CHAPITRE IV
ViStTC A M. CR********, COMXISSAXRK DU BAGNE. SKg OPINIOUS.
— SOH CARACTSEB.
L*insenaibilité ne saurait élre un bien.
i.A CHAUSSik.
J 'hésitai quelques jours à entrer en relation avec le chaîné en chef de la surveillance du bagne. Je connaissais sa rigidité. Je ne conservais qu'un faible espoir de percer le mystère dont il environne son pouvoir exécutif. Cependant ^ persuadé qu'il ine communiquerait quelques détails qui m'étaient indispensables , je me déterminai a lui écrire. Le lendemain je me pré^ sentai k son bureau^ dans la eour^ et vis-à-vis dil bagne. Ma lettre l'avait Informé de mon désir de m'entretenir longuement avec lui; J'allais renouveler ma demande de vive voix, il la prévint.
ti impossible , Monsieur , me dit -il, de vous satisfaire; êtes -vous porteur d'autorisation du ministère? » Sur ma réponse négative, il ajouta : « Je reçois de fréquentes visites. Des membres de sociétés philantropiques , des députés, des publicistes viennent souvent auprès de moi ; je les conduis partout où leur curiosité peut être excitée , mais je ne dois qu'à l'autorité les secrets des registres. » La porte du bureau était restée
ouvertç, M. Cr se promenait de long en
large; j'étais appuyé sur son bureau , des sergens et des caporaux de chiourmes étaient assis dans la petite salle d'entrée qui sert de vestibule. Quelques couples de condamnés , attirés par la voix forte et l'expression brève du chef du bagne, s'étaient approché! et prêtaient, une oreille attentive. La conversation suivante s'engagea entre M. Cr.».««.. et moi :
a Les observations que j'aurais désiré faire , ne me semblent blesser en rien la sévérité de la règle à laquelle vcfus asservisses votà^e gestion. Les seuls renseignemens que je réclame sont reiatifs au nombre des (Condamnés renfermés dans ce bagne, k l'influence salutaire du châtiment sur quelques-uns d'eûtre eux , el enfin à l'iAilité in* duslrielle dont ils sont susceptibles lors de leur
mise en liberté ; utilité qu^on ne peut apprécier en calcul que par la connaissance exacte du tableau des professions.
» -—Je conçois votre plan. Vous vous proposez rétablissement d'une maison de refuge , d^un asile péoitentiftire.
» — Nullement ; je trace la marche à suivre pour élever de nombreux ateliers secrets, d'où la défiance et le mépris ne repousseront point rhqmme sorti du bagne. Il n'en redoutera pmnt l'approche. Lk oq n'exigera point de lut la pénitence , ni une nouvelle servitude t il sera libre. Plus heureux que le réfugié des maisons de Genève et de Philadelphie, parvenu à la moitié ou aux deux tiers de son existence , il naura point à ikire un nouvel apprentissage ; le métier auquel il $e livrera , après sa faute expiée, sera le même que celui auquel il se livrait avai)t de l'avoir commise ; il n'aura point à rédouter le i^ard public. Confondu dans 1»
foule des dtoyens , c'est dans sa retraite , au milieu de 4a lamille , que la main bienfaisant^» de l'admmbtration ira lui porter son travail journalier ^
' 11 ne m'est poiut permis de développer ici le plau de la Société
9 — Ce rêve est beau, mais le réaliser....
» — Ce sera l'œuvre de la persévérance. En France les idées généreuses naissent rapidement , mais on manque de Ténergie d'exécution. Il ne faut qu'un homme qui se roidisse coptre les obstacles , qui j sans s'efTrayejr des objections théoriques 9 les détruise par la mi^e en oeuvre d'une telle entreprise.
» — Aucun forçat libéré n'acceptera vos offres.
V — Plus de deux cents attendent avec impatience l'e:^écution de ce projet , et quelques - uns jouissent 4éj£^ en secret de son heureuse influence.
, » — Pensez-vous çn faire d'honnêtes gens?
». — J'en ferai des hommes paisibles , par intérêt ; quelque perverse que soit l'ame d'un condamna k temps , la peine des travaux forcés lui fait nne impression telle que si » dans le monde où il rçjitre, il peut se dérober au mépris et à la £sdm , il ne reviendra jamais au bagne.
» — Soumis par la fprce, ils n'obéiront jamais qu'à^ la fprce. C'e^t naon système de aurveillaoce. Quand j'entre au bagi\e , Monsieur, je laisse mon cœur à la maison.
des Ateliers secrets. Une haute protection , une persévéi*ance soutenue assureront bientôt l'accomplissement d*un vœu forme par l'humanité.
» — C'est pourquoi peut-être les éyasious sont si fréquentes à Rochefort.
» — L'homme qui reste six mois au bagne est perverti sans retour.
» — Je nie cela. Mais si le condamné apprend tout excepté le bien, je pense qu'il n'en faut point chercher la cause ailleurs que dans le classement de ces malheureux , dans le mélange des couples. L'assassin lié au faussaire , le voleur de grand chemin à l'escroc , l'homme qui a posé peut-être par faiblesse le pied dans le chemin du crime avec celui qui en a parcouru tous les sentiers, enOntous les degrés de la perversité confondus , font au bagne un enseignement mutuel de tous les vices. Quelle difficulté se présenterait donc dans une division bien distincte? »
Ici, M. C se promenait à grands pas.
a On a écrit , reprit-il , beaucoup d'articles éloquens sur cette matière , ainsi que sur le système de la vigilance qu'on prouvait être préférable à celui de la sévérité (et il en revenait tou*jours à ses principes de rigidité) ; mais toutes ces brillantes théories sont loin de me séduire; je les ' lis, je les admire, mais je ne les applique pas.
» — Ne pourrais-je pas converser quelques momens avec plusieurs condamnés?
» -^ Impossible i Mes instructions sont formelles el rigoureuses sur cet article.
» — Quoi, Monsieur, sous les yeux d'un gardien, dans le tambour qui sépare les salles Saint* Gilles et Saintr Antoine ^ je ne puis adresser quelques questions , porter quelques consolations à des hommes que la loi n'a point jetés hors de la spbére de la pitié! Une parole de commisération ne peut donc pénétrer dans le bagne?