‹ Les bagnes: RochefortChapitre 7 sur 45 · Cela distrait les condamnés · texte numérisé non relu

Cela distrait les condamnés

Ce mot me fit sourire malgré moi.

« Dans le port je puis au moins m'arrèter à demander au condamné que je rencontre queU ques détails sur ses anciennes occupations , sur ses moyens d'existence avant qu'il les trouvât dans le crime. Veuillez m'autoriser à me recommander de votre nom auprès des gardes^chiourmes qui éloignent les étrangers quand la conyersatbn se prolonge,

» -*- M^e difficulté que je ne puis lever. Je m'offre à vous servir de guide quand bon vous semblera. Nous visiterons tous les détails du bagne; nous passerons tous les condamnes <m revue ; nous goûterons les alîmens, les boissons.

T» -^ iMais , Monsieur) ce n'est point en inspecteur qui a un eompte k rendre , ni en fournisseur

qui chcarche à connaître le boni d'une adjudication , que je veux visiter le bagne. Libre à vous de me cacher le hideux tableau du coupable endurci et persévérant dans ses égaremens. Je comprends que la solitude rende sa réflexion plus sombre et son remords plus actif; mais s'il en est ici un seul qui jette sur la société un œil de regret, qui voulût y rentrer pour y faire amende honorable, un seul dont le cœur ne soit pas entièrement corrompu-, laissez-moi l'aborder, peut-être la vue d'un homme libre lui rappellera-t-ellele charme de la liberté; peut-être ferai-je germer dans son cœur le désir de l'honorer quand il l'aura recouvrée.

» ' — L'autorité

» r-f-N'a pu vouloir que le condamné fiit privé de consolations. Qu'on lui retire l'or que la pitié donne , je le conçois : il pourrait corrompre ses gardiens. Mais qu'on n'éloigne point de lui les paroles consolantes ; qu'il soit permis d'accoutumer son oreille aux accens de la morale et de la religion. L'autorité supérieure , qui veille sur les bagnes , n^a jamais prononcé contre le forçat un Içl arrêt. Pour lui elle est , elle doit être paternelle. Tout ce qui émane d'elle , tout ce que son œil scrutateur inspecte , tout ce que sa main prépare , prouvent sa sollicitude. Le vin , qui

&outieDl le forçat dans ses pénibles travaux , es( d'une qualité supérieure ; le froment est presque pur dans le pain qui le nourrit ; le linge de corps est semblable à celui de nos troupes ; la chaussure du condamné est faite avec soin pour le préserver du froid et de l'humidité. Ce n'est donc que dans les détails administratifs que l'arbitraire ou la cruauté se montre. »

Je laissai échapper cette exclamation : Si fêtais commissaire de bagne l

« — Eh bien? reprit M. Cr

» — Je me croirais autant appelé aux fonctions de médecin de ces âmes corrompues qu'au ministère de gardien ^ , ou plutôt je réunirais ces deux fonctions. L'homme qui conserve cette place sans se flatter de la pensée qu'il fait du bien à l'humanité , doit être bien à plaindre. « Quand la loi a prononcé , s'il reste à l'homme quelque droit , c'est d'adoucir, par sa conduite envers l'infortune, l'exécution nécessaire d'im châtiment mérité ^. »

» — Je l'ai pensé quelquefois aussi, me dit-il; j'ai aussi quelques exemples à fournir à l'appui.

' Le commissaire du bagne est ordinairement un commissaire de marine de seconde classcw * M. Pastoi^et;

Le bagne n'est pas un séjour si terrible qu'on le représente. J'ai vu des vieillards, que la loi jetait hors des bjagnes lorsqu'ils avaient atteint leur 75® année, me conjurer en pleurant de ne les point envoyer dans les maisons de force.

» — C'est qu'il est des souffrances corporelle^ auxquelles on s'habitue tellement, qu'on en re-r doute davanlage une moins cruelle qu'on n'a pas encore éprouvée. Certes le vieillard qui ne travaille plus, sur lequel le sbire même n'oserait lever la sçhls^, est plus heureux au bagne. 11 jouit de r^ir, la, variété d'un port le distrait, et puis on s'habitue à ses fers. Cela ne prouve rien en faveur du bagne de Rochefort; mais si votre bonté s'étend sur les infirmes , pourquoi ne pas aussi la faire partager aux valides, pourquoi ne pas per-j mettre les consolations de l'amitié?

» — Ici tous les liens sont rompus ! »

Je lui fis observer qu'ua exemple frappant du, contraire s'était présenté la veille, et qu'une jeune, fille était venue demander à son père condamné à perpétuité son consentement à son mariage ,. et qu'elle n'avait point voulu s'éloigner sans avoir, reçu la bénédiction du forçat ' .

' ypytz^ dans Touvrage, le chapiu-e intitulé la Pille du Forcçu

M. Cr ignorait ce fait ; je le lui appris. ,

Je lui citai encore la femme d'un condamné de Thouars dans la Vendée, qui venait tous les ans souhaiter la fête à son mari détenu à perpétuité. a La loi serait-elle violée si ce malheureux pouvait se livrer aux épanchemens du cœur avec la compagne qui ne Fabandonne point dans le séjour de la honte ? Si cet homme , rentré dans le bagne, devient coupable des vices les plus honteux , doit-on jeter sur lui seul la (Culpabilité ? Les détails que je viens chercher dans les bagnes, continuai-je , je les aurai sans le secours de ceux qui me les refusent.

» — J'en doute.

» — Votre réponse aurait dû être : Je le désire. »

Je me levai ; M . Cr me reconduisit jusqu'à la porte , toujours en parlant k voix haute. Je lui manifestai de nouveau l'intention de connaître ceux des condamnés qui méritaient quelque ^ard... Son dernier mot lut que si des autorités supérieures me donnaient l'autorisation , il obéirait.

Les cinq ou six couples de condamnés qui nous avaient écoutés dès le commencement delà conversation, s'étaient augmentés de plusieurs autres. Eu

descendant la marche du bureau de M . Cr ,

ils avaient entendu distinctement mes dernières phrases ; je me trouvai au milieu de ce groupe ; ils me regardaient avec curiosité. Quand je passai, ils se rangèrent sur une ligne , ôtèrent leurs bonnets , et. jusqu'à la grille j'eus cette escorte dont les regards se portaient alternativement sur moi et sur le bureau du commissaire avec une expression bien différente. Je sortis 4e la cour du bagne^et je remarquai que plusieurs n'avaient remis leurs bonnets que quelques secondes après que je fus éloigné. C'était un hommage à celui qui les plaignait. Ils comprenaient la reconnaissance ; ces hommes-là n'étaient point arrivés au dernier deg^é d'avilissement 1 ! !

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