CHAPITRE XVI
se raconta la mort; puis à l'imprudent Gale , mon ancien pilote, dont j'oubliai facilement la brutalité pour ne me rappeler que son courage et sa hardiesse.
Peu à peu , on jetait par-dessus les bords de la nacelle des os de volaille et des détritus de toute sorte, ce qui nous faisait monter plus haut ; à la faveur des dernières lueurs du crépuscule, nous pûmes écrire nos noms sur une feuille de papier que nous enfermâmes dans une bouteille qu'on lança, auprès d'une route, dans un champ désert.
A partir de ce moment, on se disposa à passer la nuit tout entière ou au moins à prolonger notre course le plus de temps que notre poids nous le permettrait. — Godard avait eu un instant l'intention de descendre aux environs de Compiègne; mais il avait été sommé par son équipage presque révolté de continuer sa route. Lui-même n'était pas fâché de faire un vrai voyage et non une simple ascension, et, du moment qu'on avait attendu la nuit, la descente n'était pas plus difficile à cent lieues qu'à vingt.
La mer seule était à craindre ; mais le vent nous portait d'abord plutôt au nord est qu'au nord- ouest, et nous la savions encore loin. A partir de ce moment, nous n'avions plus de moyens de constater notre direction que nos conversations avec les gens du pays au-dessus desquels nous passions, et sur lesquels nous descendions à la distance de 3 à 200 mètres pour leur demander le nom de leur village; nous reconnaissions les endroits habités aux petites lumières qui émaillaient le grand plancher brun-noir formant le fond de la grande cuvette qui , pour nous, avait remplacé la terre.
La première fois que nous approchâmes du sol pour demander où nous étions, nous convînmes de laisser un seul parler, et de garder le plus grand silence, jusqu'à ce qu'on ertt obtenu une réponse.
— Où sommes-nous? cria le porte-voix.
— À Clermont d'abord , puis à Ferrières, crûmes-nous entendre.
— Quel département ?
— Oise.
— Combien de lieues de Paris ?
— 22 lieues.
— Merci, mes amis, bonne nuit, cria le chfcur.
On jeta un peu de lest, et on se retrouva en plein ciel.
Rien ne peut rendre la majesté imposante et la sombre solennité du spectacle qui nous entourait.
Au-dessus de nous, le globe qui nous paraissait énorme, c'était notre monde à nous, noir et rond, entouré, sur les bords, d'une sorte d'auréole plus claire, reflet de tous les restes de rayons lumineux oubliés dans l'atmosphère par le soleil qui s'en allait; cette nacelle à 4 ou 5,000 pieds du sol (le baromètre avait marqué jusqu'à 63°), dans une sorte d'obscurité bizarre qui était encore cependant assez éclairée, je ne sais par quel crépuscule, pour nous permettre de voir l'aiguille de la boussole et d'en distinguer le cété bruni ; au-dessous, la terre, que l'on voyait sillonnée par les locomotives, dont on pou vait- clairement reconnaître le feu de la chaudière et la grosse lanterne du dernier wagon. Des villes dont la lueur plus vive était due à l'éclairage au gaz, dessinaient leurs contours par les points brillants de leurs réverbères. De temps en temps des bruits bizarres quand nous approchions de la terre, soit celui des trains sur la voie de fer, soit des moulins et des fabrN ques, les aboiements lugubres des chiens effrayés, et surtout le cri des volailles inquiètes, et le rappel des perdrix qui nous prenaient pour un énorme oiseau de proie.
De temps en temps on arrivait presque contre terre.
— Attention... au ballon..., criait-on d'abord.