CHAPITRE XVII
LA GORDEIiLB.
Amène ici ces flots de coquins.
SHAKSPBARS.
Le travail le plus pénible ou pluidt le supplice le plus rigoureux auquel on condanme le forçat, est lacordelle. On appelle ainsi le câble qui sert au hallage ou k la remorque d'un vaisseau* Le cours sinueux de la Charente rend difficile le passage de Rochefort à l'île d'Aix; quand un bâtiment descend le fleuve , on emploie les forçats comme chevaux de hallage. Cent ou deux cents couples, suivant la force du bâtiment ou l'état des eaux , sont attelés sur le rivage k un long câble ; ils descendent le fleuve sous l'escorte de gardes armés ; et, sous leurs eflbrts réitérés, le bâtiment avance dans des eaux rebelles où le vent , le courant et les sinuosités du fleuve s'opposent souvent à sa
marche* Quelquefois le navire rencontre un obs^ tacle ; la cordelle, se trouvant plus tendue ou se lâchant tout -k- coup, fouette, vient frapper les flancs de ces malheureux et les jette violemment à terre. Dans le mois de septembre dernier , le brick ie Faucon partit de Rochefort pbur aller croiser devant Alger ; soixante ou quatre-vingts couples de forçats aidèrent à sa sortie des eaux de la Charente. La chaleur était excessive. Arrivés à la halte , en face de Soubise, un signal de repos est donné ; les forçats , haletans et couverts de sueur , s'arrêtent un moment pour reprendre haleine. Il y a dans cet endroit un cabaret isolé. Les forçats se cotisent pour acheter quelques bou^ teilles d'un vin grossier. L'aubergiste, habitué à un pareU débit, apporte des bouteilles dont il exige le paiement à l'avance et les dépose sur le sable ; mais les gardes-chiourmes, jaloux de ce léger soulagement, se hâtent de donner le signal du départ. Ils renversent brutalement la boisson avec le pied , s'approchait de ceux qui , plus expéditifs , se sont hâtés de porter la bouteille à leurs lèvres , et d'un revers de main poussent brutalement le goulot au risque de casser le verre entre les dents du condamné et de mutiler le forçat par les éclats : soudain la brigade
des^^eôlîers de rire, et les oond^Binésv $(9 levant ayçq pemei rqnrennent péniblement l6fifafflkdii.de RMhefort au bruit de leurs chaînes traînantes. . La sortie At PHtctor du port de Eodiefort, îX y a quelques annéed , a laissé ^ profimda aou- ▼enirs parmi les forçats } c'était au milieu de FhiTer , et quoique le trajet de Aochefort à Sou«* bise ne soit que d'une lieUe , les aUeWs mirent & ce travail la journée entière et une partie de la nuit. On les reconduisit au bagne k une heure du matin. Les ténèbres de la nuit ne laissaient même point arriver k leur esprit une pensée d'évasion ; quand la vigilance des gardes se fut ralentie , ils n eussent pu trouver la force nécessaire à une fuite. Ils se traînèrent avec peine jusque sur le banc du bs^e. Là ils reçurent quelques gouttes de vm ou de vinaigre que la pitié administrative leur accorda- pour cette pénible corvée. Le lendemain , les salles du bagne étaient solitaires , mais Thdpital était encombré d'une population nouvelle.
Dans le mois d'août , j'avais vu dans les eaux de la Charente , vis-à-vis le port , un bâtiment à vapeur. « Sans doute, me disais-je, il servira à la remorque des bàtimens de l'Etat qui descendent à Sôubise. On abolira la cordelle. » Les répara-
tkms qu'on faisait ayec activité à ce bâtiment me semblaient Tenir d'un besoin pressant de soulager Iliumanitë. En septembre, le bâtiment n'était plus dans le port ; il emportait mon réye devant le rodier d'Alger, et le long câble que je vis tirer du magasin la veille de mon départ, me prouva que le temps n'était point encore venu d'abréger les tortures des condamnés.