‹ Les baleiniers, voyage aux terres antipodiques;Chapitre 17 sur 22 · LE TABOU · texte numérisé non relu

LE TABOU

J'ai pu observer les effets du tabou^ cette loi religieuse dont les tribus du Sud reconnaissent encore la puissance, et que celles du Nord, tribus d'esprits forts, civilisées à l'anglaise, ont déjà mis au rang des vieilleries.

Je me trompe : elles subissent encore la loi du tabou ; mais cette loi est changée, et le tabou évangélique s'est substitué à l'ancien.

J'ai eu trois exemples du tabou, à Oéteta, à propos d'une femme en couches, du couteau d'un Mahom*i décédé et d'un tison de foyer.

Mais disons d'abord ce que c'est que le tabou. Ce II. 10.

mot, traduit en français, siiiuitie intenliction religieuse; il est en usage dans toute TOcéanie et s'écrit indifféreunuent tapou ou tabou.

Le tabou, avant Tarrivée des Européens, imposait à ces peuples une foule de privations, et ceux qui méconnaissaient ses ordres étaient souvent punis de mort.

Cette loi défendait aux femmes de manger telle ou telle substance, d'entrer dans l'endroit où des hommes prenaient leurs repas, et de faire usage d'un £eu allumé par ceux-ci. Quelques grands chefs se sont taboues eux-mêmes; un Tamehamea des Sandwich se taboua pour la durée du jour, et quiconque jetait les yeux sur lui par hasard était puni de mort.

Le but primitif du labou fut d'être agréable à Dieu et d'apaiser sa colère en s'imposant des privations, et, plutôt que de travailler à se rendre raelU leurs, les hommes espérèrent obtenir le pardon de leurs crimes et de leurs fautes en le pratiquant avec exactitude. L'homme prête toujours k Dieu ses caprices et ses passions.

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Left préires employèrent ensuite le tabou pour

commander et être obéis, et tout objet vivaut ou ina*»

mmë qui est firappé d'interdictiou par ua prâtre, se

trouTe alors au pouvoir de la Divinilé et à Tahii de

tout coûiaci pi^fane*

Les oatufek «'empressent de punir eux^^mèmea la saeril^e qui contrerifiot à la loi du tabou; ils croient éloigner les effists da la colère dime. Un chef touaï prévint M. Dunumlxl'UrviUd que les arikis (les prêtres), réunia m conseil, avaient décidé que r£uro« péen arrivant pour la première foia dans leurs contrées fierait excusable de vider ces saintes lois parce qu'il péchait alors par ignorance, mais qu'à un second voyage il serait puni s'il commettait pareille &ute« Si un Zélandais s'imagine, d'après un pressen* tioi^t, un rêve, une parole d'un vieillard, d'un chef ou d'un prêti^e que son Atoua ^t irrité, aussitôt il taboue sa maison, sa pirogue, ses armes, son feu, tout ce qu'il possède enfin, c'est-à-dire qu'il se prive complètement de leur uëage et qu'il erre en détresse, dormant sans abri, tout nu et mourant de &im, jus-

qu'à ce qu'U lui soit révélé que l'Atoua n'est plus en courroux.

Tantôt le tabou est infligé à la tribu, à la nation entière, et malheur à celui qui ose le méconnaître I Tantôt il est relatif et ne regarde qu'un ou plusieurs individus. L'individu taboue est séquestré, sans communication aucune avec ses compatriotes ; il n'a pas même le droit de se servir de ses mains pour prendre ses aliments. On dépose la nourriture près de lui à Taide d'une longue perche; il broute son morceau de fougère, ses patates, son poisson, et s'abreuve au ruisseau, bien loin de Tendroit où la tribu a établi son aiguade.

Le tabou est d'autant plus solennel et inviolable qu'il a été prononcé par un chef tout-puissant. Le pauvre diable dépendant des supérieurs et des prêtres ne peut se l'imposer qu'à lui-même. Un rangatira, un noble, l'impose à ses koukies, à ses esclaves, et la peuplade se soumet à celui de son chef principal.

On comprendra combien une pareille institution

favorise la tyrannie et permet des abus de pouvoir; la politique, je puis même dire la bonne politique, le met en œuvre en certaines circonstances. Qu'im chef redoute la famine, qu'il craigne que, par suite d'une consommation trop grande, les poissons, les coquillages, les patates, ne manquent bientôt à ses sujets, il tabouera le voisinage d'alentour. Veut-il s'assurer le monopole des échanges avec le navire étranger qui vient mouiller dans la baie, le tabou excluera du bord tous ses sujets, excepté lui et les siens. Veut-il se venger d'un capitaine et l'enipêcher de s'approvisionner, il interdira toute communication avec les pakokas (les blancs). Les chefs qui manient adroitement cette arme mystique et terrible, se font obéir aveuglément. Les prêtres ont le même pouvoir; mais il ne s'élève jamais aucun conflit d'autorité entre ces personnages; ils appartiennent ordinairement à la même famille et ont intérêt à se soutenir mutuellement.

Des cérémonies, des paroles^ des prières, jusqu'ici inconnues, précèdent et suivent la promulgation et

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la suspension du tabou. D'après M. Nicbolas, et j'ai eu la preuve du fait, comme vous le verrez plus loin, un objet serait dëtabouë à l'aide de certaines passes magnétiques qui lui ailèveraient sa qualité, dt la ra« porteraient sur un morceau de bois, sur un caâiou que Topârateur irait ensuite enterrer dans un Ueu secret.

C^iaines duMses sont essentiellaiient sacrées par leur nature propre ou par le rôle qu'elles ont joué, telles que les dépouilles d'un mort, sm*tout quand ce mort a occupé une liante position sociale.

Les cheveux de Thomme sont sacrés. L'insulaire qui les fait couper veille attentivement à ce que per« sonne ne marche sur eux.; il les recueille avec soin et les ensevelit dans un endroit connu de lui seul, et, de temps &ï temps, il les visite. Cette crainte de la pro* fanation des cheveux existe chez nous. Ne croit-on pas dans le peuple que celui dont les cheveux sont jetés au feu ne tardera pas à mourir? Les cheveux ne nous représentent<^ils pas une personne absente? Ne portons-nous pas en amulette les cheveux d'une tête

ïnen-^mM Une femme qui donne de ses chevot»

ne se âonne-t-eile pas?... Qui d*entre nocrs n'a f9» unie bouete de ebeveux : cheveux bhmcs d'im vieux père, cheveux blonds d'un enfant envolé »ux cieux^ cheveux de femme oublieuse on fidèle? Clières boudes de cheveux que le sotnrenir ou le verre da mëdâiUon rendent tabooiëes pour nous t

L^homme nouvellement tondu est taboue pour trois jours, ainsi que eelui qui a subi Topërationf du tatouage. J'ai déjà difl que les provisions de bou« cbedes Mahouris^ leisrs victuailles, étaieni ei&m^ga^rnées à k Nottv^e-Zélaxide, sur des ptateaiux âJevés au-^85us dtf sol à Taide de poteaux ; ils construisenl ainsi leurs koumaras en plein air pour deux motifs : d'abord, afin de préserver le» vifvres de l'humidité de ta terre et de la voracké de» chien»; ensoiCe, (>aree qu'ils croient que des substances aninmles placées dans leur cabane et au-dessus de leur tête leur porteraient infailliblement malheur.

On uliUse cette superstition po«n se èébaitasser des Nouveattx^Zéhndais, quand ils encombrent la

cabine d'un navire, et, si l'on veut les renvoyer sans user de violence, il suffit d'attacher à une poutrelle du plafond un morceau de viande salée : ils déguerpissent immédiatement.

Aux premiers temps de leurs communications avec les étrangers, ils refusaient de descendre dans Tentre-pont, parce qu'ils redoutaient qu'on ne passât sur leur tête en marchant sur le pont.

Je n'ai pas observé qu'ils refusassent de prendre leur repas dans Tintérieur de leurs cabanes, en présence des Européens; mon souper dans la hutte de Thy-ga-rit, au port Olive, prouve le contraire.

Un homme d'un rang inférieur n'a pas le droit de se chauffer là où un noble se chauffe. Le tison d'un foyer où cuisent les aliments est sacré et ne peut être employé à un autre usage. On n'allume jamais son feu à un autre feu; le grand Atoua punit ceux qui méconnaissent ces lois.

En réfléchissant sur le motif et l'origine de ces prescriptions, on ne peut s'empêcher de recon- , naître qu'elles n'ont pas été inspirées au législa^

teur par la superstition seule et le préjugé religieux. Chaque tribu étant en guerre perpétuelle avec une tribu voisine doit, pour combattre avec avantage, reconnaître l'autorité absolue d'un chef. Elle s'habitue donc, pendant les heures de la paix, à cette autorité qui se manifeste dans tous les actes de la vie * commune.

Or, la préséance au foyer, à ce foyer qu'une étincelle émanée de la Divinité enflamma pour l'entretien de leur existence, cette préséance n'est-elle pas un signe irrécusable de la puissance de celui qui en jouit?

Et la défense d'allumer son feu au feu de son voisin, n'indique-t-elle pas à ces hommes qu'ils ne doivent compter que sur eux-mêmes, et apprendre à se servir seuls de la faculté que le Créateur leur accorde de produire le feu?

Il n'est pas une religion des temps antiques où le feu n'ait été plus ou moins vénéré, adoré, déifié même. Si les voyageurs, au lieu de rechercher prétentieusement des analogies qui souvent n'existent que ïi. 11

dans leur imagination, entre la religion de ces peuples nôuveaui et les textes de nos livres saints, essayaient de se rendre [compte du motif qui a pu inspirer, àcesenfantsde la nature, telle 6u telle prescrip* tion religieuse^ ils découvriraient que toutes ces prescriptions ont leur raison d'être dans la constitua tion politique de ces tribus, et qu'elles ne sont pas des imitations grossières de dogmes et de rites empruntés au vieux monde.

Ainsi que je Tai dit, les malades et les femmes en couches subissent la loi du tabou. Ces pauvres êtres passent alors les journées et les nuits, couchés en plein au*, entre les p]lie;rs d'un hangar^ et parfois ils sont condanmés à une diète absolue, ou ne reçoivent que du gM doue (du pain de fougère), que, de loin, on jette à leurs pieds, et qu'ils, ramassent avec leur bouche.

Les riches et les grands, quoique soumis aux mêmes règles, sont assistés de leurs esclaves, qu'ils font tabouer par l'ariki, afin d'utiliser leurs services sans enfreindre là loi.

Les malades que j*ai visités et auxquels j'ai oSert mes services m' onf presque toujours repoussé.

J'appris, un jour, que le tago^ Tamî, le commissionnaire, le factotum, Tapprovisionneur du navire le Neptune^ de Nantes, qui était alors parti en croisière dans la grande baie Pegasus, venait de se blesser grièvement à l'épaule : la crosse d'un fusil de munition, trop chargé sans doute, lui avait fracturé ta clavicule par un mouvement de recul, et il gisait tout sanglant sous son hangar. 11 appartenait à mon confrère du Neptune de lui porter secours; mais, en sonabsence, j'accourus près du blessé. Lemalheureux souffrait hoi*riblement ; une coquille de la clavicule faisait saillie hors la peau contusionnée et noirâtre, et, couché sur le dos, les bras allongés le long du corps, et les yeux levés au ciel, comme pour implorer la miséricorde de TAtoua, il attendait, en silence, le remède qu'Un ariki était allé chercher au loin, tandis que sa femme, agenouillée à distance^ poussait des cris de désespoir, se meurtrissait la tête sur le sol, et déchirait la peau de sa figure et de sa poitrine avec

ses ongles et des cailloux tranchants qu'elle rejetait ensuite derrière son dos.

Je voulus exercer mon ministère; mais les voisins, qui faisaient cercle à vingt pas de là, s'exclamèrent en chœur pour m'arrêter, et je dus abandonner le blessé à son malheureux sort.

Le lendemain, je passai le long du hangar; le tayo était toujours là, immobile, et sa femme gémissait toujours ; mais la blessure n'était plus à nu, le plumage vert d'un oiseau la recouvrait, et le pauvre homme m'envoya un sourire. . . Il me remerciait, avec ce sourire, de ce que j'avais voulu faire pour lui, et dans ce sourire perçait aussi l'espérance d'être bientôt guéri.

En effet, après un. mois d'immobilité, de station horizontale sous le hangar, et de pansements à l'oiseau vert, il reparut parmi nous, aussi alerte, aussi actif qu'auparavant, n'ayant plus aucune trace de laccident, qu'une cicatrice informe, sans mauvaises conséquences.

Je n'ai jamais pu savoir ni le nom de cet oiseau,

ni à quelle famille il appartenait, et, quand je demandais des renseignements sur lui, on me répondait mystérieusement que le grand Atoua envoyait exprès cet oiseau vert dans les forêts des montagnes, pour guérir les blessés qu'il voulait sauver de la mort.

Quand, en me promenant dans le village, j'allumais ma pipe à un feu où Ton se chauffe, je pouvais remettre le tison dans Tâtre; mais, si le tison provenait d'un foyer dressé pour la cuisine, le tison, désormais impur, était rejeté au loin.

Les vêtements, les armes, tout enfin, tout ce qui a appartenu à un défunt, est taboue, détruit, rejeté au loin, et ne peut plus désormais appartenir à personne.

Un de nos matelots trouva, aux environs de l'aiguade, un vieux couteau à gaine, un de ces couteaux . que les baleiniers portent à la ceinture, et le ramassa. Revenu à bord, il enlevait la rouille et l'aiguisait à la meule, quand un des Mahouris en visite reconnut ce couteau, poussa un cri de terreur, et, saisissant le

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matelot par les épaules» voulut lui empêcher de continuer son repassage.

Le matelot, peu patient, nposta par un temps de boxe, et déjà Ton faisait cerale autour des combats tants, quand le capitaine intervint, On s'expliqua» on se calma, on comprit que le Mahouri n'avait agi ainsi que poussé par la superstition, par le senti* ment religieux, et le matelot qui avait trouvé ce couteau, couteau taboue, héritage perdu d'un naturel, mort quelques mois avant notre arrivée, renonça à sa possession.

Mais que deviendrait le couteau? Il restait là sur le pont» et personne n'osait le ramasser; leZélandais qui l'avait reconnu» demandait une embarcation pour aller à terre chercher un ariki ; on lui refusa le canot; il se jeta alors h la nage, et revint au soir, dans une pirogue de la tribu j avec un vieux Mahouri, un pontife à barbe blanche, vêtu du grand manteau de cérémonie, la natte de phormium frangée de peau de chien, et les cheveux ébouriffés et lardés de plumes blanches de goélands,

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Le poatife ^'approcha du couteau* que persomie n'avait osé toucher depuis qu'on le savait taboue ; puis, après avoir murmuré des prières à voix basse, longuement et énergiquement gesticulé et opéré une série de passes magnétiques sur le manche et sur la la*» me, il saisit délicatement le couteau entre le pouce et l'index, et le lança à la mer par-dessus son épaule.

£)t les femmes, accroupies sur le guindeau, enton» nèrent un chant d'actions de grâces, pendant que Tariki redescendait dans sa pirogue.

L'ouvrier qui bâtit une maison, le charpentier qui construit une pirogue, le planteur de koumarus (pa« tates douces), sont soumis au tabou, mais moins strictement que dans d'autres circonstances * ils peuvent se mêler à la société de leurs amis; mais ils n'ont pas le droit de se servir de leurs mains pour man« ger.

L'accès des plantations des terrains ensemencés est interdit pendant Tépoque de la germination, et des gardiens veillent jour et nuit pour en éloigner les chiens, les porcs et les poules.

Les animaux domestiques, les volailles, que Gook donna à ces naturels, furent tués aussitôt après son départ; les naturds ne voulurent pas les laisser se propager, parce que ces nouveaux hôtes violaient continuellement les endroits défendus et pénétraient dans les cultures et les moràis (cimetières).

Ici, l'agriculture, encore en enfance, a ses fêtes, ses cérémonies mystiques, ses rites religieux, comme dans le vieil empire de la Chine. Le missionnaire Eendal, qui demandait à un chef de la baie des Oes pourquoi les chefs de la tribu assistaient, revêtus de leurs habits de fête, à Tensemencement des terrains, reçut cette réponse :

— Voyez le ciel, quand de petits nuages, tas par tas, le recouvrent, et que le soleil brille sur eux ; eh bien : il y a fête là-haut, c'est le grand Atoua qui plante ses patates... et nous devons faire comme lui... nous réjouir quand nous plantons les nôtres.

M. d'Urville raconte qu'à Kavva-Kavva, il ne put jamais obtenir la permission de passer auprès des cultures sacrées.

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Un Zélandais entreprend-il un voyage par terre ou par mer, sa femme, ses enfants, ses amis, se tabouent pendant le jour qui suit son départ, afin d'attirer sur l'absent la protection de la Divinité.

Quand nous quittâmes la péninsule, mon ami le roi Thy-ga-rit me fit entendre qu'il allait setabouer aussitôt que i'Asia aurait doublé la falaised'Olimaroa.

La mère de Schongui, ce grand chef dont j'ai parlé à propos del'anthropophagie, demeura tabouée pendant tout le temps du voyage de son fils en Angleterre. Une femme esclave la faisait mangera l'aide d'une espèce de spatule emmanchée d'un morceau de bois de plus de trois mètres de long.

Si la tribu part en guerre, un prêtre se soumet aux rigueurs de cette interdiction jusqu'au retour des guerriers.

Le poisson péché en automne, quand on en fait des provisions d'hiver, est taboue; sans cette abstinence forcée, on n'en emmagasinerait pas des quantités suffisantes, les pécheurs le mangeraient à mesure qu'il sortirait de l'eau.

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Quelques auteurs, de ceux qui veulent tout systématiser, ont prétendu que les Zélandais prouvaient leur origine judaïque, par le type de la physionomie, la circoncision, que j'avouerai n'avoir jamais ob« servée, et le refus de manger de la viande de porc. Cette dernière preuve est aussi peu solide que les deux autres. Que de fols n*ai«je pas vu les roitelets de la péninsule et leurs sujets dévorer avec délices le porc salé qu'on leur oifrait. Si les naturels ont re« poussé quelquefois cet aliment, oe n'est que dans les premiers temps de leurs relations avec les Européens, et non parce que c'était du porc, mais parce que ce porc était salé, et qu'ils n'avaient jamais fait usage de sel, ainsi que je l'ai déjà mentionné.

Mais j'ai souvent été témoin d'une petite cérémonie préliminaire que ne manquait jamais d'accomplir un Zélandais de la vieille roche, quand le capitaine Jay l'admettait à notre table. Les missionnaires an* glais ont aussi remip^qué cette habitude chez divers convives. Le bonhomme, avant de dévorer sa portion de lard, en mâchait un petit morceau entre ses

dents et le jetait ensuite sous la table en disant une prière,

Le tabou intervient aussi dans les transactions corn* merciales. Si un naturel achète quelque obose, et qu'il n'ait pas en main de quoi payer comptant, il attache à l'objet acquis un fil de phormiuin au prononçant le mot sacré, part, et revient bientôt retirer , son gage, U n'est jamais prudent de leur vendre à crédit, surtout quand on n'a pas pris soin d'engager leur conscience par le tabou.

Le tabou joue donc un râle important dans la vie de ces déshérités de la civilisation ; U dirige, modifie et détermine tous leqrs actes, et fait intervenir sans cesse la divinité.

J'avais toujours entendu dire que les morts étaient enterrés,chacun dans un endi'oit isolé, entouré de pa<<» lissades, et taboue, puis qu'après un certain temps, la famille du mort venait relever les os^ c'est-à-*dirâ déterrer le cadavre, enlever de dessus ses os les chairs putréfiées et encore adhérentes, nettoyer avec soin ces os et les porter en grande cérémonie dans le

morài de sa famille, espèce d'enclos ëloigné du passage des vivants, où ils blanchiront désormais, exposés au grand air, sur des plates-formes élevées de quelques pieds au-dessus du sol.

Je fus donc étonné de trouver un jour, auprès du village de Togolabo, un cercueil de bois, peint en rouge, attaché au sommet d'un poteau; une femme pleurait, accroupie au bas de ce poteau, et me faisait signe de m'éloigner bien vite. Je demandai ce que signifiait cette exposition de cercueil, à un individu qui parlait un peu l'anglais et fabriquait, non loin de là, des corbeilles de jonc; il me dit que cette femme, veuve d'un chef tué depuis quelques mois en allant chercher du jonc vert au lac de Tavai^ avait perdu son enfant tout récenunent; qu'au lieu de l'enterrer, elle l'avait soumis à des fumigations de synanthérées pour le conserver entier comme on conserve les tètes. Elle demeurait là tabouée pendant toute une année, jusqu'à ce que le wai doua^ c'est-à-dire que l'âme de l'enfant se fût bien séparée du corps; puis elle partirait, emportant le petit cercueil sur

son dos, à la recherche des ossements de son époux. Si elle avait le bonheur de les découvrir, elle les rapporterait au mordi de sa famille.

Cette religion des morts a souvent mis en verve la sensiblerie des écrivains du xvui® siècle. Qui ne se rappelle le tableau de Lebarbier, peintre du roi, les Canadiens au tombeau de leurs enfants? Le sujet ou la légende est emprunté au livre de l'abbé Raynal, VHistoire philosophique et politique des Indes. L'abbé, peu physiologiste, s'attendrit à propos d'une Canadienne qui, six mois après ses couches^ vient fah'e couler le lait de ses mamelles sur le tom« beau de l'enfant mort-né.

Il faut du sang pour venger la violation des tombeaux. On vint prévenir Sçhongui que les habitants d'une tribu voisine de Wangaroa avaient enlevé les ossements du père de sa femme du moraï où ils étaient déposés. Sçhongui ne voulut pas croire à une telle profanation avant d'avoir vérifié par lui-même si le fait était vrai. Il partit donc pour le moraï et n'y trouva plus que quelques côtes et la partie supé-

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rieure du crâne brisé : les oa des bras, des jambes et (les m&cboires avaient été mis en pièces, et transfor^ mes en hameçons; en proie à la fureur, il s'avança seul vers le village des profanateurs, et, s'arrétant h portée de fusil, il déclara aux Mabouris qu'il venait les châtier. Les coupables gardèrent le silence, et le terrible chef tua à coups de fusil cinq d'entre eux, sans que la tribu fit le moindre mouvement pour les défendre.

Le cadavre des esclaves esir abandonné sans sépuU ture et jeté à la mer.

Mais, ne vous Tai-je déjà pas dit? tout s*en va; le tabou dégénère. L'tle nord est anglaise; la péninsule Test déjà de nom, et, de mon temps, il y avait, au port Gooper, des esprits forts qui mangeaient sous leurs toits, et qui ne se tabouaientplus, après s'être fait couper les cheveux.

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