‹ Les bagnes: RochefortChapitre 25 sur 45 · MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU

La législation et l'esprit social semblent être en contradiction continuelle. La loi mesure le châtiment à la culpabilité , et Fopinion refuse d'asservir à la même règle la part de mépris qu'elle verse sur le criminel. Le temps de la liberté arrivé, il semble n'y avoir pour les coupables qu'une seule et même ligne , sur laquelle le mépris les range. Enchaînés, ils subissent une différence de peine ; libres, ils sont tous enveloppés dans une égale proscription. C'est un forçat , dit-on , et chacun s'éloigne ; l'opinion ne se demande même pas si l'homme que la loi rend

k la société en avait été expulsé comnie meurtrier , faussaire , ou si la faiblesse de caractère, la misère, Pavaient conduit à détourner à son profît quelques lambeaux d'habit pour couvrir sa nudité ou celle de sa famille , ou bien si trop timoré pour donner à la justice une déposition sincère sur un crime commis , il a , par une fausse déclaration, encouru la rigueur de la loi. Même humiliation pour tous sans distinction; même arrêt prononcé par la société; il semble qu'elle prenne à tâche d'inspirer au moins coupable le regret de n'avoir point épouvanté le monde par un forfait. Il ne portait au bagne ^ que le bonnet rouge, et la société ne le distingue point de celui qui portait le bonnet vert. Singulière observation à présenter 1 La législation spéciale des bagnes est en ce sens plus juste dans ses actes que l'opinion publique. EHe a rangé ' en deux classes les condamnés; elle les distingue par deux livrées. Une sévérité extrême ne se déploie presque toujours que contre ceux qui portent le bonnet vert. Les bonnets rouges ne parlent qu'avec l'expression du mépris des bonnets verts ; ils n'ont aucune relation ensemble , la ligne de démarcation est là tracée. Cette population immense de condamnés à cinq et six

an$ , ces bandes 4e formate dont 1« phiptit , en faisant le mal , ont obéi à cette jiisl;ice natutelle si soiiTent en opposition ay^c les big de la civilisaticm , conserveol: au bagne oet orgueil, pour amsi dire d'instinot, ^i tes sépare du coupable qu'ua seul pas écarte de Ttéchafaud ; et cependant l'un de ces hommes , reii^é dans son village, trouvera ses oondtoyens plus injusbos enraies lui que les gardes-fihiomrmes. Si dans le pays arrive alors, libre de sa chaine, l'assassin qu'une circonstance atténuante a sauvé de Téchafaud » et que la pitié du jury a envoyé pendant viz^gt ans au bagne ; couverts 4u même mq)ris , victimes d'une égale aversion , ces deux condanmés qui , dans la chiourme 9 étaient bien distincts l'un de l'autre , se lient nécessairement par la même {proscription; et cepeobdant l'un des deux craint le contact de l'autre, autant que la société redoute la présence de tous 1^ deux!

Au bagne de Rochefort , les bonnets rouges l'emportent en nombre à peu près des deux tiers sur les bonnets verts. On désigne, comme je l'ai dit , les condamnés à vie et à vingt ans sous la dénomination de verts; et ceux dont le séjour au bagne n'est que de quelques années

sous le nom de rouges. Ainfti , Ton entend crier dans le port : a Envoyez six rouges au Martrou ; quatre verts à la Vieille-Forme ^ » Un condamné venait de s'échapper : a Est-ce du rouge? criait un adjudant. — Oui, répondait un sergent. — Eh bien 1 serrez le vert *. »

Les figures les plus sinistres , les physionomies les plus hideuses s'offrent sous le bonnet vert. Je ne sais si M. Horace Yernet a fait d'i^ magination ces groupes de forçats que son crayon a lithographies ; mais il semble que chaque condamné soit venu poser devant lui. Il a parfaitement saisi la stupide immobilité , le regard fixe et le triste sourire du forçat ; on ne peut rappeler plus énergiquement la vérité du tableau à ceux qui ont promené leurs regards dans les bagnes ^.

C'est sous le bonnet vert que Marty Cantin et RimaiUioc cachent leur front que jamais la honte ne fera rougir. Tous deux furent condamnés

' Vieill&'Fonne, emplacement où Ton répare les bàtîmens.

' En terme d'argo , en langage de bagne, serrer signifie rapprocher les surreillans des couples de condamnés pour mieux les observer.

' Un de nos peintres \es plus distingués termine en ce moment un tableau de grande dimension représentant le départ de la chaîne de Bicétre.

à perpétuité , l'un pour assassinat sans préméditation , l'autre pour fausse monnaie. Ils parvinrent , il y a quelque temps , à s'évader : Marty , sous le costume d'officier de marine , Rimailhoc , en habit bourgeois, qu'ils avaient dérobés dans le magasin général. Ils passèrent ainsi travestis à la porte du Soleil, où le factionnaire porta les armes au premier. A l'aide de faux passe-ports qui désignaient Marty Cantin comme Flamand , et Rimailhoc comme Espagnol , ils se rendent à Perpignan; de-lk ils passent en Espagne sous le costume de marchands colporteurs ; ils saccagent , sur leur passage , toutes les églises des villages, forcent les troncs, les tabernacles, font main basse sur tous les objets du culte. Partout leur audace fut couronnée de succès. Ils poussèrent l'effronterie jusqu'à convertir en lingot, même dans les ^lises , les omemens d'or ou d'argent qu'ils venaient de dérober. C'est ainsi qu'un Christ d'un poids énorme , qui faillit , en tombant de Tautel , tuer , par sa chute , l'un des spoliateurs , fut mis en morceaux sur les marches mêmes de l'autel. Revenus près de la tour de Carol ( Pyrénées - Orientales ) , lieu de naissance de Marty Cantîn , ils furent reconnus et dénoncés. Ils firent route de compagnie avec un

préposé aux douanes qui allait avertir la gen^ darcuerie pour les faire arrêter. Il faUut les plus grandes précautions pour se rendre maître de ces deux individus. Sous prétexte de voir leurs passe-ports, le brigadier 4e gendarmerie s'approche ; au moment où les deux forçEits mettent la main à la poche, la brigade^ qui se tenait cachée , se jette sur eui^ , les conduit par-devant le maire ; on les fouille , chacun d'eui^ avait un sac de toile qui contenait des matières d'argent provenant d^ leurs vols» Conduits jusqu'à Perpignan , les gendarmes , aidés de serruriers , eurent toutes les difficultés imaginables pour leur mettre les barres aux jambes. Déjà condamnés à perpétuité , ils partirent par correspondance forcée jusqu'à Kochefort , où ils furent condamnés à trois ans de double chaîne. Marty j moins doejle que Bimailhoc , a de nouveau tenté Févasion ; six ans de double chaîne l'en punis^ sent. Ce condamné est la terreur de ses camarades ; on redoute, les nombreuses ruses qu'il met en œuvre pour s'approprier les effets ou les produits du travail et des économies des autres. Il n'est point de corrections qui puissent lui imprimer 1-obéissance aux lois de la propriété. Sûus le hoquet vert , on voit la physionomie

de Cdlel doBft hgûsi worn déjà p^lé ; dlé a le eafctaie de la réflexioti. Soud le bonnet iréti , Fanfan plaisante, Oasparini sofûrit, et Leg<*atfd, ancien notaire de Bordeaerx, rappelle le souvenir du crime le plus hontétifx. It était k Thôpital qnaiid je viâtftai lé bs^^iie ; la mort devait êtte un espoir ponr cet bonnâe qtfé les passions les pi» €)j>scénes oM rendu Fùbjet àii lâ^is piiblîc et de la sévérilé de^ lois.

S^os un boimet vert, éomt la eouleuË* ten^ie an- Bfotioe la vétusté > j'aperçois une figure de condamné qui me rappelle ioron entretien avecCottet. Cest un nègre.- Est-ce encore une de ces victimes de la Maj^tôrique ^e Farbitrafrcet le code de sanigdes colonies ont voulu sacrifier? Chéries a été condamné au bburg du Gros-Mo^ne j^ar arrêt d'Une Cour prévôtale éti 1822^ Coâimé auteur , fauteur et complice du crime d'empoisonnement commis sur plusieurs habitans de la colonie , il a été fouetté, marqué et conduit au bagne de Rochefort où il doit rester à perpétuité. Des condanmés, qui semblent bien infôrmés et qui n'ont aucun intérêt à cacher la vérité sur ce sujet , assurent que Charles ne mérite point son triste sort.

* J'ai peut-être confondu ce nègre avec ceux dont parle M. Appert. (Voir les notes.)

La sévérité des lois coloniales a peut-être fait encore une Tictime ! Charles n'est point le seul nègre qui soit au bagne de Rochefort; plusieurs autres , amenés avec lui , partagent sa captivité sans espoir , et tous , lui excepté , ont attenté à leurs jours. Ils étaient esclaves à la Martinique, traités plus rigoureusement qu'à Rochefort ; les soufirances dans la patrie ont donc un charme , et ce charme est compris par des malfaiteurs ! Je demanderai encore aux amis de la colonisation de quel nom qualifier la philantropie qui pousse au suicide?

Sous le bonnet vert , une figure ensanglantée excite la pitié. Je la reconnais , c'est celle de Gauzère. Ce condamné a-t*il , dans son désespoir, cherché à s'arracher la vie? Qui a pu ainsi mutiler ce forçat? Rappelons-nous le cha-pitre Gard£s-Chiourm£S.

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