CHAPITRE XV
^■S CBAIKIS. "^ Ll MAftTIirXT. ^- I^A VAITILLI. I.A CHAUSSITTII.
JXU Bits MAILLOirS.
A mille ruses opposer dix mille précautions.
&XMVSAT.
L'application de la loi répressive est tellement vicieuse , que l'esprit le moins entaché de la manie de novation ne peut retenir les argumens qui se pressent en foule pour l'accuser. En parcourant le port de Rochefort , en regardant passer ces noipbreuses bandes de condamnés attelés ensemble , je me suis toujours demandé : A quoi servent les chaînes ?
Cette question soulevée, l'indignation enflamme les regards des surveillans ; l'efiroi saisit le gar de-chiourme ; et cependant en adoptant cette réforme , rien n'est changé dans la position du
Gondamnéy quant à la sécurité qu'il inspire comme objet de surveillance : il n'est ni plus prés ni plus loin de la liberté. Que de la prison au bagne il soit garrotté , une crainte d'évasion pendant le trajet , ou dans les haltes , commande la mesure : la rigidité du moyen est excusée par l'exigence du motif. Mais quand la grille du bagne s'est ou-^ verte sur le condamné ; quand il a revêtu la ca^ saque 9 qu'il est livré à une surveillance qui a pour auxiliaire des pièces de canon , des sentinelles , des bastonnades et là largeur d'un fleuve rapide , je ne vois dans l'action de charger de chaînes un forçat qu'un effet de mise en scène d'un drame k grand spectacle. On veut des chaînes pour réprimer un élan de liberté , qu'on les forge donc d'un métal que celui qui les porte ne puisse ni rompre ^ ni scier , ni limer. II est reconnu , de l'aveu de tous les gardes , des inspecteurs et commissaires des bagnes , qu'au milieu de la surveillance la plus active, en moins de cinq minutes , la chaîne la plus forte est coupée. Quelques ruses sont connues , quelques moyens sont découverts. On sait, par exemple, comment le bas de la jambe du condamne, pris par un anneau, peut être délivré , et comment la clavette, rivée dans le boulon Xnobile, en disparaît fecilement. On sait aussi
qu'en diminuant la force d'un chaînon par plusieurs coups de lime préparatoires , le recouvrant d'une faible lame de fer, brunie avec l'encre de Chine , on peut échapper à l'œil qui fait la yîsite, tromper même l'inspection du coup de marteau qui frappe la chaîne à la sortie du bagne , et se dégager le pied de l'entrave. Nous avons le martinet , m'objectera - 1 - on ; je l'ai examiné. C'est un ferrement en forme de triangle , qui , rivé à chacune des extrémités , tient captive la jambe du forçat. Trempé d'une manière particulière, cet instrument répressif a, dit-on^ une dureté plus forte que celle de l'acier. Qu'importe P Pour atteind!^ le but, il eût fallu faire toute la chaîne du même métal , car n'ayant point le temps de limer le martinet, opération qui exige un long travail , le forçat coupe le premier anneau de sa chaîne qui y est fixée,, remonte le martinet le long de la jambe, dût-il même la déchirer ou la mutiler par la pression qu'exerce ce ferrement; il s'évade, et ce n'est qu'en lieu de sûreté qu'il se débarrasse de l'entrave.
La plupart des moyens employés pour rompre les cjiaînes soptbien conpus. Un condamné libéré me dit avoir vendu vingt-deux de ces secrets pour se soustraire à une bastonnade. Un autre, inter-
rogé par un ancien commissaire du bagne sur les moyens qu^employaient ses camarades pour cette opération, lui répondit quHls trouvaient dans le moindre objet de service ou d'utilité journalière un instrument propice à Tévasion ; sou-r dain il détacha de son bonnet la petite plaque de fer-blanc sur laquelle est mis , suivant l'usage , le numéro de chaque' condamné , et présentant le coupant à la chaîne, elle fut sciée en un clin* d'œil.
Le même fonctionnaire me dit avoir saisi à nn condamné un panier en paille dont chaque tuyau ou brin était écrasé et renfermait une collection de limes et de scies presque imperceptibles.
Dans la nomenclature des chaînes , entraves , ferremens du bagne, n'oublions pas la manille m la chaussette^ La manille est Panneau qui entoure le pied quand on n'emploie pas le martinet. Elle est ordinairement en acier trempé* La chaussette est Tanneau ordinaire en fer qui se ferme avec le boulon dont on a séparé la chaîne. Ce ferrement donne son nom au forçat qui, n'ayant plus que peu de temps à rester au bagne, ou qui méritant quelque considération, n'est plus accouplé et ne porte plus à la jambe qu'un anneau. On dit un forçatchaussette pour désigner celui qui est découplé.
On craint peu de voir l'homme à la y«Ule d'être libre courir les chances d'une prolongation de trois ans pour évasion, la surveillance se ralentit beaucoup pour lui; aussi est-il employé aux travaux les moins pénibles, et, à quelques privations prés , en comparant à cet état la misère et le mépris qui attendent le forçat après sa peine expirée, je pense que plus d'un regrette le temps où il était chaussette. C'est parmi ces derniers qu'on choisit les ouvriers des jardins public et botanique, quelques-uns de ceux de la panneterie, les servans de l'hôpital^ les gardiens du cabinet d'histoire naturelle et de l'amphithéâtre.
Quand on est convaincu que les chaînes ne sont qu'un bien faible moyen de rétention pour le condamné , la proposition de l'en délivrer au moment des travaux ne devient plus qu'une question d'économie publique bien facile à résoudre. On ne peut mettre en doute que les chaînes n'entravent le service, que leur poids ne gêne dans les tihavaux , tels que ceux du dévasement des cales , du curement des fossés , de l'empilement des bois, et surtout du transport; donc elles entraînent une grande perte de force vive. En comparant la soinme qui^a été payée aux forçats , k celle qui l'eût été aux ouvriers libres , on trouve dans une
année que le$ forçats d^un seul port oi|t procuré à l'Ëtat un bénéfice de deux cent dix-neuf mille sept cent quatre-vingt-trois francs trdze cen* times. Admettons le système d'emploi des forçats non enchaînés , et le chiffre s'élèvera encore.
L'ordonnance du 26 août est une preuve de l'attention que le pouvoir commence à fixer sur le régime des bagnes. Le terme n'est peut-être pas éloigné où les chaînes ne seront employées que pour maintenir l'homme qui s'agite furieux sur le banc du bagne , comme poursuivi par le besoin dû meurtre , ou bien pour comprimer les élans d'insubordination de celui qui brave toutes les rèr gles de discipline. Deux hommes ne trouveront plus une sorte d'exhortation aux plus honteux, excès dans cette union forcée que le vocabulaire du bagne nomme accouplement. C'est un supplice ajouté à un supplice que cette obligation dans lar quelle se trouve le condamné, de vivre côte a côte de celui dont souvent la plus violepte antipathie l'écarté. Cette fraternité de chaînes a quelque cho3e qui répugne. Il est douloureux de penser à l'influence que peut avoir sur un cafîiarade faible^ le mauvais traitement d'un accouplé plus fort , plus cruel ou plus pervers. Que de fois ai-je été témoin de ces actes de despotisipe d'une part et
d une bdsse soumission de Faulre 1 Combien ai-je vu de ces luttes de chaînes où la volcMité de Fun entraînait Tautre vers un point où son désir ne le portait pas 1 Que detourmens^ qued'humiliations, que de contrariétés, que de tracasseries, exercés sans que Toeil du gardien puisse les surprendre 1 De ces contrariétés naît l'exaspération ; ce sang toujours agité est si prés de fermenter ! L'inspiration du crime et Finvitation aux plus honteuses passions , sont la leçon morale qu'bn retire du système d'accouplement; chaque motif de dis** corde entre les accouplés ne se termine pas par le jeu des chaînons doi)t je fus témoin dans le port. C'était au moment où quelque relâche est accordé aux travailleurs après une longue corvée. Un forçat , voulant se réposer , s'était étendu sur une charpente , son camarade de chaîne manifestait au contraire Fintention de se promener. La chaîne que deux condamnés partagent est composée de dix-huit maillons dont chacun a six pouces ; chaque forçat a donc le droit d'user de la longueur de neuf maillons ; mais quand il a parcouru à peu près quatre pieds et demi dans un sens, et que le camara4e a atteint la même distance en direction inv^se , la c\xàîne dans toute sa longueur arrêtée à la jambe dç cl^a-*
cun , met une frontière que l'un ni l'autre ne peut franchir ; c'est ce qui était arrivé aux deux forçats dont je parle. Le promeneur avait même tiré à lui toute la part de chaîne de celui qui reposait; celui^ ci, troublé par de fréquentes secousses, impatienté, saisit la chaîne d'abord d'une main, puis de l'autre , et d'anneau en anneau il ramène auprès de lui le promeneur qui , plus faible , n'opposait qu'une vaine résistance. Là, il devait y avoir dispute, combat ou transaction. Ce dernier moyen prévalut. « Je te joue tes maillons , » dit le condamné assis sur la poutre. L'adversaire tira un jeu de cartes de sa poche, et une partie commença, chaque joueur désignant les chances de la partie par des mots d'un argot qu'il est difficile de saisir. Au moment où les antagonistes s'étaient rapprochés , la chaîne s'était amassée sur elle - même , les anneaux s'étaient amoncelés , ce tas de fer était devenu l'enjeu de chacun, et la banque que leurs yeux avides convoitaient. Celui qui d'abord se promenait , semblait prendre à la partie un intérêt frénétique , ses muscles se tendaient , ses nerfs se contractaient, ses ongles marquaient de profondes empreintes sur la charpente qui servait de table de jeu ; d'abord il avait joué cinq chaînons, et avaitjperdu; la seconde
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|)artie le laissa sans perte ni gain ; la troisième lui enleva l'avantage, et la quatrième tout espoir de bénéfice. Il prit des deux mains la chaîne qui était k ses pieds , et jeta les anneaux les uns sur les autres avec la rage d'un joueur qui perd des monceaux d'or. Force fut à lui qui voulait se promener de s'asseoir ; il était facile de lire le dépit violent que cet arrêt lui causait ; peut-être eût*Q donné tout Tor qui le fît conduire au bagne pour jouir de cinq pieds de terrain k parcourir. Le vainqueur continua son sommeil après avoir refusé une revanche ; mais il la donna en rentrant au bagne , et à son tour il la perdit complètement ; car le lendemain je vis à peu près à la même place le vainqueur de la veille couché de mauvaise humeur au pied d'un faisceau d'ancres, et le vaincu se promenant en demi-cercle dans toute la liberté de ses fers.
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