‹ Les bagnes: RochefortChapitre 8 sur 45 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

AITTHELME COLLET.

Il prit , quitta , reprit la cuirasse et la haire:

TOLTAIRE.

Le personnage , qui par sa célébrité attii*é le jpremier coup-d'œil du visiteur des bagnes , est Anthelme Collet. Sa présence n'inspire point l'horreur. En cherchant ce grand coupable , on se rappelle ces mots qu'il dit à ses juges : « S'il m'avait fallu pour pourvoir à mon existence verser une seule goutte de sang , vous ne • me verriez point aujourd'hui sur les bancs de la Cour d'assises. » Ce n'est qu'avec un sentiment de curiosité mêlé d'inquiétude qu'on approche de la chaîne qui retient l'assassin , et l'étranger cherche , avec une sorte de complaisance , la chiourme où respire le chevalier d'industrie le

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plus fin , le plus singulier qui ait jamais figure dans les annales de la justice.

Un incident étrange s'est présenté dans le procès qui a conduit Collet aux travaux forcés. Une prévention de récidive pesait sur l'accusé. Un Collet dont le signalement était en parfait rapport avec celui d'Anthelme Collet, avait été précédemment condamné par la Cour de Grenoble à cinq années de travaux forcés, et, après avoir fait son temps , il était rentré dans la société. Il importait beaucoup de savoir si les deux Collet n'étaient qu'un seul et même coupable : l'accusé niait l'identité , l'avocat -général la soutenait. Le Collet condamné à Grenoble avait été flétri des lettres T. F. Le prévenu que la cour du Mans allait juger , n'avait point sur l'épaule ce stigmate de honte ^ Nous verrons le système de défense

' Dans son résumé des débats , M. le président de la Cour a convaincu MM. les jurés de Tidentité qui existait entre Collet prévenu et Collet condamné à Grenoble. Il a fait observer que l'empreinte de la flétrissure ne se trouvant plus sur Pépaule de Taccusé, c'est que sans doute il avait les moyens de la faire disparaître, ou que peut-^tre il avait réussi à obtenir de Fexécnteur de la haute justice de u'étre pas marqué , ou de l'être assez légèrement pour que cette empreinte pût s'efEacer.

La Cour , ayant déclaré Collet coupable de récidive , Ta condamné à vingt ans de travaux forcés , au carcan et à la flétrissure.

qu^il employa , lequel ne triompha point auprès des membres du jury. Les détails de l'histoire de Collet , qui suivent , sont en partie tirés du discoui^ qu'il improvisa lui-même au tribunal.

Né à Bellay, département de F Ain, Collet fut élevé par le curé de Saint -Vincent à Chalonssur-Saône; placé au Prytanée de Fontainebleau, il en sortit à dix-huit ans avec le grade de sous-lieutenant. Capitaine, aide- major au 45^ régiment de ligne , il fut blessé au siège de Brescia, en Italie; peu de temps après, il déserta et se rendit k Rome. Un jour qu'il visitait -le monument de Saint-Pierre , il rencontra au milieu de l'élise le secrétaire du cardinal Fesch ; il lia conversation avec lui et se fit connaître comme officier français. Ce secrétaire était l'abbé Foê , aumônier du cardinal ; il présenta Collet k Son Eminence qui l'accueillit et l'invita à venir souvent la voir. A peine admis dans la maison , Collet déroba dans le secrétaire du cardinal des modèles d'actes de prêtrise , pour s'en servir au besoin. Le cardinal Fesch étant parti pour la France , et ayant donné ordre à deux religieux et k un aumônier de venir le rejoindre sous la conduite de l'abbé Foë , Collet partit avec eux. A Turin l'abbé Foë lui apprend qu'il est dénoncé

et poursuivi comme déserteur , Collet reçoit de ses mains un passe-port sigpié Fesch , douze sequins, quitte la route, se rend k Coni, et se retire à la campagne^

Je laisse continuer le récit à Collet : « Après avoir dépensé une partie de mon or et ne sachant comment vivre , je me procurai une soutane , et à quelque distance de là, à Faide de ce déguisement, j'empruntai quelque argent k un ecclésiastique.

Réfugié dans les montagnes du Piémont et enhardi par mon preinier succès , je me fabrique une soutane violelte avec l'aide de deujs: femmes, et me voilà éveque , entouré deâ hommages de toutes les âmes dévotes du pays qui s'empressent de pourvoir à mes besoins. Je loue une voiture assez brillante et je me rends à Nice. Je me présente à monsei^eur l'évêque qui me reçoit trèsaffectueusement ; je lui montre la bulle de ma nomination que j'avais fabriquée moi-même. Il veut me faire célébrer la messe, je m'y refuse par humilité. Il était sur le point de faire l'ordination d'un très-grand nombre de prêtres. Pour faire honneur à ma qualité , il m'invita à les ordonner en sa place , je refiisai par scrupule ; il insista beaucoup : enfin, pour ne pas me démasquer, je

consentis ) après beaucoup de difficultés , k faire Tordination de trente* trois prêtres et d'autant de diacres et de sous -diacres. Je m'étais fait d'abord un cas de conscience d'usurper ainsi les fonctions d'évéque 9 mais bientôt je me tranquillisai en réfléchissant que la fraude serait tôt ou tard découverte, et que les prêtres que j'ayais faits seraient ordonnés de nouveau. Je me disais à moi - même : Cette ordinati(Hi est comme une mauvaise pièce de monnaie dont la fausseté ne tarderai! pas à être reconnue, et bientôt elle sera retirée de la circulation. Après l'ordination je prêchai : je récitai tout b(mnement un sermon de Bourdaloue que je débitai pour la huitième fois et qui me fit porter aux nues. Cependant mon évêcbé était peu productif , et il fallait songer à me procurer d'autres moyens d'existence. Pour comble de malheur je fus dénoncé : j'achetai une voiture et je pris la fuite ; des gendarmes., qui avaient mon signal^fnent , passèrent auprès de moi, je leur donnai ma bénédiction et ik se retirérent'relig;ieusement. Je pris le nom de dosa Passerai. Je fis recrue d'un grand-vicaire qui me croyait évêque de bonne étoffe. Avant d'arriver à la première ville qui se présentait sur notre route , je fis trouer ma voi-

ture k ooup^ de pistolet ; je répandis ensuite dand le pays que j'avais été Volé et dépouillé. On fit une quête pour moi, elle me produisit huit mille francs : je songeai à employer cette somme a me procurer un sort tranquille^ Là finit ma carrière apostolique , H probablement j'aurais cessé de faire parler de moi s«ùû un concours de fatalité qui ne me permit pas d'exécuter mon dessein. Je voulus tàtet* des dignités militaires. C'était en 1 810 : je me fis une commission d'inspecteur-général , et me présentai k un commis-» saire des guerres , en lui disant que j'avais la mission d'inspecter ses registres. Son étonnement fut extrême en voyant que je n'étais annoncé par aucune lettre officielle» Je Im répondis que ma mission exigeait le plus grand secret , je pris un ton de maître, et ildevint doux comme un mou* ton ; j'en pris avantage et lui ordonnai dé me faire précéder et annoncer à Nîmes par une estafette ^ avec ordre de me compter des fonds considérables pour l'organisation dé l'armée de Catalogne ; cette armée de Catalogne , c'était moi : tout cela s'effectua. J'étais bardé de décorations , et il ne m'en coûtait pas plus d'en prendre beaucoup que d'en prendre une seule. Du reste je quittai le commisscttue des guerres trèfr^ontent de moi. Dans

la conversation je m'étais targué , comme on le pense bien, d'un très-gk-and crédit, et je lui avais promis de lui faire avoir le cordon de la Légiond'Honneur; il me combla de politesses et de remerciemens.

rt A Nîmes, je pris dans la caisse du receveurgénéral 2 k 300,000 francs. J'eus encore d'autres sommes dont je ne me rappelle pas le montant. Enfin j'arrivai à Montpellier et je puisai encore dans la caisse du gouvernement ; mais le ministre, instruit des enlèvemens du numéraire faits par le prétendu inspecteur, avait envoyé l'ordre de

m'arrêter.

» Un jour que j'avais passé une revue à six heures du matin , j'étais allé voir le préfet ; je lui avais témoigné ma satisfaction de la bonne administration de son département et avais promis de lui faire obtenir le grade de grand-oflficier de la Légion-d'Honneur. Il était au comble de, la joie , mais malheureusement pour lui , il vit bientôt que je ne pouvais réaliser ma promesse , car une heure après , je fus arrêté avec vingt-deux officiers que j'avais trompés , qui s'étaient empressés de me suivre et qui composaient mon étal-major. Ces officiers, qui n'étaient certainement pas coupables , ne sortirent qu'au bout de

deux mois de la prison où ils n^auraient jamais du entrer.

» Quelques jours après , le préfet , qui avait nombreuse compagnie à dîner, voulut pour divertir ses convives leur procurer le plaisir de voir celui qui avait si bien joué le rôle d'inspecteur-général , et avait abusé aussi adroitement de sa crédulité. Il me fit amener chez lui. On me dépose dans une office qui n'avait d'issue que par la porte d'entrée à laquelle on place deux gendarmes ; mon projet d'évasion est bientôt conçu ; je quitte mon habit , je prends la veste, lé bonnet de coton et le tablier du cuir sinier ; je m'empare de deux plats garnis , fi:*appe du pied contre la porte, les gendarmes m'ouvrent ; je passe devant eux sans être reconnu , et sans les regaj*der, je traverse la salle a manger, et je me sauve en marmiton. Le cuisinier revient à l'office, ne trouve plus ses vétemensni ses plats, se plaint, crie bien haut; on accourt, on me cherche, et tout le mystère de mon évasion est éclaircî.

» Le préfet fait courir après moi, promet 1 0,000 francs à celui qui me livrera mort ou vif, et je reste tranquille pendant plus d'un mois dans une maison près de la préfecture , de laquelle je voyais tous les jours le préfet faire sa toilette.

» Il tallùi fttîr; je le fis. Jemerendis k Saumur, là je me créai chirurgien aide -major, à Faide d'un Traité d'ostéologie de Sabatier ; mais j'étais sobre de remèdes pour ne paa causer la mort à ceux (pie je ne pouvais guérir.

» Je parcourus successivement le Valais et d'autres pays limitrophes de la France quand je me crus obligé de la quitter. J'y rentrai peu de temps après et j'errai dans le département de la Dordogne. Je rencontrai le Collet qui venait de subir les cinq années de travaux forcés auxquels il avait été condamné à Grenoble. J'éprouvais le besoin du repos , et pour l'obtenir je sus braver l'infamie. J'échangeai mes papiers contre les siens. C'était en 1 81 8 au mois de juillet : je passai pour le Collet forçat libéré. »

Dans le département de l'Arriége ^ CoUet mit à contribution une corporation religieuse par un moyen qui prouve la fertilité de son imagination et l'audaee de ses entreprises. Il se présente^ le 12 février 1819, ches le sieur Antoine Ferré, supérieur des écoles chrétiennes de Toulouse , ^, sous le masque de la plus grsmde humilité, il lui remet deux montres en or et deux paires de lunettes dont une montée en argent ; il hii dit être riche de 4,060 livres de rente et vouloir

fonder un noviciat. Quelques jours écoules, Collet fait une nouvelle visite au révérend Père, s'accuse de ne lui avoir pas dit toute la vérité, en ce que, au lieu de 4,000 livres de rente , il en possédait réellement 20 à 24,000. Collet se rend le lendemain chez M. Lajus , marchand & Toulouse ; il est couvert de décorations , se d<mne pour avoir été sous-préfet dans le département de TAin, vante ses richesses , achète une superbe pendule sous le prétexte d'en faire don au directeur et termine par faire consentir au négociant une promesse de vente , moyennant 38,000 francs , d'une maiscm de campagne pour en faire un noviciat. Il a le secret de faire naître à tel poitit la confiance , qu'en terminant sa visite il est déjà maître des clefs de la propriété. Peu de jours après , les ouvriers sont sur les lieux pour faird des réparations et de nouvelles distributions; un mur entier est démoli sous les yeux même du propriétaire. Cependant cdui-ci commence à concevoir des inquiâ:nde$ , CoUet lui-même craint le dénouement de l'aventure , voici comment il la termine. Un jour au réfectoire , il dit aux frères : « Mes frères, vous avez commis des indiscrétions ; pour vous en punir et vous mortifier , il faut que vous alliez au noviciat faire vous-mêmes les dé-

molitions nécessaires pour nos travaux. » Tous le& frères s'y rendirent à cet effet , Collet s'était reposé de la surveillance des travaux sur le directeur. Il profite de son absence ; une voiture avait été préparée, Collet y monte, s'évade, «ne me laissant , ajoute le crédule supérieur dans sa naïve déclaration , que mes lunettes pour y voir plus clair une autre fois. »

Le tribunal de Toulouse paya ce nouveau tour de Collet de dix amiées d'emprisonnement (par défaut).

Peadant que le glaive de la loi menaçait le contumace, il s'était réfugié à la forge de Blessac. Il s'était logé à l'auberge. « L'hôte, dit Collet , était un bon homme à qui je fis croire tout ce que je voulus. Mon séjour dans cette auberge fit beaucoup de bruit dans le canton. Le maire me crut un homme exilé pour cause politique; il me soupçonna même d'être l'ex-empereur Napoléon. Tout le monde me visitait comme un personnage important , et m'offrait plus d'ai^ent que je n'en pouvais désirer. Le maire me prévint charitablement que je devais me répandre dans le monde avec plus de précaution, que je pouvais être assassiné , et que si cela arrivait , on ne pourrait faire de poursuite, vu que cet acte semblerait avoir

été nécessité par les circonstances. Je partis de cet endroit pour éviter des éclaircissemens qui ne pouvaient m'être avantageux.

3» Arrivé k la Roche-Beaucourt, je pris un appartement chez le commissaire de police, pensantbien qu'on ne viendrait pas là me chercher. Le brave homme reçut mon signalement ; il lui Ait impossible de croire que ce fût moi qu'il eût l'ordre de faire arrêter; il n'en eut pas même l'idée , et je restai chez lui dans la plus grande

sûreté. »

L'heureuse étoilede Collet va maintenant pâlir. Sous le nom de Gallat, il achète à Mareuil la terre de la Roche-Beaucourt; au Mans, il avait fait l'acquisition d'un cheval et d'un cabriolet qu'il paya d'un billet sigpiédu faux nom de GoUot; d avait souscrit encore un autre effet sous ce même nom. Les aveux d'un domestique apprennent au maire de Mareuil que Collet est précisément le Gollot et le Gallat que la justice cherchait sur tous les points de la France.

Arrêté et amené au Mans , Collet , en avouant le faux dont on l'accusait, nia se trouver en état de récidive; îl ne put convaincre les jurés, et entendit avec une impassibilité peu commune l'arrêt qui le séquestrait pour vingt ans de la société.

Collet a traîné sa chaîne de bagne en bagne, de Toulon à Brest , de Brest à Lorient , de Lorient à Rochefort. L'œil vigilant des commissaires a cherché à pénétra:* ce qu'il noomie le mystère de ses économies ou plutât de ses réserves. On croit généralement que Collet est détenteur de sommes assez considérables. A Brest , on assure qu'un envoi de 10,000 francs qui lui avait été fait, fut arrêté au moment où il arrivait à destination*

Pourquoi devons-nous ajouter que souvent la barbarie servit d'auxiliaire a la surveillance , que plus d'une fois on augmentales tortures de ce condamné pour lui dérober son secret : comme si on eût voulu l'avertir cpi'il pouvait marchander chacun des chaînons qui lui pesaient , et s'alléger du poids de fer qae la loi lui impose par un égal poids d'or que la société ne réclame plus ?

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