‹ Les bagnes: RochefortChapitre 23 sur 45 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

uni MISE tir LIBERTE.

Cette nuit est la Aiiit de mon départ, car je ne dois pas rester ici plus long-temps.

WAI.TB& SCOTT.

Je faisais de fréquentes yisites à un employé de la marine , malade à Thôpital de Rochefort. Là, pendant tout le cours de la journée , je pou* vais librement causer avec les forçats qui remplissent les fonctions d'infirmiers ou serrans* Parmi eux , le servant de Taumonier se faisait remarquer par une gaieté , un esprit communicatif qui lui laissaie?it peu le temps de s'afTecter de sa position* Il y a de nombreuses années qu'il est au bagne. Je me suis toujours arrêté devant le désir de le questionner sur son crime ; il m'eût été pénible de frémir devant lui» car il mettait une complaisance extrême à m'instruire de quelques détals €i à m'initier k quelques-uns de ces

secrets innocens qui adoucissent les tourmens de la captivité. Je lui prêtai plusieurs fois des livres. « Je vais les montrer à M. l'aunaonier, » me disait-il, et il se sauvait à toutes jambes, quoiqu'il boitât un peu , emportant les volumes sous le bras. Je le répète , j'ignore le crime de cet homme , mais les sensations que produisaient en lui de saines maximes ou le récit d'une action vertueuse , prouvent que , par une gradation bien ménagée , on rendrait amie du bien une ame qui a pu céder au crime... Un jour, nous nous étions oubliés plus long-temps que de coutume , moi dans mes nombreuses questions , lui dans le détail des renseignemens. La porte d,e la chartibre s'ouvrit, et nous vîmes paraître un autre servant ; il pouvait à peine contenir les transports de sa joie : il n'avait plus que quelques heures de captivité, a Je retourne à Paris , ma mère en a obtenu l'autorisation , » nous dit - il. C'était un homme d'une haute stature; son œil^ qui m'avait semblé morne la veille, brillait d'un feu très-vif ; sa profession était ouvrier sellier ; son nom, je le sais , mais je le tais. Il portait à la main un paquet de vêtemens. Tout le reste de la journée , la joie de la liberté suspendit presque en lui les facultés de la raison ; il devait

achever son service jusqu'au lendemain matin ; il entrait dix fois par minute dans la chambre , prenait un vase pour un autre , avait mille distractions , riait aux éclats , sautait et courait comme un enfant. Quand j'arrivai le lendemain , il était sur pied , me dit-il , avant le coup de canon ; il avait fait sa toilette , et semblait avoir évité , dans le choix de ses habillanens, la nuance du costume du bagne. Son vêtement entier était bleu ; ni le vert , ni le rougé ne venaient lui rappeler des couleurs que long-temps il avait portées. Tel est le jeu bizarre de l'imagination , toujours si près de l'erreur ! Cet homme qui , sous le bonnet du bagne , avait des traits qui semblaient respirer le vice , après le changen^ent de costume montrait une figure presque candide; ses yeux, qui la veille avaient une expression de férocité , étaient devenus -doux et timides. Je fis part de cette réflexion aux deux officiers malades, compagnons de chambre de l'employé de la marine ; nous prîmes , dans le paquet que le libéré allait reporter au magasin, la coifiure qu'il abandonnait; nous l'essayâmes tour à tour , et aucun de nous ne frémit de se trouver une de ces physionomies qui semblent destinées à l'échafaud. Il ne faut, je crois, qu'un

bonnet de forçat pour renverser tout le système de Lavater. Quand le moment du départ arriva , un éclair de tristesse succéda à la joie qui , depuis la veille , dominait l'âme du libéré. Il se rendait à sa destination par la diligence , mais il cherchait peut-être dans son imagination le moyen d'échapper à la formalité des passeports sur la route; il ne pouvait offrir qu'un certificat honteux. Il est muni d'une feuille de route qui doit , tout le long de son chemin , ouvrir les yeux de l'autorité. Il est porteur enfin de la cartouche Jaune * ; c'est la première humiliation que souffre le condamné quand la loi le rend à la société. A peine jouit-il du droit commun que déjà on le lui restreint , déjà il est rangé dans une série particulière. On appelle sur lui le mépris des nouveaux individus qu'il va rencontrer dans la sphère sociale. Si ce libéré , par un mouvement presque généreux , mais dont les conséquences cependant sont criminelles, mettant à profit , pour échapper à la honte , les leçons d'industrie qu'il a reçues au bagne , habile dans l'art d'imiter fidèlement un seing et de graver une vignette , fabrique un passe-port qui lui per-

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mette de se perdre dans la foule des citoyens , sera-t-il donc indigne de quelque pitié? A mes yeux , le forçat libéré , coupable d'un tel crime , serait cependant plus près de la probité et du retour au bien que celui qui , habitué à braver la honte, porte sans aucune émotion pénible le signalement spécial qu'on lui délivre au bagne et présente ce passe-port à la brigade de gendarmerie avec le calme orgueilleux d'un soldat qui déroule ses états de service.

Le même jour , en me promenant dans le jardin public , je fus témoin d'une autre mise en liberté. Deux individus, d'une figure assez sinistre, traversaient la longue avenue de la promenade qui conduit au jardin botanique. «Les voilà!» se dirent plusieurs forçats chaussettes qui labouraient un massif , et les deux hommes s'approchèrent des condamnés. «Adieu, les vieux, c'est fait ; un peu de tirage encore , vous autres , et ça se fera. » C'était une phrase d'adieu que les libérés adressaient à des compagnons. Quoique aucun d'eux n'eût précisément un costume de bagne , leurs vêtemens semblaient en avoir été faits de rognures : leurs trois vestes étaient brunes, le pantalon était, dans plusieurs endroits, couvert de pièces, sans doute pour cacher les let-

très qui miarquent cette livrée de misère. Sur le dos d'un gilet , on voyait encore distinctement les lettres initiales G. A. Je m'approchai des libérés et leur demandai s'ils allaient partir ainsi vêtus. «Oui, voilà le vêtement que la maison nous donne. Ceux qui n'ont pas les moyens de s'esn procurer d'autres^, se rendent ainsi à leur destination. — Nous trouverons moyen d'en changer, dit l'un d'eux , faut l'espérer. » Ils ser-r rèrent la main de ceux dont le temps n'était point encore expiré. « Au revoir , les anciens ! dit le plujS petit. — En route, le vieux ! » dit l'autre , et les deux libérés s'éloignèrent et disparurent derrière les charmilles.

Le lendemain , je ïne dirigeai sur Tonnay-Charentç , ma promenade favorite. Etant à dîner chez la bonne mère Michaut, à l'auberge du Printemps f avec mon ami Eugène de Pradel , qui , ce soir-là , improvisait devant la société choisie qui distingue ce village si pittoresque, la &lle d'auberge accourut toute essoufflée y àdjxs un désordre extrême; elle parla d'arrestation faite dans les bois du voisinage, de tentative de vol sur des gens du pays ; on en accusait des forçats ou libérés ou fugitifs. Je me rappelai alors ces iço^s des deux hommes de la veille : Noms trouy

verons moyen de changer^ Cette espérance était donc fondée sur un crime! La servante assura qu'on avait pris Fhabit d'un paysan des environs, qu'il avait été maltraité. Si les coupables sont ceux que j'ai vus, soupçon qu'aucune preuve n'appuie , amenés de nouveau sur les bancs des assises , ils diront aux jurés : a On nous renvoyait du bagne, marqués de manière à être repoussés partout où nous porterions nos pas ; plus sévère que la loi qui cache au moins sous le vêtement le stigmate dont elle frappe le condamné , un homme retrace visiblement nos signes de honte et nous oblige de les exposer à tous les yeux.» Ils seront de nouveau jetés dans la chiourme ; mais le paisible habitant des campagnes , le fermier qui vaque à ses travaux , le médecin qui court les chemins de traverse pour secourir l'humanité , le pasteur de village qui va porter au moribond la parole évangélique , devront-ils redouter sans cesse le voisinage de Rochefort? Verront -ils leurs jours menacés, parce que le pouvoir qui régit le bagne aura refusé une aune de serge ou de drap grossier à l'homme qu'il n'a plus droit de couvrir de la livrçe du crime?

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