‹ Les baleiniers, voyage aux terres antipodiques;Chapitre 16 sur 22 · LA CARABINE BALEINIÈRE ET LA BALEINE MÈRE · texte numérisé non relu

LA CARABINE BALEINIÈRE ET LA BALEINE MÈRE

C'était pendant ces longues journées de mauvais temps que nous envisagions avec effiroi et les dangers et les lenteurs de la pêche. C'était alors que nous passions en revue les différents systèmes proposés pour tuer la baleine autrement qu'avec la lance : soit le canon-harpon ou le fusil-harpon de M. François de Nantes et des Américains, soit le harpon assaisonné à Tacide prussique de M. Gervais, etc., etc.. Nous ne connaissions pas encore les projectiles Devisme et sa carabine baleinière.

Des expériences presque quotidiennes depuis un

an, expériences tentées sur des animaux vivants et n. 9

sur des corps inertes d'une grande profondeur et d'une pénétrabilité résistante, ne permettent plus de douter que ce projectile foudroyant et sa carabine d'un calibre spécial, ne puissent être employés à la pêche des grands cétacés.

La carabine est aussi facile à manier qu'un fusil ordiuaife; le transport des proj,ectiles dosas les pirogues n'offre aucim danger, et Ton est en droit d'affirmer, sans crainte d'être démenti, que désormais la chasse aux baleines ressemblera à une chasse aux canards sur les étangs.

L*înv«itiondeM. Devisme provoquera non-seulement des modifications radicales dans l'armement des navires commissionnés pour la grande pêche, maïs elle influera encore sur l'avenir de cette industrie, naguère si florissante, aujourd'hui languissante et* pleine de mécomptes.

Un navire baleinier, ayant trente-six ou quarante hommes d'équipage, ne peut mettre à la mer que quatre pirogues. Chacune de ces pirogues est montée par six hommes : un officier, un harponneur et quatre

LB8 BAIrB^lAlËftS H')

Y9mems. Ce noïttbte é© bras est indispensafbte âfvee loul Vattirftil aetu^ ie ta péehe. Au hafpofmeur h harpon ; à PoffîeieF k knee; aux raoïrears les srvînDns et le» 80111» à donner av déveîopfHâment d^tnei l^toe ée phi» de quatre eeftis pîeds de tengtfetrr. Vettibares^ tioù est, es oii^e^ s^itehas^ et encombrée ptn^ h baflfeîrligHe, par des hafpoiï» et des îïmcès dtereclmnge, par des lowehet», par une cfcragtie. StAstî-i tuons à to^ eda la earal>)ne et son projeetilû îaxt* droyaBt : einq homme» sufBroiH dan» ime^ pti^o^cre, et le navire, poorant aloF»afFtiier elnq emtMfeaKJoifà au lia» de q>uatre, wvst de» ekanees de réussite l^ plus nombreuses.

L'afttanpie de la baieine est de» plu» eompfiqiïées afveckkatfpen,^lfrla»ceetl»)i9»e; SifaïutquekKai^fkmpépiètfe dm» uBeiidP(^ ê^éimiAon, et péjUèii^sd av&ni, cpDev réteav par les iilire» rauscvlail'e») 8 né pm$è» scfflir oit iimper en déebitttnli la eouehe dé graisse qn'il vient de traverser. B fa^ q&e h l%ne sait suwe^e avec imeiDkralieiise atlention; it ftHil ensuite, outre rinterventioû du louchet souvent itih

dispensable, il faut que la lance perfore soit les poumons, sois l'aorte, soit le cœur de Tanimal, et, quand cette lutte de pygmée à géant est terminée, il faut encore que les vainqueurs attendent pendant quelques minutes remplies d'un anxiété terrible, que la baleine cesse de se débattre dans les convulsions de l'agonie. Abstraction faite des dangers souveijt inévitables, on comprendra sans peine combien nos marins dépensent de sang-froid, d'adresse, d'agilité et de courage, pour harponner une baleine, la suivre ou la rele- . nir quand elle fuit, la blesser à mort d'un coup de lance, et la laisser mourir sans qu'elle parvienne à se venger i

Et souvent, à la fin de cette lutte surhumaine, cette proie si ardemment convoitée, si habilement conquise, leur échappe et descend dans les profondeurs de l'Océan comme y descendi'ait le plomb d'une sonde. Avec la carabine et son pivjectile foudroyanU toute cette mise en scène devient inutile ; la lutte est simplifiée, le résultat immanquable, le danger presque nul.

Qaatre rameurs prennent place dans la pirogue, gouvernée par une main habile; la pirogue est allégée de ses harpons, de ses lances, de ses louchets et de sa baille à ligne ; elle vole, elle arrive près du cétacé; le harponneurse lève, saisit sa carabine chargée à l'avance et placée en veille sur la fourchette qui soutenait jadis le manche du harpon, vise le monstre de haut en bas, de manière à l'atteindre à quelques centimètres en arrière de l'articulation des nageoires, et fait feu... Le projectile pénètre dans la couche de graisse, la traverse, éclate, se divise et s'égrène en quelque sorte par toute la cavité du thorax, perforant, dilacérant, déchirant, détruisant les organes essentiels à la vie. Autant de fragments, autant de causes de mort auxquelles vient se joindre l'asphyxie ou l'empoisonnement du sang par l'oxyde de carbone qui se dégage pendsuit la conflagration de la poudre.

C'est en vain que la routine s'efforcera de nier les résultats immenses que les pécheurs baleiniers obtiendront en utilisant dans toute sa rigoureuse sim-

180 LES BâLEimiBS

pUeÂttf l'ittvealkm de M. Dievkne. htê gtos daoiê-

tior c<Mnpr6iidiont instentanAnflHt ifae Tvtmk de ki f^raod^ pécha dépend de h Yu\gàrmtioin éL de hriaîso (^ CBUvre de ce noureau procédé.

^ vaia arguera-t-ûD des dîflBouUés i InBsfbroier ua barpooiieiir en caralwîer. Est-ee quei sur mie pirogue balancée par les vagues, il sera plosdiflicile de bicD tirer un coup de fusil que de projeter le fer d'un barpon ou d'une laoce vers un point sans cesse mobile et tour à tour visible et invisible ? £t, d'ailleurSt si ce n'était Tintérét, la question d'hmpanitf ne devrait-elle pas in^K>ser aux armiUairs et aux ca* pitaines Tobligation de substituer la earabme 6e/eî* mère à tous ces vieux engins qui (Hit causé, causent aicore et causeront, tant qu'on les emploiera, la mort de nos plus intrépides marii»?

L^ port du Havre exp/idiait naguère soixante ou soixante et dix navires à la pêche de la baleine; c'est ^ peina aujourd'hui si Ton en compte huit ou dix en cours de voyage. Les Américains des États-Unis armaietàt autrefois plus de six cents navires ; ils n'en

L£6 BALEINIERS tM

ont ipas deux cents maintatrant. Le» Ajigfaiis^ ies Russes, les Brésiliens, les Chiliens avaient létabk des pêcheries dans les baies de l'Amérî^uie du Sud^ de l'Afrique, de l'Australie, delà Nouvdle«>ZélaBd!e^ sur les oôties lANxl-ouest de TAmérique du Nord «t de la Tartarie, et dans les îles Kouriles et AléoutlenneSi» etc., etc. Ces pêcheries, après avoir produit abondamment, sont presque abandonnées. Bref, la Mène franche a disparu des latitudes tempérées, et, pour la retrouver, il faut affronter le voisiniage des i>ôles« Or, est-il pos^ble de pêcher fructueusement au milieu des glaces, avec une Ugœ qui s'engage s(uis cesse au milieu de ces obstacles flottants? La carabine seule peut avoir r^son des oétaoéd qui se réfiigient dans les banquises en débâcle.

L'avenir de la grande pèche, à Tencouragement de laquelle le gouvernement français consacre, de^ puis plus de vingt années, des primes en numéraire très-importantes, est donc sérieusement menacé par suite de la destruction des baleines dites baleines franches^ rej^^ardées jusqu'alors comme étant seules

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susceptibles de fournir au commerce ce qu'on appelle Yhuile de poisson.

Mais les Océans sont peuplés de plusieurs autres grandes espèces de cétacés, dont la dépouille, sans être aussi riche que celle de la baleine franche, n'est cependant pas à dédaigner.

Nous voulons parler de la baleine à aileron et de la baleine à bosse. On les rencontre partout et on ne les attaque jamais. — - Pourquoi? — C'est qu'elles se défendent avec furie : autant de pirogues amarrées sur elles avec le harpon, autant de pirogues brisées I Aussi leurs générations se succèdent-elles paisiblement dans toutes les mers; elles fréquentent même nos côtes de la Manche, de l'Océan et de la Méditerranée.

La carabine de M, Devisme permettra désormais de les attaquer avec succès. Foudroyées par le projectile, elles n'auront plus ni le temps de fuir, ni la possibilité de briser, à coups de queue ou de nageoires, la pirogue, qui, n'étant pas retenue près d'elles par une ligne, s'isole dès que le coup mortel est porté.

LES BALBINIERS 1S3

Sauvegarder la vie des hommes, provoquer de nouveaux et nombreux, armements pour la pèche de la baleine, et garantir le succès de ces entreprises, telles seront les conséquences de Tinvention de M. Devisme, invention des plus simples conmie toutes celles qui sont sublimes t

Je reviens à la Nouvelle-Zélande. Un coup de vent avait repoussé le navire le Cousin ^ notre associé, dans Oéteta, et, dès que le temps le permit, nous allâmes à notre tom* croiser dans la'baie Pegasus. Tous les navires mouillés dans les diverses baies de la péninsule s'y étaient donné rendez- vous.

Quel magnifique spectacle t La baie de Pegasus est un hippodrome où les chars marchent sans essieux et sans roues, où les rênes ont quatre cents mètres de longueur, où les coursiers, excités par l'aiguillon qui les tue, ne s'arrêtent que pour mourir...

Le soleil apparaît du côté de la pleine mer; il

monte à l'extrême horizon de cet Océan qui, sous ces

latitudes, roule des vagues de deux mille lieues

d'étendue, c'est-à-dire depuis la péninsule de Bank II. 9.

i54 LES BAtKIfflRRS

jusqu'aux rivaK^ à» r^mërique mëridiotmle, sans qu'une !le, un flot, un rocher, apparaissent à ht sur* face.

L'Am^ s'il plall à Dieo, traversera bi^tôt ces in« commensurables solitudes.

En obliquant au nord, elle traverserait les lies Ghatam, et, plus au nord encore et à Test, les archipds océaniens; mais plus nW besoin de courir de nouvelles aventures : encore deux baleines, deux grosses baleines de quatre- vingt barils d'huile cha« cune, et alors en route pour France, comme on dit, en route pour la patrie!

Mais, evant de doubler le cap Hom, nous irons danser un fandango avec les belles filles de San- Carlos, de Chiloé, ce paradis des pécheurs balei* niers.

Le soleil nous éclaira donc.

Um soir, nous étions seuls mouillés au milieu de la grande baie. Ce matin, nous comptons quatorze navires en vue.

Tous les baromètres ont annoncé sans doute ce

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beaa teoips^ et le« itavireis^ qui sVtàiênt VéfU^i^^ & l'abri des vents du sud-ouest, dans les diffirente criques de la péttiftsate, se sont hâtés tjè vfeûîv î^aVer lo temps perdu.

Les uns cargu^t teuî*à voilés et délaissât âllei» à la dérive, tandis que leurs embarcations, pftflteè dès le crépuscule, rAdent le long dfe ce nibaïl de Jable qui relie la presqu'flô à la grande tefre.

D'autres, à l'ancre, ont expédié leitrs canots sous les rochers de TaVàï et jusque vècs TAb Table.

D'autres enfin, sous toute voilure, mais léS embarcations parées^ croisent à Teçtrée de là bâle, îlflu de couper la route aux mères balemes qui reviennent du large.

Voici VAtigellna^ la fine marcheuse : elle tire une bordée du côté de TAot Tablé et salue le Grétry, qui s'avance lourdement et se laisse dépasser par le Hti^ bensy luttant de vitesse avec VAglaé.

Le Liancouri^ le Neptume^ le Cosmopolite^ le Ducd'Orléans^ le Havre^ labourent en tous sens ce bassin, que la tempôte des jours derniers rendait sj

{56 iES BALEINIKRS

dangereux, et qui ressemble aujourd'hui à un étaug paisible.

Chaque tête de mât porte son homme de TÎgie, et ks équipages att^ident impatiemment que le cri américain : A jet below$ (elle pousse un jet d'eau) ! retentisse.

Et partout, à l'est, à l'ouest, au nord, au sud, dans toutes les aires du vent, apparaissent des pirogues isolées, se balançant aux ondulations de la houle, et dont les avirons apiqués les font ressembler de loin à des araignées couchées sur le dos et les pattes en ï air.

Elles sont longues, bien longues, les heures qui s'écoulent ainsi, sans qu'un souf3e de baleine pro* jette son double panache aux regards des pécheurs f

Mais, là-bas, là-bas, une tache noire paraît et disparait à la surface de l'eau, et la queue ou la nageoire du cétacé décrit au-dessus de Teau une énorme virgule.

Aussitôt les avirons apiqués retombent à la mer. Les navires masquent leurs grands huniers et amè-

nent leurs pirogues, et la chasse acharnée, sans relâche, sans trêve, jusqu'à la mort de Tanimal, ou bien jusqu'à la nuit, commence. . •

Le poète n'accorde qu'une triple cuirasse d'airain à l'homme qui, sans défaillir, osa le preitiier s'abandonner à la merci des flots.

Ce n'est pas assez pour celui qui donna le premier coup de harpon à ces géants de la nature.

Ce ne sont plus des matelots, des hommes, des êtres comme nous, qui s'élancent ainsi dans cette arène mouvante, déjàpleine de dangers inouïs par ellemême; ce sont des fous, j'oserai dire, presque des héros I

Aventurés sur de frêles planches de sapin que la vague menace sans cesse de broyer, ils osent assaillir un être auquel le Créateur a donné l'Océan pour domaine, et qui résume en lui tout ce que notre imagination peut concevoir de forces musculaires en activité.

Je m'efiraye encore au souvenir de ces grandes luttes.

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Je revois la faatôme de la mori cherchant k écra-- $er me^ compagoons sous la queue flexible de la baleine, qu'il promène comme un fléau; un rideau de sang me dérobe la scène, et, quand le drame est joué, quand les belluaires revi^nent à bcMrd &à remorquant avec des houn*as de victoire ce Léviathan que leurs mains de pygmée ont frappé au cœur, alors je suis ûar d'être homme, et je m'enorgueillis d'avoir reçu de la Divinité une étincelle de ce courage et de cette intelligenoe qui sufiisent à dompta la matière la plus indomptable.

Connaissez-vous ces vers de Févêque de Grasse, monseigneur Godeau ?

Pour la beauté de Tanivers,

De monstres, en formes divers,

II peupla les humides plaines,

Et yo^lut qu'oB leur Taste enclos Tous rendissent hommage à ces lourdes baleines, Qu'on prend pour des écueils sur la face des flots.

En voici d'autres, relatifs à cet instant du combat, où, comme je vous l'ai déjà dit, l'animal, blessé à

LES BAteiNIERâ 159

inort, cherche inatinctiveinent à se venger en se déjjattant dans les convulsions de Tagonie,

Malheur au tMiUoniers dans ce momdut lîineste» Si l'aviron léger n'emportait ses canots Loin de l'orage affreux qui tourmente les flots! Tout s'étoigue, tout fuit ; la baleine expirante Plonge, revient, surnage, et sa masse effrayante. Qui semble encor braver les ondes et les vents. D'un sang déjà glacé rougit les flots mouvants.

(la Navigation, poëme, par Esménard.)

J'aime mieux la poésie de Godeau que celle d'Ësménard.

Nautonier pour baleinier me parait plus poétique peut-âtre, mais à coup sûr moins exact*

L'épithète affreux, appliquée à l'orage, est bien vague pour celui qui a risqué vingt fois de faire nau-

Expirante et effrayante riment par adjectifs, et encore par adjectifs qui riment mal.

La baleine qui brave les ondes et les vents me semble, à moi, braver les deux choses au milieu des-

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quelles elle est le plus à Taise, et sans lesquelles elle ne pourrait vivre.

Mais revenons à notre chasse de la baie Pegasus.

De tous les pêcheurs présents à cette pêche, nous étions peut-être les seuls intéressés à ne pas faire une eroisière inutile; car, avec deux baleines fondues, notre chargement, je l'ai déjà dit, était complet, et, le chargement complet, le cap était aussitôt mis sur le pont de la citadelle du Havre.

Nos antagonistes, nos rivaux, auraient dû nous donner un coup de main et chasser à notre bénéfice; seuls nous étions en partance, et seuls nous pouvions donner bientôt de leurs nouvelles en France.

Ils avaient 4onc intérêt àce que notre chargement fût complété le plus tôt possible.

Mais ils ne raisonnaient pas ainsi, et, certes, je crois qu'à leur place nous eussions été aussi égoïstes qu'eux.

La fraternité n'est qu'un rêve,., en pareille circonstance.

Une baleine vaut dix mille francs en moyenne.

Ce qui fait pour le capitaine, au dixième, mille francs.

Pour le second, au quarantième, deux cent cinquante francs.

Pour les autres officiers, au soixantième, de cent soixante-cinq à cent soixante-huit francs. Pour l'équipage, les uns au deux centième, les autres au deux cent quarantième, de quarante à cinquante francs, A la pèche, on n'est pas payé au mois, mais à la part. Cette part est calculée proportionnellement pour chacun, d'après les conditions de l'engagement, au nombre de litres d'huile recueillis pendant la campagne, et au prix de cette huile, sur la place du Havre^ au moment de sa vente ou de sa livraison.

Vous voyez donc que, pour tous les pécheurs, quelle que soit leur solde, une baleine vaut la peine qu'on patine lestement les avirons.

Puis, ajoutez au bénéfice réel, la gloire du triomphe t

Surtout quand le navire n'est pas seul au milieu

f62 LC4 BAteiNIBRS

de rOcëan, el qu'une meute de viagt piri^es re— lancent, comme aujourd'hui, une pauvre mère foyar* «de, qui se fera tuer plutôt que d'abandonné sa progéniture, et deviendra la proie du plus agile limier de la flotte.

A ce souffle, à cet A jet beUows l que vocifère ia vigie en indiquant sa direction aux officiers éloignés du bord, à l'aide d'un ballon noir emmanché d'un bâton^ les pirogues se transforment en traîneaux^ et glissent sur les eaux vertes et oalmes de la baie, comme sur un plateau de neige durcie.

La baleine joue avec son cafre dans le remous d'tin courant; on dirait qu'elle lui donne une leçon dena-»^ tation, ou bien que, couchée sur le flanc, elle per^ met au nourrisson de se frotter le corps le long de ses mamdles. Le petit être, qui ne peut saisir le bout du sein de sa mère avec sa bouche, organisée ainsi que je l'ai décrite plus haut, -^ cette bouche qui n'a qu'une lèvre inférieure et, pour compartiment supérieur, un museau pointu et garni de fanons naissants, ~le petit ôlre,di8-ie, obéit à l'instinct en frottant son

LfÈê BALEINIERS 1^

corps sur les nmiueUes à» sa nourrice^ de manière à en faire jaillir le lait.

Ce lait e&t Uanc, ëpais et huileux, et ne se mélange pas avec Teau de la mer; il flotte* Le cafire le laisse s'iairoduire dans sa gueule arec une demi^ tonne d'eau ; puis U rejette cette eau par les évents, et ramasse, et avale avec sa langue le lait qui s'est attaché mire les crins de ses fanons.

Quelle admirable méthode d'allaitement t quelle merveilleuse utilisation d'organes qui, au premier aspect, nous semblent si imparfaits t

J ai goûté plusieurs fois le lait de baleine, non pas que je sois allé me frotter le dos sur son bout de sein, mais après qu'en virant une mère le louchet avait coupé le bout d'une de ses mamdles ; le lait surnageant alors, je le recueillais à l'aide d'un seau jeté à la mer et retenu par un bout de corde.

Ce lait avait un goût acre et nauséabond; il pre«* nait à la langue et au gosier, et provoquait des envies de vomir. Ses principes constitutifs sont sans doute les mêmes que chez les autres mammifères,

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sauf une notable quantité d'iode se révélant à Todorat.

La baleine allaite donc son cafre, ou plutôt le cafre s'allaite lui-même. Les chasseurs s'en aperçoivent à temps, et, pour ne pas troubler, par le bruit de leur approche tumultueuse, la quiétude de cette scène de famille et mettre en fuite une si belle proie, ils d&arment aussitôt leurs avirons, et, manœuvrant à la pagaie, ils s'avancent silencieux, mais toujours rapides, les uns en droite ligne, les autres décrivant un circuit, de manière à enfermer le couple au milieu d'un cercle infranchissable.

L'o£Scier qui manie toujours le grand aviron de gouverne ne danse plus sur son gaillard d'arrière pour imprimer à la pirogue un élan plus complet; il ne se penche plus pour activer de la main le travail du rameur assis à ses pieds; il ne gourmande plus l'entrain de ses matelots; il ne leur déroule plus sa litanie de promesses hmtastiques; il ne leur crie plus : c Nage, nage, mes fils! nage, nage! Si nous piquons les premiers, je vous donne un tonneau de

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tafia I un tonneau d'or I une chique neuve! je vous donne ma femme i... ma femme !... nage! »

Non, il est muet, il a peur d'être entendu en respirant trop fort, et, comme lui, ils sont muets et sans haleine, les pagayeurs, et, àmesureque s'ébruite, de plus près en plus près, le clapotement des vagues, que la baleine émiette en jouant avec sa queue et ses nageoires, le piqueur, déjà debout et le harpon en arrêt, roidit les jambes, étend les bras et vise...

Mon capitaine a devancé tous ses rivaux; il n'est déjà plus qu'à deux mètres du cétacé, et, avec une longue- vue, je le vois qui se pelotonne sur le gouvernail, calculant la distance, prêchant de la main le silence et l'activité à ses hommes, et faisant glisser sa pirogue comme sur un ber, de manière à accoster l'animal par le travers sans éveiller sa méfiance.

En toute autre circonstance, si nous étions seuls, par exemple, seuls ou travaillant de conserve avec notre associé, tant de précautions seraient inutiles.

L'attaque s'exécuterait au fracas des avirons battant entre leurs toUets comme des crécelles; la poi-^

i<S6 LES BALEINIERS

trine des nageurs geindraît en toute Bberté; le harponneur, surexcité par les énergiques abjtirations de l'afficîer, brandirait le fer en rugissant, ou choisirait le cafre, et le cafre, frappé d'un coup nïorteî, nous servirait désormais de garantie pour la posses-^ sion de sa mère.

Car, je Tai déjà dit, une mère n'abandonne jamaîs son baleineau; elle ouWie le danger qui b menace elle-même pour suivre ses traces; elle flaire îes vagtiés que les remorqueurs du cafre expiré ont tlwersées ; elte reconnaît les gouttes de son propre sairg qc& né s'est pas encore naéhngé tout entier avec l'eau (ie b mer, et, folle, éperdue^ rôdant te long du natîre, sur lequel on a hissé le cadavre de son enfent, e8e reçoit un coup de ïance en cherchant îlistinctivttffieal à escalader tes parois de ce navire t

Tuer un baleineau, c^est donc tuer unebaleifte.

Mais ici le cas change.

La baleine n'appartient pas à cehri qui ïa ftte d*uB coup de lance; elle doit être h propriété de celui qui, le premier, a enfoncé dans son enveloppe de graisse

un harpon qui résiste sans déraper à la fuife de l'a- BÎmal, et à la résistance qu'offi-ent les pîpogoes remorquées à l'aide de cette longue ligne de pêche dont nous avons parié»

Si la tige du harpon casse et que le dard demeure dans la plaie, la baleine appartient toujours au possesseur du harpon.

Mais, si le harpon dérape^ démarre, elle peut alors devenir la proie d*un antre pêcheur.

Ainsi, quand même TofiSeier d'une pirogue, venant d'un autre navire, viendrait à tuer, d'un coup de lance, la baleine dans laquelle vous avez logé un harpon, cela n*empêcherait pas qu'elle ne vous apparfint toujours.

Mon capitaine, entouré de tant de concurrents, était donc obligé de jeter son dévolu sur la mère, car un autre que lui pouvait la harponner tandis qu'il s'^amuserait à la bagatelle du noui'risson.

Je voyais, dis-je, son canot ramper, arriver à la hauteur de la tête du monstre, puis obliquer à droite en descendant vers la nageoire. . .

Encore une ou deux caresses de pagayes, encore un élan, et le fer du harpon, étincelant au soleil, tomberait comme un éclair sur la peau du cétacé.

La mère, dans sa sécurité, ne pressentait pas le danger et se laissait toujours frictionner les mamelles.

Mais, jalousie de métier, envieuse et ignoble colère de compétiteurs attardés, ne voilà-t-il pas que les canotiers des autres navires, dans l'espoir de ressaisir la proie qui leur échappe, poussent des hurlements effiroyables et s'élancent à toé d'avirons dans le sil- • lage de notre pipogue !

L'animal, réveillé, bondit d'épouvante, perçoit le danger qui le menace, pirouette convulsivement sur lui-même, puis, emporté par l'instinct et l'amour maternel, plonge avec son nourrisson, parcourt un mille sous-marin de distance, revient à la surface de l'eau, se hâte d'hématoser son sang, plonge de nouveau, et ne s'arrête que bien loin, quand il n'entend plus les aboiements de la meute qui le poursuit.

Elles en semèrent, de par la baie Pegasus, des

malédictions et des jurons les lèvres du capitaine Jay.

Il fallut jeter bas les pagayes et armer les avirons, et une nouvelle chasse à courre recommença avec une indicible frénésie de part et d'autre.

La baleine, fûtée, déploya une agilité merveil^ leuse, mais sans abandonner le cafre, qui ne la suivait qu'avec peine. Elle passa plusieurs fois assez près du bord, et jela vis qui,pour soulager son petit, le portait pendant quelques instants sur ime de ses nageoires, sans que cependant la rapidité de la course en fût diminuée.

Si les pêcheurs n'eussent point agi chacun pour leur compte, si l'association eût dirigé leur route et leurs efforts, la baleine succombait en moins d'une heure.

Mais, au lieu de se poster aux. différents points

d'une vaste circonférence et d'attendre patiemment

que l'animal, en faisant des crochets, vint s'offrir de

lui-même à leurs coups, ils le poursuivirent en droite

ligne, luttant à qui arriverait le premier, et le'^ soleil lî. 10

170 LIS BAirEiKins

eoïomsaaçaki à desc^dve dernère k presqiii'tie, qu'ils n'avaient pu encore Tattaquer au harpon.

La pa«iirre bêle, cep^adanl^ était bi^n phts hapassëa qm ses^ esnenns.

Son cafre ne quittait une nageoire qife po«tr se reposer sm Pantr»; et, é elle éd^ppait loti^rS'âux ^iquetiFs^ ee n'était plus m loryai]^, iBess- e» se lafis^ saut cdttter bas.

Seule, dite eAt tnmvé so» salM ea g^vsM m large;, mnie ii ne hâ était pae permis ^ quitlter les iMHS^Iwiâs aveer w^ èfti^ 0fm n^smrl eneove qfcre qoiBi^ ques jours d'existence.

Etl#86 rapfwocli» de fiethnie ée fSdM& et suivit ies mebers de ïegelabo, ec»Maa« st elfe espémt treo* i«F, d»ft ks MfMietliieskés de te e^e^ im «silie piew la nuit, un lieu de refuge inconnu à ses bourreaux.

Mai, si fier, le matin,^ d'ii^rtonir à cette i^ce d'toflMM» qoi eeent œmibarttare eé gk»fetears, coitti>e eesfotfmîdatdesâpéiillipes de TCMftii, j'étÉis hofiteus, le sefr, d^assistev k b péri^étit de ce drame de pè« che, eâ vingt pirogues, eômmié vingfl tsato^rsy

LES BALIIMIItS • 171

ivaieni haraelé, toqué pmiaai; àom/e bamts un être que Tanaattr maternel aurait dâ ffétéf^^* eontoe leur cupidité.

C'était vraiment aœ beiie victoire à inscrire sur le livre de bord!

Le sort décida «ifin que les bottrreaitx de cette j^Mimëe ne te désaltéreraient pas dans le aang de Ht yictime.

La baleiiie^ aprts avoir en vaincherdié un abri le long des sables et des rochers du ^Ife, doabla tout à coup le cap Cadialot ea sondani, ei alla se rdever de l'autre oâté du cap, ati milieu du gdfe de Togo** labo et eu vue de notre associé le navire le Courin^ qui avait gardé le mouillage d'Oéteta et se préparait à hisser ses deux pirogues, qui revenaient de foire du bois dans la forêt du port Olive.

Les vingt pirogues des ijmsseurs de la baie Pegasus. De voyant plus l'animal et ignorant où il s'était réfugié, regagnaient déjà les navires croiseurs.

Sans la présence du Cousin^ le cafre et sa mère se , trouvaient en sûreté, et, comme le mauvais temps

est presque quotidien pendant rbivernage, ils avaient chance d'échapper à la mort le lendemain et les jours suivants.

Mais, tant que le jour les éclaire, les baleiniers ouvrent l'œil.

Les hommes du Cousin souhaitèrent donc la bienvenue à cette malheureuse famille; les deux pirogues, déchargées rapidement de leur cargaison de bûches, s'élancèrent vers elle, et le premier coup dé lance fut un coup de mort.

EUe ne se défendit pas, elle ne fleurit pas, la pauvre nourrice; elle expira, frappant à peine l'eau du golfe, du plat de ses nageoires, et de sa queue, comme si elle eût eu peur d'écraser dans les convulsions de son agonie le cafre insouciant qui folâtrait encore autour d'elle.

Et la nuit commençait à peine, que déjà une chaîne de fer retenait son cadavre le long du navbe.

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