II
38 LES BALKINIERS
Les navires de guerre n'en sont pas exempts, témoin la mort de deux jeunes officiers de marine, MM. de Yarennes et de Maynard, et des hommes qui montaient leurs embarcations.
C'est le commandant SurviUe qui, en 1772, a ouvert cette série de représailles qui ne sera épuisée que lorsque la race européo-américaine aura englouti dans son grand courant d'émigration les autochthones océaniens, qui ne peuvent étie domptés qu'à condition d'être anéantis.
D'Entrecasteaux, Marion Dufresne, Crozet, La Peyrouse, auquel on pourrait reprocher des sentiments d'humanité par trop méticuleux avec de pareib ennemis, laissa impuni — et ce fut un grand tort quand on connaît les sauvages de l'Océanie — laissa impuni, disons-nous, le massacre de son collègue le capitaine Delangle, que les naturels de Mahouna (archipel de Samoa) dévorèrent le 23 décembre 1787, ainsi que le naturaliste Lamanon et neuf autres marins ou soldats de V Astrolabe.
J'oublie le nom del'ile où M. Hyène, que j'ai
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connu commandant le navire baleinier du Havre VAngélina^ a péri en 1845 ou 1846 • Le navire demeurant sous voile, il descendit à terre pour y acheter des fruits et des porcs. Il était accompagné de cinq matelots et de mon ami Rénoque, chirurgien du bord.
Pas un d'eux ne reparut, et le navire croisa vainement pendant huit jours en vue de Tile.
MM. de Maynard et de Yarennes ont été massacrés dans une des baies de la Nouvelle-Calédonie. Gela se passa du temps où M. d'Harcourt commandait FAlcmène.
Peters Dillon raconte un terrible siège qu'il soutint dans la baie Nacléar (Fidji).
Peters Dillon était un capitaine anglais qui reçut mission du consul général de Sidney d'aller à la recherche de La Peyrouse et de rapatrier, s'il était possible, les survivants de l'Aimable- Joséphine^ commandée par Bureau, de Nantes.
Disons d'abord ce que c'est que l'archipel des Fidji.
L'archipel des Viti ou Fidji, l'un des moins connus et cependant des plus curieux deTOcéanie, possède de nombreuses légendes de cannibalisme. Les aventuriers anglais et américains y ont trouvé de magnifiques chargements de bois de sandal, qu'ils ont exploités depuis le commencement du siècle. Mais la plupart ont chèrement payé cette facilité apparente avec laquelle les naturels les ont laissés pénétrer dans leurs forêts.
Bureau, de Nantes, fut une de leurs victimes.
Commandant V Aimable-Joséphine^ il arriva en 1833 à Ambou, l'une de ces îles, avec l'intention d'y trafiquer du carret : c'est ainsi qu'on nomme l'écaillé de tortue.
Pendant qu'il était au mouillage, un chef vitien et quatre hommes vinrent lui rendre visite à bord, au moment oii il expédiait un canot à terre.
Le chef laissa le canot s'éloigner d'un demi-kilomètre; puis tout à coup il cria à Bureau :
— Capitaine, votre canot coule bas f
Bufiiau prit sa longue-vue pour vérifier le fiadt.
et, tandis qu'il relevait la position du canot, le chef le frappa à la nuque d'un coup de massue de bois de fer, et retendit roide mort à ses pieds. Le second officier et la plupart des matelots, n'étant pas sur leurs gardes, furent assonmiés.
Les naturels conduisirent ensuite le navire au fond d'une baie pour le vendre à des Américains. Après quoi, ils dévorèrent Bureau et ses compagnons.
U Aimable-Joséphine était une petite goélette qui n'avait que huit à dix hommes d'équipage.
C'étaient les hommes du canot, qui avaient échappé à ce massacre, qu'il s'agissait de rapatrier, dans le cas où ils auraient survécu.
Chargé de cette double mission. M. Dillon partit donc de Sidney et vint jeter l'ancre dans la baie de Nacléar, où, à son tour, il faillit perdre la vie.
Il était descendu à terre près de la roche Ivoire, avec dix-huit ou vingt hommes, dans l'intention d'explorer la côte et de couper du bois de sandal. Tout en cherchant ces essences d'arbres, ses hommes se
séparèrent. Soudain Dillon se vit entouré par un grand nombre de naturels. Il n'y avait pas moyen de regagner la mer. Dillon se réfugia, lui cinquième, sur un rocher à pic.
Par bonheur^ lui et ses compagnons avaient leurs armes.
Maintenant, laissons parler Dillon lui-même.
€ Nous étions, dit-il, cinq réfugiés sur un rocher, et la place était couverte de plusieurs milliers de sauvages.
» Au pied du rocher, on allumait des feux et l'on chaufFait des fours pour faire rôtir les membres de mes malheureux compagnons. Leurs cadavres, ainsi que ceux des deux chefs d'Eïboa, île voisine, furent apportés devant les feux de la manière suivante : deux des naturels de Nacléar formèrent avec des branches d'arbre une espèce de civière qu'ils placèrent sur leurs épaules.
> Les cadavres de leurs victimes furent étendus en travers sur cette litière, de façon que la tête pendait d'un côté et les jambes de l'autre.
> On les porta ainsi en triomphe jusque devant les fours; là, on les plaça sur Therbe, dans la position d'hommes assis. Les sauvages se mirent alors à chanter et à danser autour d'eux avec des démonstrations de la joie la plus féroce. Ils traversèrent de plusieurs balles les corps inanimés, se servant, pour cette exécution posthume, des fusils qui venaient de tomber entre leurs mains. Quand cette cérémonie fut terminée, les prêtres commencèrent à dépecer les cadavres sous nos yeux, et les morceaux furent mis au four.
> Pendant ce temps, nous étions cernés de toute part, excepté du côté d'un fourré de mangliers qui bordait la rivière. »
La position était assez mauvaise pour le pauvre Dillon ; mais il était résolu, sachant qu'il n'y avait pas de salut à espérer, à se faire tuer sur place en se défendant., Il tenait donc bon, toujours prêt à mettre le fusil à l'épaule, faisant feu, de temps en temps, et abattant le sauvage qui s'avançait le plus près de lui, sur le sentier conduisant au haut du rocher.
Deux de ses compagnons, Savage et Louis le Chinois, Tabandonnèrent, et, se fiant aux sauvages qui les engageaient à descendre, en leur promettant qu'il ne leur serait point fait de mal, descendirent effectivement. '
Je cède la parole à Dillon et lui laisse continuer son récit :
€ Savage, dît-il, fut bientôt au milieu d'eux, et Louis m'abandonna en se sauvant de l'autre côte avec ses armes.
» — Descends, Peters, me criaient les cannibales, descends, nous ne te ferons pas plus de mal qu'à Savage.
» En effet, ils l'entouraient en riant, et avaient l'air de le féliciter; mais, tout à coup, les naturels poussèrent un grand cri, et, au même moment, Savage fut saisi par les jambes, et six hommes le tinrent suspendu la tête en bas et plongée dans un trou plein d'eau, jusqu'à ce qu'il fût suffoqué. Pendant ce temps, un naturel, s'approchant par derrière du Chinois, lui fit sauter le crâne d'un coup de massue.
» Puis les deux malheureux furent dépecés et mis au four comme leurs compagnons. »
Us n'étaient plus que trois contre trois mille, et cependant Peters Dillon échappa à ce terrible danger.
Tandis qu'il faisait face à cette foule de furies, abattant, comme nous l'avons dit, un à un les plus hardis des indigènes qui s'aventuraient sur ce véritable sentier de la guerre^ une embarcation du Hunier ^ qui se tenait au large, entendit les coups de feu, se douta des dangers que courait le capitaine et se rapprocha de la côte. Elle ramenait à terre huit naturels qui avaient été à bord et qu'on avait retenus en otage pendant que les embarcations faisaient du bois.
On les renvoyait libres avec une caisse de verroteries et de coutellerie, pour racheter la vie des anglais survivants.
Un ambetti (prêtre) s'avança à leur tête vers Dillon, et lui promit la vie sauve et la faculté de retourner à bord du Hunier^ s'il voulait mettre bas les
armes.