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CHAPITRE II

LA COUa DU BAGirs.

D'où Tient ce tremblement soudain qui me saisit et redouble a chaque pas qui m'approche de cette prison sépulcrale? Jamais je ne me suis vu entouré d'objets si lugubres; jamais je n'ai senti mon ame saisie d'un'effiroi plus glaçant.

Arrité à Rochefort , je restai quelques jours

combattu par le désir de visiter le bagne , et une

certaine émotion indéfinissable qui me détournait

de cette douloureuse inspection. Je pressentais

rhorreur du tableau. Plusieurs fois je me dirigeai

vers le port, et à peine étais-je près d^y pénétrer,

que, prenant une autre direction, je me trouvais

sur le rempart Martrou, ou dans les longues

avenues du jardin public. Au malaise que me

faisait éprouver la vue de ce séjour se joignait

ausstlacrainte des obstacles. Pouryisiter celieude misère je ne voulais point avoir recours à l'autorité administrative. Je redoutais surtout Tempressement de certains chefs qui , servant la curiosité du visiteur , s'en établissent les guides officieux, moins pour lui en montrer Fensemble, que pour lui en masquer quelques détails. Il me devenait difficile de pénétrer dans la cour du bagne, et j'avais même il redouter la consigne qui ne -permet à aucun étr'anger d'entrer dans le port sans en avoir reçu l'autorisation. J'avais vu, la veille, plusieurs^ voyageurs repousses par les gardiens. Un chapeau ciré et un extrême négligé levèrent cette première difficulté. Je passai près du factionnaire qui me prit sans doute pour un homme d'équipage d'une gabarre à la veille de partir pour €«dKx:. "Qûtàtiâ j'entrai dans le pofi la phèttiière fois, it étéft une heure : lé calme avait succédé Ûepufe VDtï moment au brûil des t^avau^. Tout élàft ITÀhqnHle; les ouvriers âVsfent quitté i'oul^àge, tel étaient eh ¥ûlè peur prenétê lettt» rejf)às... Q^elqu^ matelots se rendaient à^bord, des ^froupêfs dV)fficiers de marine se promenaient; lies s«ntii^leis , dont la surveillance devenait knouis ttécessairé, s'étaient rapprochées pour causer ettti^ ^1^. L'tteH parcoui*ait une vaste éteàd^e ,

et ne d^ceuvrait «icone lien qui annoaçât le tableau de sotiilËrances que je Yeaais chereher. Je parcourus rapid^nent la distance qui me séparait du bagne ; jVi>rvai à la grille ; nouvel Qbstaele pour 1^ fraoebir* Ici Tordre est plus sér yère ; iji eut été inutile de chercher à tromper les r^g^4ft des gardes^hiourmes. Je fus sur le point dkToir récQurs à la yisite d'usage faite au commiss^e du bagne, doi^ les bureaux sont dans la cour. J'allais m'y décider , quand j'aperçus Tenir à iqoî TagWt comptable dW bâtiment de transport.

Il a)i!ayait déjà o^Qft ses bcms offices : son Utre d'eisaployé à l'adm^straticm de la marine lui d^Minait la facilité d'entrer; il me servit de cî^ cerone. A sa vpix la ^ille tourna sur ses gonds pesans } le garde - (cbioyrme porta la n^^ m hosjaà^ de palice, et nous ^n!^àmçis dftns la cour du bag^. Ç^l un carré loiig qi^i dqtt avoir à peu près trois cepts pied^ daiîs un Siens et cinquapte dans l'autre. A la droite e^t le bâti* ment du bagne , qui forme dans tou4« la Ion-* gue^ deu|L salles oi; plutôt deux goufires infe<^s. \jà mçmmO' n'(3st point encore venu d'y pénétrer ; content<ms*^fious des détails dii dehors. Pans la jpoi^ , une allée de jeunes arbres donoe quelr que abri, une nappe jaunâtre d'un ga^ton brûlé

par le soleil offre l'aspect dWe nature qui se flétrit dans ce lieu de supplice. Quelques forçats à chaussette errent dans la cour ou sont couchés isolément au pied des arbres. Quelques hommes à figures sinistres se promènent, une redingote bleue boutonnée jusqu'au cou; un large chapeau de paille noire couvre la tête de quelques-uns; leur main est armée d'un bâton : leur rejgard se porte à chaque instant sur le cadran de l'horloge qui marque les heures de la captivité.

Un de ces adjudans ( tel est le titre qu'on donne à ces chefs de brigade de sûreté) fait un signe à plusieurs subalternes en uniforme bleu ; ceuxci s'avancent un marteau à la main , et se placent sur une escabelle. Les chefs promènent encore leur œil sur l'aiguille qui marque les heures des condamnés; deux de ces adjudans se posent dans les énormes fauteuils en fer fixés de chaque côté de la porte du bagne, emblème de la servitude et du joug qui pèse sur le coupable : en face , deux pièces d'artillerie chargées à mitraille commandent la soumission. Le moment de la révolte serait le signal du massacre général. A la gauche de la porte du bagne s'élève un auvent sous lequel se tient un cantiniçr qui vend du pain au condamné. Un coup de sifflet se fait entendre;

rhomme autorisé à calmer la faim du condamne qui paie , le garde qui doit le surveiller s'il songe à fuir , le sbire qui doit le frapper s'il bouge , le soldat qui doit le mitrailler s'il se révolte , tous sont à leur poste ; deux heures sonnent ; la grille s'ouvre ; un bruit aflfreux se fait entendre; on ne peutledécrire. Ilyaprèsd'unanqu'iïafrappémon oreille , il me laisse encore un souvenir , comme celui d'un pénible cauchemar. . . Ce murmure de voix, cette diversité d'accens, ce choc de chaînes, c'est le bruit de la vague qui, dans une mer houleuse , se brise sur le rivage , si la vague ap* portait avec elle des chaînes, et que le froissement des anneaux se mêlât au roulement du galet. La siallc Saint - Gilles est ouverte : on ne peut peindre davantage ce mouvement d'une nuée de condamnés sortant d'un lieu infect, se jetant au devant de l'air , toutes les têtes arrivant en même temps a la porte , toutes les bouches béantes , celte sinistre variété de physionomies, ce faisceau de bonnets rouges. Les gardes-<;hiourmes compriment cet élan : lesjuremens, les coups de canne font renaître l'ordre. Chaque forçat, suivi de son camarade de chaîne , sort à son tour ; il pose le pied sur l'escabelle dont j'ai parlé; le garde« chiourme frappe deux coups de marteau sur la

diaine, pour 8*asMirer sî le boulon est intact et la davelte sans fraoture. Trente couples ont déjà subi l'épreuve ; ils se placent ^n rang dans la oour< Tous ont le bonnet , la longue Veste a basques et le gilet rouge; leur tête est presque rasée. Le pantalon en toile grise marqué devant et derrière des initiales G A L qui se croisent avec des ancres couleur de rouille; sur le soulier, le mot galérien tracé au poinçon ; telle est la livrée du forçat. £n passant devant les adjudans, le ^galérien ôte son bonnet, heureux quand un coup de CMne ne prévient pas ou ne récompense pas son aote •d^bumilité. Dqà les condamnés ont formé trois pelotons dans la cour ; le tambour se fait entendre, un raifort de gardes-chiourmes arrive : le sabre au côté, Parme au bras, ils s'arrêtent, se rangent en bataille. La salle Saint -Antoine sWvre ; les hommes qui en sortent d'un pas lent ont tous le bonnet vert, leur costume se distingue par une manche brune qui sort de la veste rouge. Ge sont les condamnés à perpétuité, ou ceux que h justice tient sous sa verge pendant vingt ans , on ceux encore qui appellent par leur insubordination une surveillance plus active. Ils se rangent du cûte apposé aux bonnets rmages ; qu^uesuns, usés par les fatigues ou l'insalubrité du

etimat , Crainent avec peine leurs lourdes cliailles , tandis que d'autres qui ont Thslûtude de la soufïranoe, ou que la nature a doués d'une force extraordinaire , s'élancent leslement après la tîsite de leur chaîne , et rgoignent en courant les camarades ranges dans la cour. Quelques-uns d'eox s'approchent de la boutique du dépensier. Des plaisanteries s'échangent de part et d'autre. L'un se plaint du poids du pain qui lui semble iaible , et dit : « Tu finiras par perdre la pratique des choTaliers de la guirlande ^ » Un autre se glisse sons la chaîne trahiaïAe du couple qui se trouipte devant lui^ puis revenant sur ses pas , il fcoine un niBud qtui joint sa chaîne k celle d'un autre couple.Quatre condamnes se trouvent ainsi liés ensemble; les efforts que les trois autres font pour se délivrer excitent l'hilarité ; le gros rire devient Qêaérsl ; l'adjudant accourt, et, confondant dans le partage de ses corrections, le plaisant et les victimes de la facétie, il fait tomber sur les épaules des uns et des autres une grêle de coups , jusqu'à ce que son bras fatigué et sa canne rompue

' AilusioQ à U chaiiie queporte le oondamné, «t qui du pied, remontant à la ceinture où elle est fixée, retombe en décrivant un demicercle dont l'autre extrémité est rattachée à la ceinture du camarade de chame.

niellent un terme au supplice des paliens. Le calme se rétablit. La compagnie des gardeschiourmes armés rompt les rangs , et se partage enli*e les bandes de condamnés; les adjudans comptent les couples, les disposent deux à deux ; un coup de sifflet part , c'est le signal de la marche. Un condamné avait laissé tomber un morceau de pain qu'il tenait à la main ; il interrompt un moment la marche, se baisse, un garde-chiourme court sur lui, lève sa canne, fi*appe ; le coup porte sur la borne à droite de la grille du port, et le bâton brisé vole en éclats. « Tu l'as échappé belle, Noirot, » dil-il au Toulousain qu'il aurait mutilé s'il l'eût atteint. La victime de sa brutalité le regarde d'un œil morne, avec le flegme de la stupidité, et répond en souriant et en ôtant son bonnet : « C'est vrai, sergent. » Le sbire saisit le moment où la tête du condamné est nue, il lui assène un vigoureux coup de poing en lui disant : « Celui-ci y est bien, v Le Toulousain regarde cet homme, rejoint son rang , en ajoutant machinalement : « Ah oui , sergent ! » Tous les forçats franchissent la cour du bagne ; ils entrent dans le port, et chaque couple, sous la surveillance d'un homme armé, se rend aux travaux. Je suivis par un raouveiiient de pitié la victime de la brutalité du garde-

chiourDe.Combienjedusm'étonnerdel'impassibilité qu^il opposait aux mauvais iraitèmens, quand j'appris qu'un accès de colère avait motivé la condamnation de cet homme , et qu'à la suite d'une rixe dans laquelle son adversaire avait perdu la vie, il avait été conduit à Rochefort ! Qui donc a pu subitement glacer le sang bouillant de cel homme? La livrée du bagne. Le bonnet vert a imprimé sur lui le sceau de l'idiotisme.

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