CHAPITRE I
nqCHBVOHT. DKTAXLS HISTOHI^UKS. LK CAPCCIZT HISTORIKXT.
-^ «OI/^HT ET LES MAXSOXTS DB ROBAZT ST DB MORTEMART. nrSAl.VBBITB »B ROCBEFOHT. LA CAHICULB. MORTALITE.
La nature avait refusé ses dons à cette terre inhospitalière.
PASTOBBT.
Le père Théodore de Blois , capucin, l'unique historien qui , jusqu'à ce jour , ait écrit sur Rochefort , manifeste pour cette ville un enthousiasme presque fanatique. Il la compare à Venise qui n'était autrefois qu'un amas bizarre de petites îles que le débordement de la mer avait formées.
« Rochefort était un assemblage de marais remplis par les inondations de la Charente , qui formaient un lieu malsain , désagréable et stérile.
» Voilà , ajoute le naïf historien ^ ce qui a fait naître Poccasion d'en faire une des plus belles villes de France. » Rochefort est loin d'avoir acquis l'éclat que lui présage lé père Théodore ; la régularité de sa construction y répand une monotonie qu'augmente encore Tabsence d'une grande partie des habitans aisés qui , pendant l'été, cherchent à Soubise ou à Tonnay un air dégagé de miasmes putrides.
L'histoire de la fondation de cette ville offre un de ces exemples assez communs dans les annales des peuples , du caprice particuh'er traversant les intérêts publics. Mais ce qui n'étonne pas moins c'est la concession faite par le pouvoir à une volonté privée. Louis XIV, voulant rendre à la marine française l'éclat qu'elle avait perdu , fit sonder en plusieurs endroits de l'Océan un lieu propre à établir un nouveau port. Des intrigues ayant mis obstacle à ce qu'il choisît la position de Brouage, Soubise parut un emplacementconvenable ; la famille de Rohan qui possédait cette principauté refusa de céder ce site pittoresque. Tonnay- Charente sembla dans cette circonstance le lieu le
plus favorable ; mais le duc de Mortemart imita le refus du seigneur de Soubise. Colbert , piqué de toutes ces difficultés, jeta les yeux sur la distance qui sépare les deux domaines , et là , en tre Soubise et Tonnay-Charente , il résolut de mettre en œuvre sa grande entreprise. Au milieu de cabanes de pêcheurs, s'élevait, sur un rocher, un modeste manoir fortifié ; de-là le nom de Rochefort : un gentilhomme de La Rochelle en était en possession. L'exemple des Rohan et des Mortemart lui dicta sa conduite. En vain lui fut-il objecté qu'en cédant sa gentilhommière à la France, il lui livrait un port où les plus forts bâtimens , toujours à l'abri des ouragans , jouiraient du calme au milieu des tempêtes, en vain dit -on au châtelain que c'était précisément là le point où l'Angoumois , le Poitou , la Saintonge , le Périgord, le Limousin formaient, en se réunissant, un entrepôt des produits utiles aux équipemens ^ des flottes; que le canal de la Charente en facilitait le transport ; que cette position , naturellement redoutable, serait bientôt mise par l'art à l'abri de toute tentative humaine. Sans une découverte faite peut-être par quelque commis d'archives, Colbert eût encore été contraint de ployer sous cette volonté ; mais au moment où le châte-
lain opposait une Tive résistance , il fut prouvé que la terre de Rochefort avait été aliénée de la couronne, que l'acquéreur l'avait payée cinquante mille écus. Dès-lors le Roien ordonna le remboursement. La révocation de l'édit dé Nantes vint terminer une contestation élevée à ce sujet. La fuite du gentilhomme , zélé calviniste , mit fin aux discussions, et lé port de Rochefort se forma la même année que l'Académie des Sciences fut créée (1666). Il fallait , dit encore le père Théodore dans ses rapprochemens singuliers, que Louis XIY se comportât de la sorte : la fondation de Rochefort et l'Académie des Sciences ont an rapport mutuel\ puisque V une fournit les vais-seaux^ et que F autre enseigne Fart de les bien conduire^
Le port de Rochefort est un des pluà utiles de France. Pourquoi faut-il qu'en portant avec intérêt les regards sur ce que ses détails offrent d'avantageux k la marine , il faille voir aussi ce que son climat a de funeste à l'humanité? J'ai habité Rochefort pendant les mois d'août et de septembre. La ville présentait l'aspect le plus triste ; les portes des boutiques ouvertes attestaient seules une ville habitée : les volets des maisons étaient fermés , les habitations silencieuses , les rues
|)resque désertes. Les relations de commercé ou d'amitié semblaient suspendues ; on eût dit que chacun craignait que la fièvre qu'on nomme canicule dans le pays, ne l'atteignît en pressant la main d'un ami ou en recevant le prix de quelque objet de négoce. Chaque maison avait son malade ou son convalescent. Pour arriver à mon hâtel , il me fallut traverser le jardin public; quelques figures pâles erraient dans les longues allées : je me crus dans le jardin de l'hôpital. Mes visites n'étaient qu'une continuelle consultation médicale. On me prescrivait de ne me point promener avant le lever du soleil , et de ne point rester dehors à la nuit close ; on m'indiquait un régime alimentaire; on me prescrivait la privation de l'eau comme portant un germe morbifique. J'assistai à un repas d'officiers ; chacun d'eux avait reçu le matin un supplément de solde pour achat de quinquina qu'ils doivent prendre comme aiitifébrile. Les maladies propres au cUmat de Rochefort sont des fièvres continues-rémittentes qui semblent, sans épargner les naturels du pays, avoir cependant, dit -on, une prédilection marquée pour les étrangers. Quelques médecins ont traité de prévention l'opinion gé-
hérale sur rinsalubrité de cette ville ; on a même écrit que le principe de la maladie était dans la crainte du mal. J'ignore si la terreur influe sur Timagination au point de hâter rinvasion de Tépidémie; mais des preuves malheureusement trop positives , ce sont la vue de nombreuses familles en deuily le nombre>des boutiques d'apothicairerie qui semblent faire de cette ville une colonie de pharmaciens , et surtout les volumes qu'on a publiés pour prouver la salubrité de Rochefort.
La cause de ces maladies périodiques est généralement attribuée à la stagnation des eaux dans les marais qui environnent la ville. Souvent, en me promenant sur le rempart qui domine Martrou ^ , je me suis trouvé en contact avec une colonne d'air tellement chargée de miasmes infects , qu'une prompte retraite devenait indis* pensable.
Les moyens préservatifs de cette fièvre , sont une juste mesure de travail, Tabsence de la fatigue , une nourriture choisie; aussi le nombre des personnes qui , dans l'aisance , deviennent malades, n'est -il point en proportion avec celui de la classe laborieuse. C'est le peuple sur-
' Un d«.s quartiers de la ville.
timH qui est b eoûstanle yklimede ce fléau» Vhtt pltal est encombré} on distribue avee profi»sion des Boédicamens à domiciie. Le miAeoreuaL courbé sous le poids des besoins éeka|^ rara^ mefit à la contagion. « £t les condamnés L*. -~ Malgré les précautions qu'on semble prendre pour cacl^r leur destruction , il est trop Traoi que Rocbefort s^uble Nê|i;pe la iosse coninume des aériens. » Ces hommes gardent toute leur TÎe le sceau intérieur d'une dégradation physique que leur impriment le s^ur du bagne ou les ei^ chotsdanslesquelsilsoQtétéjetés. Il en résulte une eontînueUedisposftion aux a^fecttcHiB ^idànîques les plus graves. L'homme condamné à vingt an^ de traraux forcés résiste rarement sous un^timal comme celai de Rochefon. Vmlà donc la peine et mort prononceeU^. C'est le supphoeavee une longue agonie , et cependant k loi n'a oomiMndé que les travaux et la servitude... Ces idées plongent dans de tristes réflexions , en retraçant au souvenir l'histoire des supplices chez tous les peuples. Â Rochefort on se rappelle cette affreuse cité , élevée jadis à l'extrémité de l'Egypte, lieu d'exil pour le crime, terre inhospitalière qui n'offrait aux lèvres des coupables qu'une eau saumâtre qui devenait pour eux une boisson em-
poisonnëe. Les progrès de la législation pénale marchent-ils donc si lentement qu'ils nous offrent encore après tant de siècles un tel tableau . Une autre pensée pjus pénible se présente : dans un même pays , l'égalité du crime existe donc avec l'in^alité des peines? L'assassin qui a commis , sans préméditation , un meurtre dans le nord de la France, le faussaire qui est flétri au centre de notre division départementale , sont frappés moins rigoureusement par la loi que ceux qui ont commis les mêmes crimes sous le ciel du midi ou dans les villes de l'ouest. Le châtiment se gradue donc sur l'échelle géographique ! Le condamné de Rochefort ^ soupire après la chaîne qu'un camarade traîne à Brest ; consumé par une fièvre lente, dans sa longue agonie , il jette un regard d envie et de regret sur Toulon. . . . Eusse -je jamais cru qu'on pût appliquer a un bagne le
Dulces moriens remimscitur Argos!
^ Les condamnés qui sont au bagne de Rochefort sont presque tous amenés des départemeus du midi et de Fouest. Ceux de Toulon et de Brest viennent des départemens du nord ou du centre.