CHAPITRE VI
<QU£LQDK& iVASIOirS. -^^ HISTOIRE D^ARIGfMTDE , DC FAKFAH , OB BURSâU CADJKT, l>£ OUIAZR, OlC., elC, etC.
Quelle loi pourrait eiopéchet* un «sclave de fuir?
MOITT&SQUIKU.
C'est surtout au bagne que se manifeste Tamour de la liberté. La crainte des supplices ne peut réteindre. Il faut avoir vu les difficultés nombreuses que les forçats ont à vaincre, la surveil-^ lance redoutable qu'ils ont à tromper , pour se persuader qu'il faut presque du génie pour se soustraire à la captivité des galères, et cepen-< daut il n'y a pas de semaine ou cpielques évasions ne viennent attester le défaut de vigilance j et la supériorité qu'aura toujours le captif qui rêve la liberté sur le gardien qui obéit à la consigne ea faveur de l'esclavage. La disparition d'un for^t est presque un prodige , il y a quelque chose de magique dans les moyens qu'il
emploie pour tromper le regard , non-seulement des gardiens qui Tépient, mais souvent même des camarades qui l'entourent et quelquefois de celui qui est accouplé avec lui. La dernière évasion de Jean Arigonde arrivée sous mes yeux au mois de septembre, m'a laissé un souvenir d'étonnement extrême. J'étais à causer avec le forçat Collet, un sous - officier vint me signifier de la part de l'adjudant Tordre de m'éloigner. J'insiste. «Puisque Collet çst au repos, lui dis-je , je ne trouble en rien l'ordre du travail. — Aujourd'hui, me dit-il, nous avons une consigne des plus sévères. Il y a de fréquentes évasions , et il n'y a qu'un moment encore, l'homme qui était auprès de vous. . . . (J'entendis à ce moment les trois coups de canon, signe d'une évasion.) — Comment! le bonnet vert qui tenait une pioche, ce jeune condamné qui souriait ! — Il est parti. — Mais il était enchaîné. — Sa chaîne est restée, elle est la, sa veste aussi; regardez... L'adjudant tient. à la main le bonnet qui couvrait sa tête. » Je m'approche de l'officier et il me montre une touffe de cheveux , reste de ceux dont le fugitif venait de se couvrir pour cacher sa tête rasée , suivant la règle du bagne. « Comment ! en quelques minutes, sous vos yeux mlême, et dans l'emplace-
ment le moins encombre du port ! — Ce n'est pas son coup d'essai. — Etait-il à perpétuité? — Non, mais peu s'en faut ; car en énumérant les diverses évasions pour lesquelles il a été condamné à une augmentation de trois années de peine , et les nombreuses récidives de ses délits, le total de ses années de condamnation s'élève k 52. » J'obtins quelques détails sur cet intrépide coupable. Il est d'origine suisse , sa première condamnation fut prononcée par la Cour d'assises du département de laî Haute-Garonne , le 1 4 mai 1 824 , pour complicité de vol nocturne à l'aide d'effraction et de fausses clefs.
Il s'échappe du bagne , un mois après il est condamné à dix ans d'emprisonnement; plus tard reconnu comme forçat, il est ramené et condamné à trois ans de prolongation de travaux forcés pour son évasion. Il s'échappe de nouveau , et ne tarde point à être condamné , comme étant en état de récidive et pour vol, à vingt ans de travaux forcés. Reconduit encore au bagne , il est condamné à trois ans pour le fait de sa nouvelle évasion. Le 1 6 juin 1 827 , il se trouve de nouveau accusé d'une fuite, faisant partie d'environ trente-six couples de forçats travaillant à l'empilement des bois à l'extrémité du port et près du mur de clôture ; il
profile dW insUnt fayorable , et de concert drec quatre autres galériens , il brise ses fers , s^en dé^ barrasse^ place un folt madrier sur la pile et sur le mur en forme de pont , et s^élance à terre arec ses compagnons. Le mur arait quatorze ou quinze pieds de hauteur. Le dernier qui tenta Tévasion, fut vu au moment où il s'élançait hors de Tenceinte ; aussitôt les gardes de crier, de courir. Les fugitifs n'avaient pas assez d'avance , ils sont arrêtés sur le bord de la rivière qu'ils voulaient mettre entre eux et leurs gardes ; un d'eux fut saisi au milieu des flots par un marin qui montait un canot. Pour cette dernière évasion Arigonde subit une prolongation de trois années ; les autres, condamnés k perpétuité, ont été mis à la double chaîne , et y resteront encore deux ans et six mois^ Moins heureux que leur camarade, fl§ expient leur tentative par cette cruelle captivité , et le clief Arigonde , qui trouva dans l'augmentation de sa peine une nouvelle force pour tenter ^core les chances d'une fuite mieux combinée , respire maintenant l'air de la liberté, heureux s'il échappe long -temps aux recherches sou* vent dirigées par-d'anciens camarades libérés ou
* La Gazette des Tribunaux m'a fourni le détail des eondaniDalMii.4 d' Arigonde.
fugitifs eux-mêmes , qui espèrent , par une tra-» hison , mériter une indemnité ou une commutation de peine. Arigonde est âgé de vingt*un ans , il porte une physionomie spirituelle , il s'énonce avec facilité. D'après le calcul des condamnations encourues par lui, s'il est ramené au bagne cette année, il n'en sortira que vieillard, et rheure de la liberté ne sonnera pour lui qu'alors qu'il aura atteint sa soixante-douzième année.
L'histoire des évasions formerait un énorme volume. Celui des condamnés qui fournirait les pages les plus curieuses , serait le célèbre forçat à vie, André dit Fanfan. La série de ses crimes n'offre aucune particularité intéressante. Il a commis des vols nocturnes avec menace de violence et de faire usage d'armes dont ses complices étaiait armés. C'est la captivité, la gêne des chaînes qui a rendu Fanian tin des pins illustres personnages des bagnes. Il fut long -temps la terreur des gardirâs. Le r^;ard s'écartaît-il un moment de lui , bientôt trois coups de canon avertissaient les bradés voisines de gendarmerie de courir après le plus rusé des condamnés. Un garde-chiourme brusquait-il Fanfan : « Demain ,' disait-il, tu ne me frapperas plus. » Et douze heures écoulées , Fanfan était dans les champs sous un
tas de foîn ou blotti dans le grenier dHine ferme. Fanfan avait-il un rendez-vous d^amour ou un projet d'orçie? Le billet de faire part de son évasion partait en même temps que lui , et ils arrivaient ensemble a destination^ Quand il disait à un camarade : Le pied me démange^ c'était le signe infaillible d'un départ prochain^ Soumis à une sut^veillance des plus sévères , sans cesse sous les yeux d'un garde-chiourme ou d'un renard S placé sur le banc à côté du sbire, Fanfan, reconduit au bagne après une évasion, conçut encore le dessein de vivre un moment en liberté. Se glisser par la ruse au nombre de ceux des camarades qui travaillent dans le port était devenu impossible , l'œil du garde-chiourme faisait une trop sévère inspection des figures au moment de franchir la grille de la salle. « S'il existait, se disait Fanfan dans ses rêveries , un souterrain qui , traversant toute la laideur de la cour du bagne , eut une issue dans le port , il ne serait point impossible avec un peu de patience , en me glissant la nuit sous mon banc , de faire dans la muraille une saignée qui me conduisît à la liberté.... » Une difficulté se présentait, elle eût arrêté tout
' Nom de ceux des condamaés qui sont les agens de la poKce dn commissaire du bagne.
autre que Fanfan : ce souterrain n'existait pas. Fanfau se propose de le creuser. Qu'on juge de la difficulté d'une telle entreprise et de la longue patience qu'elle exige. Fanfan n'est arrêté ni par la longueur du travail , ni par la privation d'outils , ni par la crainte qu'un grain de terre ou de plâtre trouvé dans le bagne ne trahisse la démolition. Il désigne plusieurs camarades pour partager avec lui les chances de l'évasion ; mais seul il en prépare les voies , et quand la nuit vient plonger dans le sommeil les forçats , que le dernier coup de marteau qui ferre le condamné sur son banc a retenti ; Fanfan d'une main adroite défait un des chaînons de ses fers ; il se glisse sous son banC) et, à l'aide de quelques clous, ébranle d'abord une large pierre de taille y puis attaque le sol , creuse la terre, remonte de moment en moment sur son banc pour faire acte de présence en cas de visite , redescend presqu'aussitôt sans que le moindre bruit, le moindre choc éveille la suîpveillance. Plusieurs mois avaient été con* sacrés à cette œuvre de patience, et pendant ce temps , chose incroyable qu'çn n'oserait affirmer si les gardiens eux-mêmes ne l'attestaient , les survèiHàns n'aperçurent aucune tache de plâtre jprovenaiit de la dégradation du inur , m au-
ciine trace indiquant une extraction de terre. Quand le jour suspendait le travail, Fanfan replaçait avec une telle adresse la pierre qui masquait son trou, qu'il eût été impossible, même en la regardant ayec soupçon , de penser qu'elle fôt seulement ébranlée. La trahison vint mettreobstaeleà l'accomplissement de la tentative ; un des confidens de Fanfan se fit condamner au cachot pour une légère faute ; se dérobant ainsi aux regards du chef de l'entreprise, il manda le conunissaire du bagne , et lui dévoila les projets de Fanfan. Alerte aussitôt; le chef de surveillance veut prendre la nuit même le coupable en flagrant délit ; à minuit il pénètre dans le bagne, quelques subalternes l'accompagnent; il prête ro-. reille , un léger grattement le guide ; la lanterne sourde s'ouvrant aussitôt laisse apercevoir Fanfan travaillant avec activité. Le coupable est saisi, livré à l'exécuteur et fustigé. Au milieu des tortures, Fanfan souriait encore. La dupe n'était pas lui. Le commissaire du bagne était victime d'une mystification ; Fanfan avait des intelligences secrètes qui lui apprirent la visite nocturne que M. Cr.... se proposait de faire; sachant que le commissaire, instruit de son projet, ignorait cependant l'endroit où se trouvait l'ouverture pra-
tiquée, il se garda bien à Uheure indiquée de s^ rendre; mais se glissaùt sous le banc à l'autre extrémité de la salle , il enleva une large pierre du mur pour faire croire que là commençait la route souterraine cpi'il préparait* Envoyé à Thôpital par suite de la bastonnade qu'il venait de recevoir, Fanfan y demeura quelque temps. Revenu au bagne, il reprit l'exécution de ses projets d'évasion et continua les préparatifs qu'il avait suspendus , et qui n'avaient point été découverts. Il était à la veille de jouir du fruit de son audace , mais la trahison le surveillait encore; cette fois elle fiit plus adroite, et l'avant - veille fixée pour le départ , Fanfan fut de nouveau assailli par la brigade de surveillance. Ce ne fut point sans un étonnement mêlé de crainte que M. Cr....
jeta les yeux sur cette issue que la persévérance du condamné avait établie en si peu de temps. La profondeur du canal souterrain était de plus de seize pieds ; l'ouverture peu étroite permettait à peine au corps de s'y glisser; bientôt plus à l'aise on se trouvait comme dans une petite hutte ou chambre noire ; là Fanfan avait établi le vestiaire , là était le dépôt des divers habits qui devaient servir au déguisement du chef et des compagnons ; le reste de la route , se rétrécissant , se prolongeait
jusqu'au port. En un instant tous les beaux rères de Fadfan sont détruits , il est de nouveau fustigé rigoureusement; il voit la chaux et le plâtre fermer le chemin qu'il avait ouvert à la liberté. Le commissaire du hsigne , redoutant sans doute qu'une seconde issue n'existât ailleurs , et soupçonnant qu'il pouvait être encore le jouet d'une ruse, fait changer les forçats de salle, envoie les bonnets verts dans la salle Saint-Antoine , et place dans celle Saint-Gilles les rouges moins en« treprenans pour recouvrer une liberté qui ne leur est ravie que pour quelques années.
Fanfan semble maintenant avoir tourné son génie vers l'industrie et le commerce , il est un des plus adroits ouvriers en paille , et sa renommée lui assure un débit considérable de ses ouvrages.
Après Fanfan, Rostan a des droits à la célébrité. Dans l'espace de quatre ans il s'évada quatre fois. Les gardiens le jugèrent sans doute plus redoutable que Fanfan , car ils demandèrent sa translation dans un autre bagne, désespérant de pouvoir s'opposa' à ëes tentatives toujours couronnées de succès. Prenons noté des souvenirs qu'il a laissés à Rochefort.
A l'âge de dix-neuf ans, condamné à dix ans de
travaux forcés pour complicité de vol avec ef* fraction , il fut conduit au bagne de Lorient après avoir fait une station de quelques jours à celui de Rochefort. Il s'évade ; arrêté par la gendarmerie , il se donne un faux nom , se déclare déserteur d'un bataillon colonial ; l'autorité militaire le fait diriger sur l'île d'Oleron où se trouvait le deuxième bataillon d'Afrique. Arrivé à Rochefort , il est reconnu malgré ses moustaches par un garde-chiourme, et le forçat fugitif reprend la livrée du port. Il est mis k la double chaîne. Il dérobe un coupon de toile à voile , est surpris ; prévoyant les suites d'un rapport y il sort de la cour du bagne, se cache près du magasin général; deux jours se passent sans qu'il soit retrouvé ; mais la nature de ses habitudes fait croire qu'il ne partira point sans commettre quelque voL On épie ses traces. Sur les neuf heures du soir Rostan sort de l'atelier de la menuiserie avec une échelle, la pose contre un mur qu'il escalade , puis se laissant couler le long d'une dalle, il allait se trouver dans la cour du principal établissement lorsque deux gardes-chiourmes le saisissent par les jambes. Il est condamné de nouveau à huit ans de travaux forcés et à la flétrissure. Douze jours s'écoulent, Rostsm, accouplé avec un forçat^
travaillait à la fatigue. Il coupe sa chaîne, ne conserve que son anneau, prend sur ses épaules une pièce de bois de manière à masquer sa figure, traverse ainsi tout le port et s'arrête devant la corderie ; il force un des barreaux de la première fenêtre et se cache jusqu'au soir. Après le coup de canon qui précède la retraite , se trouvant seul dans ce vaste atelier, iLva droit au bureau du maître cordier, y prend une reding;ote, une casquette, passe dans l'appartement voisin , enlève un pantalon d'une armoire qu'il ouvre ainsi que toutes les autres portes, s'occupe trois heures à limer sa manille , force plusieurs serrures , escalade quatre murs et se trouve dans la ville* Là , au lieu de profiter des instans , il semble n'avoir point assez fait, il sait qu'il existe dans les magasins des vivres une caisse destinée à payer les forçats travailleurs. Sur l'heure de midi , croyant ne trouver personne dans cet établissement, il s'y réfugie et se cache sous un escalier ; mais il est découvert ; pour ces derniers faits , il est condamné aux travaux forcés à perpétuité et à la flétrissure des lettres T. P. , ajoutée à la marque T. à lacpielle il avait été condamné antérieurement. Après ces derniers faits on le dirigea sur Brest. Quand il partit , deux gen-
darmes raccompagnèrent ; on lui lia les pieds et les mains , il (nt étroitement garrotté par tout le corps sur une charrette. Ce fut un jour de fête pour les surveilians que celui qui les déchargea d'une telle responsabilité.
Une évasion antérieure à celles dont je viens de faire mention j est celle d'un forçat dont le nom n'est plus aussi présent aux habitans de Rochefort que le trait d'audace qui lui fit recouvrer sa liberté. Il fut un temps où les condamnés qu'une conduite régulière ou le repentir rendaient dignes de quelques égards , étaient dispenses des travaux du port, et pouvaient être employés comme commis ou comme domestiques chez les notables habitans de la ville et principalement chez les employés de l'administration de la marine. Ainsi , dans chaque maison, le cuisinier, le palefrenier, l'instituteur, le professeur de musique se présentaient avec le bonnet de laine rouge sur la tète ; quelquesfois même on les autorisait à ne conserver que le gilet du bagne qui se cachait sous un habit ou une veste bourgeoise. Au pied, seulement un simple anneau, emblème de captivité, trahissait l'expiation d'un crime. Un forçat servit longtemps chez M. Barbier, chef des mouvemens du
po|*( ; croyant sincères les nombreuses protesta^ lions de retour à la vertu que lui faisait le condamné j n'ayant que des éloges a donner de la régularité de sa conduite, la confiance de M. Barbier fut bientôt assez grande pour le laisser seul à la maison. Les bontés de son protecteur étaient pour le détenu des amendemens à lâi sévère loi de l'esclavage, mais celui-ci rêva bien-r tôt la liberté, et il voulut la conquérir d'une ma-r nière brillante. Ce n'est point avec le vêtement bourgeois , ou grâce à la blouse du roulier qu'il trompa les regards des sentinelles placées aux portes de la ville ; c'est sous le brillant costume d'un officier supérieur. Il étrille avec le plus grand soin un des chevaux de son protecteur, l'équipe avec luxe, se dcpouille de la petite livrée du bagne, revêt Fhabit de grande ordonnance du chef des mouvemens du port, pose le chapeau militaire sur sa tête , s'élance sur le coursier qui hennit d'impatience , s'approche en caracolant de la porte principale ; la sentinelle crie , le po^te se place sur deux rangs, le tambour bat, on présente les armes au faux officier supérieur, il met son cheval au trot, et ce n'est qu'à Niort qu'il vend sa monture pour prendre place dans ime diligence, y alerte est donnée., le signalement
^urt lea départemens limitrophes , et le forçai met en défaut tous les limiers de la police avec lesquels il est peut-être aujourd'hui accouplé.
L'évasion de Bw^eau Cadet , au mois d'août dernier , a fourni quelques preuves nouvelles de Taudace qu'inspire le désir de se soustraire aux lortqres du bagne. Enchaîné dans un lit à l'hôpital^ objet d'une surveillance spéciale, il coupe sa chaîne) s'affuble d'un drap qu'il tourne autour de son corps comme un tablietr de pharmacien , cache sa tête sous une profonde casquette , passe au bout de la salle entre les deux Uts où les gardes-chiourmes sont assis éveillés, rencontre plusieurs sous-officiers qui, causant en groupe^ obstruaiept l'ouverture d'une porte , s'ouvre un chemin au milieu d'eux , gagne le jardin derrière l'hôpital, franchit le mur, et jouit de la liberté qu'il a acquise par un trait de hardiesse peu commun.
On ne peut passer sous silence l'évasion de Depiaze. Elle est l'objet d'un doute qui tient l'esprit suspendu entre l'estime qu'il accorde à une action honorable et le mépris dont il frappe cç qui est infâlme. Long-temps Demaze supporta sa captivité avec résignation , il s'était habitué ^ la souffrance du bagne , elle semblait pour lui motna cruelle que pour tout autre. Un compagnon
d^infortune accouplé avec lui fut mis en liberté après son temps expiré. Dès ce moment une sombre mélancolie s'empara de celui qui se trouvait isolé. Il résolut de suivre son compagnon de chaîne, il exécuta son dessein, il s'évada et fut rendu à celui dont la loi le séparait. On ne tarda pas cependant k suivre sa trace, et il fut bientôt repris. Quelques camarades prêtent à cette évasion le motif d'une affection infâme; d'autres condamnés, loin de flétrir cette intimité de deux coupables, l'entourent au contraire d'un certain respect, et regardent la fuite de ce condamné comme l'obéissance à un noble élan de l'ame. Oh ! sans doute dans ce lieu d'exil où le corps souffre tous les supplices , où l'ame est livrée à toutes les angoisses , l'homme doit ressentir le besoin de cette sympathie qui attire la souffrance pour la diviser ; il doit céder à cette force d'attachement qui confond ses douleurs avec celles d'un
compagnon d'infortune Croyons donc que
l'amitié a pu s'asseoir sur le banc du galérien; elle a rendu la chaîne de Demaze moins pesante , et le poids des fers n'est devenu insupportable pour lui qu'au moment où elle cessa d'en soulever les maillons.
Demaze, sous la livrée du crime, laisse voir
des manières aisées qui annoncent une certaine habitude du monde ; il a été quartier-maître, un faux Fa conduit à Rochefort. 11 est condamné à perpétuité.