‹ Les bagnes: RochefortChapitre 2 sur 45 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

L'iNfiGRiPTioN funèbre que le Dante a placée sur la

porte de son Enfer ^ semblait avoir été empruntée au génie du poète pour fermer les bagnes à une pitié généreuse; une administration cruelle repoussait de ces lieux de douleur les pas du philosophe qui invoquait en faveur des forçats les droits imprescriptibles de l*humanité. Mais voilà que tout-à-coup des voix éloquentes protestent contre un préjugé barbare, et appellent Fattention du législateur sur ces tombeaux où la loi jette vivans les hommes que la société a re^

* Lasciate.... speranza voi eh* intrate*

jetés de son sein. Cette intérrention de la philaniropie a soulevé des questions du plus haut intérêt ; .de nombreux athlètes se sont précipités dans Tarène pour combattre ou soutenir le rég;ime des bagnes. Chacun émet ses théories , chacun rêve un système. La presse popularise cette cause intéressante par une foule d'écrits remarquables ; des sociétés philantropiques ofirent des couronnes aux vainqueurs dans cette lutte nouvelle ; des conseils-généraux réclament la révision de notre Code pénal; dans les salons les conversations roulent sur un sujet si important pour Tordre social. De ce conflit d'opinions sont nés deux systèmes , défendus et repoussés avec une égale vigueur. Quelques écrivains , tant soit peu alarmistes, comparant la sortie des forçats libérés à Tinva* sion d'un peuple formidable , s'écrient que cette population croissante déborde sourdement la société y la mine dans ses fondemens , et menace de mettre bientôt en question qui devra triompher du crime audacieux ou des lois impuissantes. La conséquence d'une semblable conviction doit être nécessairement l'appel d'une loi qui séquestre à jamais de la patrie l'homme qui aura posé le pied dans la voie du crime.

Des hommes y ditoh, sortent du bagne essentiellement pervertis.... De ce principe s*eDSuit-il qu'il faille lés condamner à de nouvelles chatiies quand la loi veut qii'ils soient libres; à de nouveaux travaux , quaiid la loi faitèonner pour eux le moment du repos ; au désespoir, quand la loi qui les surveille encore espère d'eux lé repentir? Griminalistes sans mandat , qui ne dévouez aux supplices qu'une famille de coupables, plongez vos regards dans les ateliers de nos mai* sons de force, dans les cours de nos salles de détention, voyez l'immoralité germer et suivez-la dans ses progrès ïtipides. Groyez-voùsque l'ame se gangrène moins sous lès verroux dé la prison que dans l'atmosphère infectée de la chiourme ? Voilà donc encore des victimes que vous aviez oubliées dans vos projets d'embarquement; elles aussi ont des prétentions aux droits de cité dans la nouvelle Botany-Bay ^ que vous voulez élever sur lé sol dé la Guiànè, des Antilles ou sous le climat mortel de Madagascar. Augmentez encore y otre population de ces nuées déjeunes vagabonds que la main de la Justice a saisis encore à la lisière, et qui^

' Fo)'ez les notes à la fin de Tourrage.

à peine nés , se sont déjà placés hors de la société ; jetez-les sur des terres étrangères. Qu'importe? la patrie est sans douceur pour eux. Le travail leur aura bientôt procuré les aisances de la vie ; en France , la liberté, après la peine expirée , leur deviendrait à charge , car tels sont les raisonnemens sur lesquels TOUS étayez votre édifice pénal. Que vous répondre, sinon que vous prenez la loupe quand vous regardez les dangers de la société , et que le vote d'un conseil-général qui a dit : Za plupart des crimes sont commis par des forçais qui sortent du bagne, est une hyperbole de rhéteurs? Il n*y a pas d'année où des louves affamées, des sangliers furieu^ ne sèment le carnage dans quelques-unes de nos communes , et n'assouvissent leur cruauté sur quelques faibles victimes. Ouvrez les registres mortuaires de nos campagnes, énumérez les arrêts des Cours d'assises. Je mets en fait que la proportion entre les crimes commis par des forçats, et les désastres causés par les bétes féroces, est de 10 à 30 en faveur des premiers ; quel serait l'homme assez crédule ou assez timoré pour dire la sûreté générale des campagnes compromise par un danger qu'une battue peut prévenir? •

La colonie des forçats est un de ces projets qui ne peuvent réussir. Le premier obstacle est dans l'injustice d'une pareiHe mesure. L'homme qui a expié sa faute aux yeux de la loi y devient égal devant elle à celui qui n'en a point commis; il rentre sous le bouclier commun qu'elle étend stxt la liberté de tous. Un philanthrope s'est éerié : « Qui osera ^e » que les malheureux que les tribunaux envoient aux » bagnes s'y corrompent sans exception? Qui osera » dire qu'on ne trouve pas au milieu d'eux quelques » caractères égarés un moment , mais assez forte- » ment trempés pour résister à l'exemple , pour hono- » rer leur servitude par le travail, pour préluder à une n meilleure tie par la bonne conduite et le repen- « tir? i> Et ce doute pénible , je puis le lever : j'ai entendu rhorlogé du bagne sonner l'heure d'une mise en libetté ; j'ai assisté à l'échange de la livrée du crime cùfitre le téteiii^t de l'homme libre ; j'ai vu le condsasmé qui reconvmt sa liberté, après dix ans de nashte^ s'éliûicer dans les bras d'un ami qui était venu briser ses fers ; j'ai vu la joie briller dans ces y eut presque éteints; j'ai vu ce corps, affaissé par le poids de la chaîne, se redresser conune jouissant d'une

nouvelle vie.... OhJ qu'il y avait de bonheur dans cette expression de physionomie 1 il y avait dans ces yeux-là une promesse solennelle de probité j un ser* ment inviolable de retour à la vertu. Elles étaient une grande preuve pour moi ces deux grosses larmes qui ruisselèrent sur les joues du libéré, quand il apprit que , par une protection spéciale , il pouvait revenir à Paris sans entrer dans les escouades de la police.... Dans ce moment , quel eût été Thomme Qsse^ cruel pour lui lire l'arrêt d-un exil forcé , ou pour lui proposer un bannissement volontaire ?

D'autres publidstes ou réformateurs plus humainsi

qui n'adoptent point le système de déportation , appellent l'attention sur le régime pénitentiaire; leur but e$t la conversion des condamnés , la cure d'ames gangrenées profondément , et pour l'atteindre ils demandent la servitude apr^ les supplices , ou plutât la continuité des supplices sous une aiitre forme. Pourquoi donc y au lieu de prévenir le mal dans son principe , l'attaquer d'abord dans ses conséquences? La loi qui a dit : Les coupables seront employés aux travaux publics, n'est point une loi qui porte avec elle un germe de corruption. ^Son effet moral n'est

point d'avilir rhomme : robligation de servir , comme auxiliaire, aux travaux de la marine , de filer le chanvre dont on fait les cordages , de faire FapprentissagedeFartdu ^oilier^de préparer les formes S d!aplanir le teirain où le constructeur du génie élèyera la carcasse d'un navire ; rien dans ces travaux Qe dégrade la nature humaine : les confier à des cou-

pables j c'est ranger ces coupables dans une classe d'artisans laborieux.

Voilà le moment de mettre le doigt sur la plaie. Le mal naît de la vicieuse application d'une loi salutaire , de l'opposition de deux pouvoirs , l'un qui prononce l'arrêt , l'autre qui l'exécute. Le premier a réuni des coupables dans un lieu d'expiation ji il les a voués à un travail forcé; le second les a livrés à tous les vices , parce qu'il les a accablés de toutes les douleurs; les torturant au nom de la société , il a fait germer dans leur cœur le désir d'user de représailles quand ils se retrouveront en contact avec elle. Sans étendre plus loin le parallèle entre le pouvoir législatif et la force administra-

' On nomme formes l'emplactment sur lequel on construit les bàtimens.

tire f il en résulte aisément la conviction que ce deiv nier seul est comptable des abus qui naissent de la condamnation atup travaux forcés.

Peut -être y me disais -je avant d'avoir visité les bagnes, peut-être le germe de tous les vices infecte- 1- il le cœur du condamné, parce qu'au lieu de laver la souillure de son ame on Tépaissit encore? Peut-être détruit -on l'énergie qui porte au bien par l'abrutissement qui fait suivre l'instinct du mal? Xénophon disait qu'au lieu d'établir des punitions contre les médians, les Perses tâchaient de faire en sorte qu'il n'y eût pas de méchans parmi eux. Ce principe ne pourrait- il servir de base à une nouvelle éducation qu'on donnerait à l'homme du bagne? Peut-être la privation de toutes les affections morales , les secours de l'amitié repoussés, les consolations de la religion, de la pitié éloignées, les plus vifs besoins de la nature comprimés, forment-ils les hideux détails de ce tableau; peut-être, après avoir contraint l'homme à outrager les droits de la nature et les lois sociales , lui fait-on une obligation de se les rappeler et de les respecter quand sa chaîne est tombée? Ces idées se

pressaient dans ma tète; elles s'olFraieut sans cesse comme réplique aux argumens des écrivains qui publiaient leurs opinions dans cette question importante. Bientôt ce devint pour moi un Iciesoin d'aller chercher sur les lieux même de réclusion une conviction et des preuves. Je n'eusse jamais cru en recueillir d*aussi nombreuses et d'aussi tristes! C'est par mes yeux que j'ai voulu voir les bagnes ; j'ai voulu que mon oreille fût frappée du bruit de la double chaîne. J'ai vu le forçat sur son banc ; j'ai suivi dans ses travaux l'homme à veste rouge ; je me suis reposé près du bonnet vert qui couvrait pour toujours une tête condamnée ; j'ai assisté aux tristes repas du galérien ; j'ai bu à sa tasse, mangé à son baquet. Poursuivant de questions le criminel et le garde-chiourme^ les chefs de surveillance et le condamné , pourrai-je dire que ce ne fut point toujours le forçat qui m'inspira le plus d'horreur? Pendant six mois, j'ai prolongé mon rêve au milieu de la sphère qui me l'inspirait. Que de tristes heures passées à Rochefort, à Toulon, à Brest, à LorientI Dans cette longue visite, une pensée m'encourageait : sans m'élever aux considérations qui ne doivent être que

l'œuvre des crimînalistes , sans me ranger, sur la ligne de ces nouveaux Ërostrates qui veulent renverser dans une de ses parties l'édifice de notre législation pénale , je concevais l'idée d'une i:éforme administrative ; je l'appelais, en développant ce principe de M. Pastoret : La vigilance e^t un moyen plus sur que la sévérité. Au nom de l'humanité je demandais l'exécution de la loi ; je la demande encore telle que Fa faite la Justice , et non telle que la cruauté l'interprète.

DB

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