martrou qui se trouve sur la rive opposée de la Oiarente ; de ce côté, la ville est entourée de marécages qui étendent autour d'elle un cordon d'eaux stagnantes d'où la putré&ction se dégage. Autrefois

il y avait au Martroa une caserne, mais l'insalubrité de ce lieu a fait changer sa destination. 11 ne faut pas que des soldats soient exposés dans ce lieu infect ; mais la conséquence de cette réflexion est-elle qu'il faille y parquer des forçats ? et ne devi^ait-on pas choisir les lieux les plus salubres pour y placer des malheureux qui, gardés dans un espace étroit, vicient bientôt l'air qu'ils respirent ?

Dans le mois de septembre 1 827 , Martroa fut transformé en une succursale de l'hàpital pour les forçats ; la fièvre les avait atteints au mib'eu du bagne , il leur fallait un air pur , on les envoyait au Martroa ; c'était une dérision d'administrer le quinquina à des gens que l'atmosphère tuait; c'était leur faire subir les épreuves réitérées du poison et du coutre^poison.

Le Martroa n'est que par cir(;onstance la succursale de l'hôpital, c'est ordinairement un dépôt du grand bagne. Presque tous les forçats qui s'y trouvent (excepté les invalides) sont rouges; on les emploie aux différens travaux qu'exige le service de la ville ; ils travaillent aux pompes , font le service de la vieille forme , de la panneterie , des jardins public et botanique; Le plus curieux des individus renfermés au Martroa est

Geovani Gasparini , natif de Modènè. C'est un homme d'une taille moyenne , dont le visage est plein et coloré, le front très-bas, et la physionomie gaie et joviale; il rit sans cesse; sa figure ouverte n'inspire aucune sensation péni-^ ble; il semble jouer avec ses fers, et on comprend difficilement comment un tel homme a commis une action qui l'aurait infailliblement con*^ duit au meurtre s'il eût trouvé plus de résistance.

Voici les détails du coup audacieux qui a rendu célèbre Gasparini , et qui a un côté comique , qu'un de nos vaudevillistes a reproduit avec succès sut* une scène secondaire des théâtres de Paris.

Gasparini quitta Narboniie dans le commencement de juillet 1 8 1 7 ; il rôda quelque temps dans les environs de Moissac, et les débats de la Cour jprévôtale de Toulouse ont établi que, danâ la nuit du 8 au 9 , il se présenta chez divers marchands et acheta des cordes. Muni de ces auxiliaires qu'il jugeait indispensables , il se rend dans un lieu redouté des voyageurs et qu'on appelle la cote de Malau%e; là , il dispose ses cordes de manière à arrêter la marché des chevaux de la diligence, c'était h elle qu'il en voulait; il arrache ensuite des ceps de vigne , il en forme deux mannequins

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qu'il recouvre d'une cheoûse et d^un chapeau , il les place aux deux côtés du chemin ; deux ceps de vigne longs et droits sont attachés transversalement k ces soldats improvisés, et paraissent prêts à &tre feu sur ce qui se présent^a. Ces mesures prises, il attend patîanmentsa proie. L'heure de minuit passe sans querién seprésente qui puisse ajouter à sa célébrité* £n6n à une heure et demie la diligenœ parait ; aussitôt Gasparini s'élance : Arrête y arrête , pcitillony ou ta es mort/ Le postiUon s^arréte, Gasparini court k lui, le saisit , le jette k terre , et le placé k la tête des chevaux avec défasse de bouger sous peine de la vie; il ordonne aux voyageurs de descendre k leur tour, ceux-ci hésitait; pendant qu'ils délibèrent, Gasparini passe sous les roues, se présente k l'une et l'autre portière, montre k celui-ci im pistolet , k l'autre un po%nard , il feint 4'appeler des camamdes, il contrefait plusieurs voix, en&n il essaie tous les moyens possibles de leur prouver qu'il est; soutenu, qw la voiture le^ aaiitourée , et qu'k un seul mot de lui ses hommes de ceps de vigne vont foire feu et s'emparer de leurs dépottSles , morts ou vifs. Les voyageurs intimidés descendent; m main droite les menace du pistolet , sa gauohe tient le poignard levé sur

leUrs têtes ; ils le conjurent de ne leur point Eure de mal; ils tendent leurs bourses, leurs montres , leurs bijoux. Gasparini leur promet la vie y et les eiitasse dans un fossé où ils se croient sous le feu des redoutables ceps de vigne; ceux qui sont trop lents à obéir, ou qui refusent de se placer la face contre terre , sont frappés impi-* toyablenie nt.

Gasparini réclame ensuite le conducteur ; celuici descend tremblant comme la feuille , il ouvre les caissons et Targent change de maître. Gasparini fait avec méthode toutes les perquisitions, il fouille les voyageurs, les bat, les dépouille, toujours la menace à là bouche; au moindre cri, à la moindre résistance, il tirera : comme il peqse que les conducteurs sont une classe à laquelle les voleurs nç sauraient inspirer trop de crainte , il assène à celui qu'il tient plusieurs coups vigoureul et l'enferme dans le cabriolet.

Pendant toutes ces opérations, faites avec une audace et une diligence remarquables , il a soin de parler à ses deux mannequins , et il leur ordonne, en jurant, de tirer sur le premier qui fera le moindre mouvement. Enfin, quand il croit ne pouvoir plus rien emporter , il part. Gasparini n'a pas versé une goutte de sang,

il s'est servi d'un stratagénie usité en Italie et dont les voleurs de Naples et de Milan commencent même à ne plus se servir , parce qu'il est trop connu. Il part sans qu'on l'arrête , sans qu'on songe même à le poursuivre , et ce n^est qu'un quart d'heure après, que le plus hardi des voyageurs se hasarde à. lever la tête ; mais les mannequins étaient toujours là ; enfin on se regarde , on cherche à se rassurer ; en voyant les voleurs présumes , on se demande le motif de leur présence ; il n'y avait plus rien à prendre , peut-être même leur fait-on une helle harangue pour leur demander grâce. Le plus courageux marche droit au danger , et il trouve un mauvais chapeau , une vidlle chemise et quelques ceps de vigne. Si des hommes volés ethattus peuvent rire, ceux-là ont dû finir gaiement leur voyage.

Cependant un événement de cette nature excita toutes les recherches de la justice. Gasparini avait eu l'audace de ne pas quitter le pays ; il n'y était pas en trop bonne odeur. On remarqua que cet homme, qui n'avait aucun moyen d'existence et qui était dans la pauvreté, fréquentait les cabarets , traitait à grands frais dans des lieux de débauche , et dépensait un aident dont, sans doute , il ne pourrait pas indiquer la

source. Oh IWréCa ; il dberdMi à fié aiiidéèr ^ À ^'enfonça un couteau dans la goi^. Des yeya^ geurs, des postâfens^ lei tonductoars àt la diligente de Gastèl-âairastâ le reccHBfiurent j oti miivait sa trace de Narbotine jusqu'au lieu du dëliti Ga&pai^iiii niait tout j idais u«ié moulât ttt)uyée sur lui fiit reconnue païf l'im dàk voya^ùrs dé* (louillés et servit à le confondre.

Le procureur du Hùi opina pour ïa p^ne dé mort; mais TaTticat de Facciisé^ qm. le défeàEidit avBC beau<!oup de talent 5 représenta tjûe la leur Datire d'assassinat avait été suspeikdtte par la volonté même de FadcuBé ^ bt cette i^dnstance atténuante fut admise par la Cour. Après une longue d^béf ation , Gasparïni fuit condaimné aux travaux forcés k perpétuité. Depuis qu'il est au bagne, ses compagnons d'infortune et d'infamie l'ont soupçonné d'être renard * . Il est possible que dans l'espoir d'obtenir quelque adoucissement à sa captivité, il ait consenti à servir d'agent à la surveillance. Quoi qu'il en soit , ses camarades l'ont rendu victime d'une vengeance bien cruelle ; il paraît qu'en travaillant k l'empilement du bois dans le port , ils ont k dessein

' Espion du bagoc.

laissé tombet* isur lui une énorme poutre qui lui a fracturé les deux jambes ; c'est cet accident qui Ta fait transférer à la succursale Martroa , où il est comme invalide; c'est là que je Tai vu. J[l est gai, enjoué et il raconté son aventure aux visiteurs. Sur la demande que je lui fis , à quoi il emploierait les premiers instans de sa liberté , s'il l'obtenait , il répondit : « J'irais voir les Inconvémens de la diligence. » Gasparini mourra probablement au bagpe, l'accident qui l'a estropié mettra sans doute obstacle aux tours d'adresse que son génie pourrait enfanter en faveur de la liberté **

' Depuis peu de temps Gasparini, dit-on , est moit.

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