‹ Les baleiniers, voyage aux terres antipodiques;Chapitre 12 sur 22 · LE GRAND BALEINIER DE SAG-HARBOUR · texte numérisé non relu

LE GRAND BALEINIER DE SAG-HARBOUR

L'hiver, sans «être rude, empêchait parfois nos canots de chasser, et l'équipage, forcément consigné à bord, s'ingéniait à combattre l'ennui.

L'atfclier de couture, qui avait foiuiii des robes de cotonnade à ces dames, chômait. Que faire? L'amour était sans attraits, et l'oisiveté fatigue pluâ nos hommes qu'une journée entière passée à manier l'aviron.

Les uns faisaient la lessive, d'autres raccommodaient leurs hardes, d'autres causaient en cercle ou écoutaient les histoires racontées par quelque ancien pécheur,

La lessive des baleiniers est assez curieuse : ils

trouvent dans la baleine la quantité de potasse nécessaire pour saponifier l'épaisse couche d'huile placardée sur leurs vêtements.

Vous savez, ou vous ne savez pas que le feu d'un fourneau où l'on fait fondre le gras, est alimenté par le résidu spongieux des fragments de graisse jetés dans les chaudières. Ce résidu, formé des mailles du tissu cellulaire renfermant l'huile, brûle rapidement et dégage beaucoup de calorique, et ses cendres sont riches en sel de soude et en potasse.

On recueille ces cendres et on les place dans une barrique maintenue debout, défoncée par en haut, mais ayant au bas un double fond. Ce double fond supplémentaire est perforé de trous nombreux, et séparé du fond ordinaire par un vide de quinze à . vingt centimètres de hauteur. On verse de l'eau douce par-dessus les cendres; l'eau les traverse et entraîne les sels, et alors on pratique une ouverture au . bas de la barrique, on recueille im liquide rougeâtre, bien plus énergique que celui que nos ména;gères appellent du lessif.

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Ce lessif de baldne émulsionae cofflplétemmt les corps gras et Thuile, et telle vareuse qui se tenait debout, tant elle était imprégnée de caisse, devient, après cinq miautes de friction, aussi souple et aussi oette que si elle n'eût jamais été trempée que dans r^u pure*

l^ t^pitaine perm^ ce nettoyage après chaque $érie d'huile mise en eaie.

Voilà donc où nous en sommes : les uns blanchis-» sent, raccommodent teurs bardes, fitd*au)tref,oi«tfft, causent ou écoutent des contes. Ces derniers font un cercle autour du mattre eook, qui a étabit son moa* Un A c^Sè au bout d'im aaspect emmancfaié dans le guijddeau, ^ pr^iare à grande tours de tous nos f^ tiou» de la semaine^

Itattreeook, je vousTaidit, ëtaM le ennbwr brev^du boni. H texpliq^t les révas^ «^ûsait isur des pressÊotinents, peéaa^siit les coups de mai, aanôft jMT ocear le P^ût Àlhert, et i»ratiqaaait fidiioiteoMiil «eriaîiis tours de physique âmiisante, tds (^ la lu brication du poil à gratter, le moyen détartre le feu

à im bout da fil caret «ans la biPÛler, «i bien 4'auires

On le vënérait ; m faisait mî^aK^ o& Taim^' Quaud le capitoiQ^ et lui ^mmU chaque loir, la viande Biàée destinée aa Imiemom^ il iœppiniAit^ fidQs sepupule, un fmudukuK coup de bascuie à h romaine, et la ration de lard dee matelots grosai^ sait aux dépens de l'armateur. fM outre^ il donoiii toujours la solution des questions débattues dans le posta de l'équipage, et, quand il jugeaU, e'ëtait «ana retour, e'était sans appel.

C^urd'hui, la eouYersadon était d^auiaoi plus animée autour du mouUnJiea£i, que quelques esprits f<H*ts osaient eontredire mattre cQok.

-T- X)«ii, oui, dis^t-U en suspendant k fotatioadu tnoulia, et retenant d'une main son bonnet, qnB ie vent, tond>é de la ralingue de misaine, mepaçait de jeter à la mer... Oui, oui ! que Vare-en^eiei du JNord me serve de cravate, et que je les fasse fondre dans le boîtiar de ma montre, si vous en tuez une seide de ces baleines... Entendez-vous?

— D a raison, mattre Gook, murmurèrent quelques hommes, découragés par huit jours de nage continuelle et inutile : il a raison.

-* n a tort, et c'est moi que je vous le dis, moi que je suis un ancien du baleinier le Souvenir-de^ Marseille... et que nous en tuerons I ... et qtie ce sera bientôt, et que ce sera plus d'une, s'écria un harponneur provençal.

Seul, entre nos matelots, le Provençal s'était toujours montré rétif à la voix prophétique du vieux cook. Celui-ci, pour toute réplique, secoua la tête, le poignarda d'im regard de travers, et recommença stoïquement à moudre le café.

— Faut croke qu'elles ont le ventre bondé de cailloux, ajouta timidement un novice. Quand nous les accostons, elles se laissent couler bas, sans montrer la queue. Pas vrai, maître, qu'elles ont leur cale plme de cadlloux I

— Silence, Fatras! si tu n'as que ça à dire, silence ! s'écria d'une voix de tonnerre le cook, heureux de saisir l'occasion de décharger sa mauvaise

humeur sur le pauvre novice; silence! — Tu as vu, tu as touché, .tu as senti, tu as goûté du manger de baleine, cette sauce rousse qui flotte sur le bouillon de la mer, et tu prétends qu'elles avaient des cailloux ? Allons donc i ... ce n'est pas ça qui les fait couler... Je le sais bien, moi. .. Je n'ai pas navigué pendant dix ans avec les plus fameux capitaines du Havre, sans apprendre à connaître ces baleines-là... Elles sont aussi rouées que les baleines du Brésil Blanc; vous ne leur passerez pas le faux croc^ mes petits enfants ! — elles ont déjà fait voir le tour à des malins plus malins que les malins du Grand^Souvenir-de-Marseille !

— Eh I que c'est vrai qu'elles sont un peu volages, mais que nous les aborderons tout de même, et que je crève, moi, si je ne leur enfonce cinquante centimètres de fer dedans le flanc, reprit le Marseillais.

— Tu crèveras peut-être, je ne m'y oppose pas, bien au contraire, répliqua le cook. Mais, si tu mets tes centimètres de fer quelque part, ce ne sera que dans l'eau.

144 LKS «AtÉflflïRS

I/ûssîstanee se prît k rire, et lé (JOok, joyettî: d'avoir toujours Tapprobation géiïéràle, abaïidoima le mnncho du moulin^ s*assit sur le guindean, exharda sa chiquo, la plaça ati frais, derriite son oreille, qu'il rci^ouvrit de son bonnet, et, se croisant les bras, se prc^para à satisfaire les curieux qui lui demandaient à grands cris pdurqud les baleines nous échappaient ainsi, en sondant, au premier bruit des avirons.

— Vous voulez donc que je fous dise potir(ïuoî vous n*en tuerez pas une seule, de ceS baleines ?

— Oui, oui...

— Eh bien, je vas vous le dire. . . — Attention f . , . attention t

« t'eigne de buis,

> Peigne de bois,

» Peigne de corne,

> Qni crèvent les yeux à ceux qui dorment.

Et le public répondit ea chœur à cette invitation :

*— Attention I attention!

» Cuir de peau,

LÈ^ feALEINIfcfti^ {{S

» Sous'pieds de gnAtres, > Talons de bottes t

Et le maître cook de débiter le prologue oblige de tous les conteurs de bord... Je passe quelques-unes de ses meilleure invocations, mais des plus épicëes, beaucoup trop épicées, même... Et il terminale, préambule par cette série de coq-à-l'âne...

— Traverse montagnes, perruques et catogans i

» Arrive cinq cents j^eds au-dessus du soleil levant,

» Dans un pays charmant,

» Ob les enfants de quatre ans

» Jouent au petit palet avec des meules de moulins à vent.

» Etod quatre hommes et un caporal font lever le soleil à grands coups de perche.

» Attention i . .* attention I . . .

Ce burlesque prologue est à un conte ce qu'est à

une pièce de théâtre l'ouverture qu'exécute l'orchestre. Un auditoire de matelots, étendus pendant le quart de nuii autour du grand panneau, sur lequel s'est accroupi un loustic conteur, cet auditoire, disje, a besoin d'être réveillé, stimulé, secoué, afin de prêter mieux l'oreille.

Or, ce prologue a pour but de secouer, stimuler et réveiller l'auditoire.

Maître cook, n'ayant pas dédaigné ce coup de fouet, continua sérieusement en ces termes :

— Je vous disais donc que vous ne piqueriez pas une seule de ces baleines !

— Pourquoi?

— Ahl vous êtes curieux. — Soit! — Vous n'en piquerez pas, à cause de... de la... coquin de mot ! il s'en va toujours quand j'ai besoin de lui... enfin, c'est à cause de la chose... qui disait... comme quoi. . . que quand on est défunt. . . ça consiste à être mort et à revenir dans le gabarit d'un autre particulier... Vous Comprenez, n'est-ce pas?,..

Ce début attira singulièrement l'attention des ma-

telots. Le cook chercha encore un instant, mais inutilement, ce mot qui le fuyait, et, se promettant de me le demander quand j'irais allumer ma pipe à la cuisine, il poursuivit :

— Enfants, vous comprenez bien ce que je veux dire; vous ne piquerez pas une seule de ces baleines, parce que, autrefois, elles ont été de vieux baleiniers!

— Oh I oh I oh I s'écria tout l'équipage.

— Oh! qiie]e dis que ce n'est pas vrai 1... et que en voilà une de blague ! voulut s'écrier le Provençal.

Mais un murmure d'indignation couvrit sa voix.

— Ah! vous riez... C'est pourtant connu dans tout le Nord- Amérique. Des baleiniers, des satanés baleiniers d'autrefois sont condamnés, pour leurs péchés, à revivre en baleines. Aussi, examinez-les bien, les vieux roués, quand ça s'amuse à soufHer un mille au vent à nous, et que ça n'a pas l'air d'aller de l'avant, ça vous entend, aussi bien que je l'entends, le cri de notre vigie, le grand hunier que l'on masse et le branle-bas de pirogues. Ça se laisse

H8 LES fiAlEtNlËAS

approcher à une longueur d'aviron, puis ça vous regarde en dessous, et, quand le harponneur selève, ça s'affale sans rien dire, à je ne sais combien de brasses de fond, et ça va se relever un mille plus loin, en soufflant et en riant* . . Va les chercher, jeune orgueilleut du Souvenlr-de-Marseille... Oui, oui, mes enfants, ces baleines ne sont que des ci-devant baleiniers, et pas des Français encore; ce sont des Américains, des anciens de Sag-Harbour. Ils flairent et reconnaissent l'odeur du goudron à trente milles dans le vent, et ne se laissent approcher que pour se distraire en nous entendant goddemmer.

9 Je vous dis ça, moi, parce que c^est vrai et que je le tiens de personnages respectables qui sont toujours revenus au Havre avec un complet chargement d'huile, et n'ont jamais menti. J'ai péché pendant dix ans avec eux, et, si nous n'avions jamais chassé que du poisson de cette espèce, on aurait pu, chaque fois que j*ai débarqué, au retour, sur les quais du Havre, on aurait pu me prendre par les pieds et secouer mon individu la tète en bas. . . Bien sûr

LE& BALËINIEKS il9

que les pièces de cent sous ne seraient pas tombées de mes poches... tout comme si j'avais fait uq voyagé à la part sur le Grand'Souvenir'de'Marseîlle. •— Attrape, Provençal î

— Ouï , je me ferais un cure-dents avec le mât de beaupré et un mouchoir avec la grande voile (car, à terre, c'est malhonnête de se moucher avec les doigts), plutôt que d*acheter, pour un verre de tafia qui ne me mettrait pas la langue à flot, toutes vos parts d'huile que nous ferons ici jusqu'à la fin de la saison.

Et, cela disant, maître cook reprit la manœuvre du moulin, tandis que ses auditeurs, découragés, le regardaient, bouche béante.

Ds semblaient attendre de nouvelles révélations,

— Eh bien, qu'avez-vous 'donc à me regarder, vous autres?... reprit-il. Est-ce que vous ne me croyez pas? Parbleu! vous avez raison ; je ne suis pas payé pour vous dire la vérité... Demandez-la à mossieu du Gr(ind'Soui}emr'de'Marseille... Mais que le feu du ciel m'élinguè, qu'il vente la peau du dia-

120 LES BALEIIflERS

ble à chavirer le bateau, à décomer les bœufs et à faire ployer mon pouce, si la cabousse (le fourneau^ s'allume jamais pour fondre seulement une livre du gras de ces baleines.

— Pardon, maître cook, vous avez raison; mais dites-nous donc pourquoi, sans vous commander, pourquoi les anciens de Sag-Harbour sont devenus baleines... sans vous commander...

— Ah! c'est toi qui m'interroges, failli chenapan de novice... Vraiment, tu as des sentiments et de l'honnêteté... Je te dirai cela plus tard... quand ces messieurs seront las d'amener sur ces bêtes, et que nous ferons route pour la France... Apprends seulement, pour ta gouverne, que la chose s'est opérée il y a quinze ans, alors que tu étais encore au bossoir de ta maman.. . Oui, il y a quinze ans que toute une famille de Sag-Harbour, garçons, filles, mari et femme, toute la sainte famille, enfin, a été mise à l'eau. . . Et, depuis quinze ans, elle doit avoir pondu des petits.. . Voilà pourquoi il y a tant de baleines de cette espèce.

LES BALETNIERS 121

— Racontez, racontez ! fut le cri général des auditeurs. — Racontez!

Le cook se fit longtemps prier; mais enfin il céda. — Le Provençal, aussi curieux que les autres, ne s'éloigna pas; au contraire, il offrit au cbok pour se réconcilier avec lui, une énorme chique neuve; mais celui-ci la refusa.

— Merci, dit-il, la mienne est là, au frais, et, si je ne la travaille pas, c'est que l'histoire que je vais vous raconter est si épouvantable, que, dans le saisissement qu'elle ne saurait manquer de me causer à moi-même, j'aurais peur d'avaler le pruneau. — Je disais donc que tous les membres d'une famille de Sag-Harbourg avaient été gratifiés d'une queue et d'une paire de nageoires... Mais, d'abord, apprenez ce que c'est que Sag-Harbour.

j Sag-Harbour est le grand port baleinier de Long- Island, une île du Nord-Amérique, une fameuse île, entourée d'eau comme VAsia^ et où il n'y a pas un seul particulier qui ne soit marin et baleinier, toujours comme sur VAsia. Les femmes y sont sensibles.

122 Lfi$ 1»ALfit!VIËtlS

Quand un Français met le cap sur elles et laisse arriver, car le Français doit toujours se tenir dans le vent, elles manquent leur grand hunier pour Tattendre. . . Je sais cda, mol, }'en suis sûr, parce que, entre paren* thèses, j'y airelâché, dans Long-Island, voilà dixans, en allant à New-York, par suite d'un satané coup de vent, et, comme alors ma perruque était plus noire que le coltar, et que je pouvais Influencer avec avantage toutes les beautés qu'il me plaisait de relever avec mon compas, j'aîbeaucoup navigué avec ces charmantes insulaires, qui portent fort bien la toile, et n*ont jamais le mal de mer que quand elles font un enfant. 9 Mais lofe d'un quart pour elles. Ce n'est plus de mes scélératesses passées que j'ai à vous entretenir. Je vous disais donc que le Sag-Harbour^ un trois-mâts, un magnifique trois-mâts, jaugeant autant de tonneaux que je puis avaler de petits verres de genièvre (sans perdre la raison, par parenthèse), pendant la semaine des décomptes (1), — sept cents! —Ce

(I) Le décompte eat la lomiiie qui revient à chaque matelot pour sa part d'huile, au retour de la campagne.

LES fiALËINlËH» 123

trois*mâts se nommait le Sag^Harbouf^ et, soit dit en passant, c'est une belle chose que de naviguer sur un navire portant le nom du pays. Chaque fois qu'on parle du bateau, on parle de la patrie, et le biscuit, tout pomTi qu'il est, vous semble aussi bon que du pain frais; en parlant de la patrie, on tortille son morceau de lard salé, comme si c'était une tranche du cochon de Noël, et les fayots que je vous fais cuire avec tant de sollicitude, on les trouve aussi tendres que les petits pois du jardin de son vieux bonhomme de père! et cette bière, cette bière au spruce, spruce-beer^ pour laquelle je devrais obtenir un brevet de perfectionnement, il n*y a pas, dans toute notre Normandie, un quartaut de cidre qui la vsdlle, A.hl oui, tout y est bon quand le navire porte le nom du pays I • . . — Au reste, mes enfants, ce que je vous en dis, ce n'est pas pour vous indisposer contre VAsia... Ne croyez pas non plus que j'aie de la rancune contre notre armateur. Non, non 1 mais j'avouerai avec vous que nous sommes traités comme des nègres, comme des chiens, et je vous garantis

124 LKS BALEINIERS

que« si j'avais un millier de petits écus de rente, il n'y aurait plus de capitaine ni d'amiral assez roués pour me donner deux cent cinquante francs d'avan^ ces et me faire signer l'engagement de manœuvrer les chaudières de son bord. Adieu la turlutine^ sî j'avais un millier de petits écus i

9 Hais reparlons du trois-mâts de Sag-Harbour.

9 A son prmnier voyage» il revint avec cant barils d'huile, tandis que les autres en avaient deux mille. L'armateur fit une grimace au capitaine, mais ne le congédia pas. — Ds étaient cousins, éL le cousinage, mes aifants, est très-utile ea ce bas inonde. Aussi, moi qui vous parle, jamais je n'aurais Cùt mon premier voyage de maître cook sur ràrdàmèdej du Havre, voilà douie ans, si ma mère-gmid (ipie Dieu ait son âme en paix), si ma mère-çrand, vous disje^ n*eùt pas été la bonne amie présomée du grandp^re du capitaine de rArtkmèdej, et soit dilen passant, c'est de ce même capitame de FAinkimède qae je tiens les détails de lliislâire que ipoos awi rhonneoT d'^entendre raeottlar.

LES BALEINIERS i2S

i j Au second voyage du Sag-Harbour^ même chance,

I Alors l'amateur fit deux gi'imaces et demanda au ca-

pitaine s'il n'avait pas été faire la pêche aux piments ; sur la côte du Brésil, façon spirituelle de lui repro»

cher son malheur.

> — Look'Sharp^ — et, soit dit en passant, le capitaine se nommait Look-Sharp^ ce qui signifie bon œil^ œil de vigie, — maître Look-Sharp, ajouta poliment l'armateur, vous pouvez maintenant, si cela vous convient, aller prendre le commande- * ment du Grand- Voltigeur-Hollandais .

» Le pauvre capitaine dégommé s'en alla, content comme une poule qui a trouvé un couteau ; ne sachant plus dans quel aire de vent gouverner, il rentra au domicile de sa conjugale.

» — Petit, lui dit madame en l'embrassant, allons acheter cette robe de soie que tu m'as promise.

» Look-Sharp, sans répondre, secoua la tête.

» — Petit, poursuivit-elle, petit, je veux ma robe de soie.

» Ces coquines de femmes ne dérâpent jamais !

126 tË$ ftALHfNlËilS

» — Eh » va donc plutôt chercher ta rieine robe de coton. Noa» la vendrons potir acheter du biscuit. Je suis coulë, madame Look-Sharp, coulé, et je n^ai plus qu'à prendre le command^nent du Grand-Vah tigeur 'Hollandais,

» Voilà-t-il pas qd'à cette déclarattôn madame la capitainesse se laisse tomber en pagaye sur le tillâc de son appartement, et demeure immobile comme une dpôme, rëcoutille des yeux fermée et poussant des soupirs par le grand panneau de sa bouche.

» Mattre Look-Shatp, au cœur sensible, s'ëlaâce vers !a demeure du pharmaco voisin, et revfent aussitôt avec un charçement de terre sulfuHque pour tirer madame de cette bordée d'évanoulssemait

» Ah! le pauvre homme! n'aurait-il pas mieux feit de lui administrer une décoction de bois tordu (coups de bout de corde), La coquine venait d'apparetDer pendant son absence. • • Elle avait filé son câble, la voleuse, emportant sa tirdire et les lojoux du ménage.

» — Ahl Look-Sharnl Look-Shaip, tu es un

tÊS BALÈÎNIÊfeft 127

homme pérdû, se dit h Itiî-même rînfôrttiné capitaine; pltis de fetïime, plus de navire}, pins d'argent I... Où mettre le câp, maintenant, si cé n'est au large?...

* Et le malheareui, bien décidé â avaler sa gaffe (à mourir), se dirigea du côté de la mer.

» — Rien de pltis facile qae de faire nn trou dans Teau, pensait-il ; quand même je sais nager. — Dix livres de galets dans un mouchoir, et le mouchoir pendu â mon coti avec un morceau de bitord pour chaîne de montre, ça suffira.

j» Le pauvre ci-devant capitaine chemina donc te long du rivage, jusqu'à ce qu'il arrivât â un endroit écarté; la marée était basse, ça ne lui fit pas plaisir, car il lui faudrait se mouiller les pieds et s'empêtrer dans le goëmon avant que de rejoindre la pleine eau.

> Le soleil, sur le point de se coucher, avait déjà défrisé sa grande perruque de feu, et il ne lui restait plus qu'à décapeler sa culotte et ses bas pour descendre se rafraîchir dans le grand bassin. Look-Sharp prépara donc son portemanteau de voyage, en rem

plissant sa cravate de galets, et, tout en la remplissant, il soupirait, sanglotait, et levait les yeux au ciel. Mais ne voilà-t-il pas que, tout à coup, il voit venir vers lui, du côte de la pleine mer, un grand monsieur qui sort du rouleau des vagues, un grand monsieur en habit noir et en gants noirs, mais à la figure ver* dàtre et au nez en forme de patte d'ancre.

> — Voici, pensa le capitaine, un particulier qui me troublefa dans mon opération. Mais quel drôle de chemin prend-il donc pour m'accoster? En tout cas, il ne doit pas avoir besoin d'une brosse pour en* lever la poussière de dessus ses habits.

» Le grand monsieur noir s'avançait toujours, et Look- Sharp continuait toujours l'arrimage de ses galets, n se lestait comme se lestent souvent les navires du Havre.

» Quand il n'y eut plus qu'une longeur d'aviron entre eux deux, le grand monsieur noir dit, sans ôter son chapeau :

» — Bonjour, capitaine Look-Sharp I

» — Bonjour, monsieur.

I — Àhl le particulier me connaît, pensa Look- Sharp; mais, moi, je ne le connais pas. Quel singulier personnage! Ce n'est donc pas un naufragé? Il vient à pied de la pleine mer, et il n'est pas mouillé. Oh t ohi

» — Que faites-vous ici, capitaine ?

» — Et vous, qui ètes-vous donc, vous qui avez la propriété des canards; celle de traverser Teau sans vous mouiller? Qui diable étes-vous donc?

» Le grand monsieur noir iSt une grimace avant de répondre, et il essaya de rire.

» — Capitaine, est-ce que vous cherchez dii poisson sous les galets ? reprit-il.

» — Je cherche ce qu'il me convient de chercher. Laissez-moi tranquille, que diable i

» Le grand monsieur noir fit une nouvelle grimace, et essaya encore de rire.

» — Le temps est beau, ce soir, capitaine.

I — AUons, retournez d'où vous venez. Si vous me connaissez, vous devez savoh* qu'on n'a jamais beau jeu à se railler de moi.

130 LKS 9Ài«i:iifiifi9

» -^ GapUaiQe, ae nous abolis p»». h ne suis pa^ un railleur, et, si je vous connais, je connais aussi yotf0 position et vos projet». VouBavess eu des malheurs; eh bi^, si yous consentez à traita: avec moi, je puis vous rendre service.

» — Encore une fm^^ virez de bord, et donnez-* Qioi la paix ; je n'ai pas d'argent pour payer vos services, que diable 1

> — Et le grand monsieur noir fit une (^oisième grimace, et essaya, toujours en vain, de rire^

» — L'armateur qui ¥Ous.a 6té le commandement du Sag-Harbour, est ua de mes auQis ; il peut vous le rendre, si je veux.

» -^ En ce cas, dites que vous le voulez, s^éeria bien vite Look-Sharp en jetant bas les galets de sa d^vate.,. J'aurais peu4-ëtpe mdlieure ehance à mon troisième voyage.

» — Ah< ahl vous vous radoudssez; vous m'écoutez, vous ne voulez plus vous jeter fe l'eau.

> — Mais, pour «avoir îA bien, et ce que j'ai fait, et ce que je voulais faire, êtés-vous donc le diable î

9 Quatrième grimace du grand monsieur noir, et inutile tentative pour rire.

9 •— Je suis ce que je suis, et vous êtes ce que vous êtes, riposta aigrement i^inconnu. Bref, voulez-vous, oui ou non, reprendre le commandement du Sag^ Harbourf Répondez sans louvoyer I

9 — Oui.

I i^ Voulez-vous revenir avec un complet chargement d'huile de baldne à cfaa<pie voyage? Répondez «Qcore siams louvoyer 4t suis «nbafdées,

9 '-«-Oui.

9 — Voulez-vous acquérir une immense fortune? Riépoiid^ toujours sans louvoyer, sans embardées et le e^> en route.

9 — Oui, oui, sûSMa fois oui.

» •*. Eh biim, to«t cela sera ainsi que je le promets.

9 --^ De grâce, dttes-moi qui vous êtes. Étesvous le bon Dieu?

9 À ce mot de ban Dieu^ le grand monsieur itoir ne fit (dus de ^mace, et n'essaya plus de

rire; mais il bondit comme un poisson volant...

» — De par Jésus-Christ I dites-moi votre nom.

> A ce mot de Jésus-ChrisU le poisson volant fit plus que de bondir, il se tordit comme une anguille de buisson...

1 — Vraiment, on vendrait le bon Dieu pour être votre ami, ajouta Look-^Sharp.

» Cette fois-ci, le grand monsieur noir salua le capitaine jusqu'à terre et lui sourit avec tant d'ama bilité, que celui-ci, ne remarquant pas qu'il avait un œil vert et l'autre rouge, lui demanda ses conditions.

» — Mes conditions sont que tous les membres de votre famille, et vous-même, capitaine, vous deveniez baleines après votre mort.

» Look-Sharp, épouvanté, scia deu& ou trois pas en arrière, et recommença sa chanson :

» — Mais d'abord, dites-moi qui vous êtes?

» — Tu le sauras après.

» — Non, je veux le savoir d'abord I

» -^ £h bien, je suis le roi des baleines, l'em-

pereur des cachalots, et, sur tous les océans, il ne se donne pas un seul coup de harpon, un seul coup de lance, sans que je le permette, afin de punir quelques-uns de ces animaux, mes sujets, rebelles ou mauvaises tètes... Y consens-tu?

» — Avant de mourir, ferai-je fortune?

» — Oui, et j'oubliais de te dire que tu ne mourras que lorsqu'il y aura quelqu'un de mort dans ta famille, et que, sans le savoû*, tu auras fait souffler le gros sang à ce personnage, devenu baleine ou cachalot.

» — Marché conclu t s'écria Look-Sharp rassuré par cette dernière clause du traité.

» Et il tendit la main au grand homme noir, qui lui tendit aussi la sienne.

» Look-Sharp trembla malgré lui en pressant la main du grand homme noir, car, sous le gant noir du particulier, il sentit quelque chose de plus dur que des doigts et de plus pointu que des ongles.

9 •— Maintenant, il faut que je te marque, afin de

te reconnaître; c'est ma méthode; il y a tant d'm- IL 8

134 hW jiAf^MviEfis

divûlus qui fopt àa» aflËûros avec mai, que je ne

pourrais pas me rapp^r les aoms de tous.

» l'util dteodit M graiule jpc^^m gauche, qu'i) posa aur U fa^to de Lopjç-Sbarp^ 4 U 1« &jt tO0fQ#p y^ns le vsoloil, qui ne montrail; ài^ plu9 qu§ k hmià/9 S09 nez, on lui disant :

t f*^ F^iQii les deux yeu» 1

I Lii6 eapitaioa ferma les yeui*

» Alors il posa deu& graads doigta 4^ sa gfaada maia dj^oito sur chaqua mi de Taspifant, et, aprèiis avoir marmotté quelques mots à voix basse, il lui dit {

ê -nr Ottvi^e Tml gaucbe et regaide à VeBi.

» Look-Sharp ouvrit Tioeil ^regarda.

» fm Ouvre Ymil droit et reprde à l'imest.

» Look- Sharp obéit encore,

9 Ensuite le grand ^pânsieur ndr passa sous le vent à lui, et s^iudina jusqu'il tarve, eu disant c

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