‹ Les bagnes: RochefortChapitre 24 sur 45 · LK MAIRE DE VILLAGE · texte numérisé non relu

LK MAIRE DE VILLAGE

Voyageur, dis que tu as oublié la route qui conduit à ce square.

SHSRIDAZC.

Là promenade devenait un besoin pour me distraire des pénibles impressions du bagne« Dans une de mes exclussions un peu lointaines , up hasard heureux me mit en rapport avec le ipaire d'un village. Peut-être ce village est-il situé sur les bords délicieux de la Charente, non loin de Saintes? Peut^tre pour le trouver faut-il prendre au qantraire la route qui conduit à la Rochelle? Peut-être encore, en choisissant le milieu entre ces deux chemins , arrive-t-on à la position qu'il occupe sur la carte géographique en s'approchant de Niort? Donner la description exacte de ce

lieu , serait trahir un secret , compromettre la liberté d'un homme qui n'a pas le droit d'en jouir, mais qui est digne de la conserver par l'usage qu'il en fait.

Pour en venir au maire, c'était un brave homme , d'une figure bonne , aimable ; ses lèvres souriaient toujours, et on devinait en lui un cœur sensible qu'un sens naturel guidait vers le bien par le chemin le plus droit , c'est-à-dire par celui de la raison et de l'humanité. Il était arrivé a l'âge où l'homme commence à décliner , mais il avait aussi un air de force et de santé qui annonçait en lui une vieillesse vigoureuse et exempte d'inimités. Nous dmâmes ensemble, et, comme un bon dîner dispose à la confiance , je reçus les confidences d'un propriétaire à l'aise, qui se crée des tourméns quand il n'en a pas- Nous parlâmes aussi du motif de mon voyage, du bagne de Rochefort et principalement de la position des forçats quand ils sont libérés et qu'ils rentrent daps la société. Cette question intéressait le maire» Quand on administre une commune et qu'on répond de sa tranquillité, on s'occupe volontiers de ceux qui peuvent y venir demeurer. Je lui racontai que la veille , à Tonnay- Charente, j'avais vu arrêter par des habitans du

pays un forçat qui s*ëlait évadé. « Jamais , lui dis-je, une physionomie ne peignit plus expressivement la douleur que eelle de ce fugitif au moment de son arrestation. Si j'avais été en position d'arrêter cet homme, continuai-je , je doute que je l'eusse fait ; je l'aurais emmené dans quelque coin de la France , et là j'eusse travaillé sur cette ame pour en opérer la cure radicale , si le germe morbifique n'était pas développé au point de rendre la guérison impossible. » Je vis à cette phrase la figure du maire s'épanouir ; la petite pointe de bordeaux rendait son ame plus expansive ; il se pencha mystérieusement a mon oreille et me dit : « J'ai réalisé votre désir, depuis quelque temps je me suis fait aussi médecin d'ames. Il y a dans ma commune un forçat évadé : c'est un ouvrier * ; il a loué une petite boutique et est parvenu à travailler pour tout le village qui ignore son secret. Je l'observe avec soin , je le surveille , je ne pense pas qu'il puisse devenir dangereux tant qu'il aura du travail ; j'y pourvoirai toujours tant qu'on ne soupçonnera pas son malheur , incident que j'aurai bien soin de parer. Il y a plus , ajouta le bon maire , quelques

' Le maire me dit la profession du fugitif; on comprendra les mo> tifs qui me la font taire.

indices el des renseignemens adroitement pris me font penser que cet homme a été condamné pour vol , et dans son petit commerce je lui vois discerner le tien du mien avec une probité si sévère que, si j'étais receveur du département , j'oserais sans crainte lui confier ma caisse. Un jour mon forçat s'oublia au cabaret , il rentra chez lui dans un état complet d'ivresse.

J'allai le visiter, je lui remontrai les dangers de l'ivrognerie, ses suites cruelles ; pour donner plus de force à la leçon, je lui fis l'histoire d'un homme que la débauche conduisit au crime et qui fut amené ainsi sur le banc des assises et de là à la chaîne des forçats. Soit que ce malheu^ reux se rappelât son histoire , ou qu'il pensât que j'en eusse connaissance , il me dit : a Ëh bien , monsieur le maire , je ne boirai plus que du marc* a Depuis ce jour, je sais qu'en effet il s'abstint de vin et qu'il fît usage d'une boisson du pays faite avec de l'eau jetée sur des fruits. Je suis bien persuadé, ajouta le maire que le bordeaux semblait plonger de plus en plus dans les rêves utopiques , qu'il est un moyen curatif que jusqu'Ici on n'a point tenté , et qui réussirait souvent à ramener au bien l'homme qui a subi une condamnation aux travaux forcés : que

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chaque année on facilite dans les bagnes Tévasion de quelques condamnés, qu'on se contente de les surveiller, que l'autorité les suive dans la lice qui s'ouvre pour eux quand ils rentrent dans la société , et qu'ils soient ramenés k leurs fers ou laissés à la liberté suivant qu'ils auront troublé l'ordre social ou qu'ils se seront maintafius dans le droit chemin. Un grand bien résulterait encore de cette mesure ; faciUtant certaines évasions préparées par le pouvoir administratif, elle arrêterait une partie de celles qui seraient à redouter : dès que ce moyen serait connu dans le bagne , le condamné qui ne cherche à s'évader que pour rentrer dans les voies de la probité , deviendrait encore plus ferme dans sa résolution ; tandis que celui qui combinerait les chances d'une fuite dans des vues opposées, soupçonnant qu'il donne dans un piège qu'on lui tend , persuadé que son projet d'évasion est découvert dès qu'il le met à exécution , ou renoncera à sa fuite, ou, s'il réussit dans sa tentative, redoutant toujours une inspection occulte, alors même qu'elle n'existera pas , sera comprimé dans ses élans de férocité ou de malveillance. » Le maire avait ramené la conversation sur son protégé : a Pourquoi, lui dis-je, ne faites -vous pas

des démarches pour obtenir la gprâce de cet homme ? Sa bonne conduite depuis son évasion , votre témoignage , la garantie morale qu'il donne pour l'avenir appuieront votre supplique. — Et quelques mois après , reprit ironiquement le maire, je verrai mon protégé sur les bancs d'une nouvelle Cour d'assises ! L'amnistié et le libéré ne se trouvent-ils pas dans la même position? Partout la proscription ! Qui danserait avec mon protégé? Qui trinquerait avec lui? Qui le recevrait aux veillées d'hiver? Les enfans s'en éloigneraient avec crainte, les vieillards avec mépris. Non, il sera temps d'appeler en grâce quand je ne pourrai pas faire autrement. Qu'on découvre mon protégé , alors je fais une pétition , j'obtiens son pardon , je lui dis de mettre ses économies dans sa poche , j'y joins quelque don , et lui montrant la grande route, je lui dis : Fa l^ établir dans un liea oà ton connaisse les bonnes qualités que tu possèdes à présent y mais oii les mauvaises voies de ta jeunesse soient inconnues ; ici tu ne trouverais plus rii repos ni plaisir^. Mais, ajouta le maire , nous n'en sommes pas encore là,

' Pbrase de Walter Scott , qui rend parfaitement Tidée expiimée plus simplement par le maire philantro)>e.

et j'espère que mon protégé vivra tranquille et sans inquiétude dans un pays où nous n'apercevons pas deux fois par an la corne d'un chapeau de gendarme , et où chacun est trop occupé de ses affaires pour se distraire en remontant à l'histoire de son voisin. » Le maire, à cet endroit du récit , prit son verre , l'éleva jusqu'à ses lèvres , et dans ce moment il lui vint sans douté à la pensée que le vin , dont il avait retracé les dangers à son protégé , l'avait rendu lui-même indiscret en me racontant l'histoire du fugitif; une légère rougeur colora son front. Un embarras marqué se manifesta quand il me recommanda le mystère.

Qu'il ne redoute rien, ce n'est pas moi qui révélerai le secret. Que cette page soit pour lui une nouvelle garantie de ma discrétion ; qu'il jouisse en paix d'une action qu'un arrêté de préfet peut blâmer , mais que la pitié éclairée , • non-seulement excuse , mais doit même honorer.

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