MORT DE PILAT RE DE ROZIER, 46 JUIN
Ce n'est qu'avec une profonde tristesse que nous nous décidons à raconter l'horrible catastrophe qui vint frapper le premier homme ayant osé se frayer un chemin dans l'atmosphère, malgré l'incrédulité et les injures de se3 contemporains.
Certes , la mort de ce jeune aéronaute fut causée par une ignorance et une témérité inexcusables; mais il ne méritait pas les insultes continuelles que les écrivains de son temps ne cessaient de lui adresser, et sa fin déplorable donne à son nom l'auréole du martyr.
Depuis que l'aérostation est inventée, ceux qui ont eu le courage de s'en occuper ont toujours élé exposés à des éloges exagérés ou à un blâme injuste. Les épithètes de fous et de saltimbanques sont les moins violentes qu'on ait accolées à leur nom ; à chaque instant le Journal d'un Observateur traite Pilâtre d'intrigant, de fanfaron ignorant et téméraire, imbécile, etc., etc.
D'un autre côté, Blanchard est reçu presque en demidieu par les populations parmi lesquelles il voyage : enthousiasme et haine, tel sera toujours le partage des aérostiers, qui certes maintenant ne méritent
Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
jusqu'à ce qu'un ballon soit devenu un véhicule aussi usuel qu'un omnibus ou un wagon.
Depuis le mois de novembre 4784, Pilâtre avait annoncé qu'il allait travailler à passer le détroit. Donnant sa démission de professeur à l'athénée qu'il avait fondé, il partit pour Boulogne, où il s'installa. M. deCalonne lui donna environ 150,000 francs, au moyen desquels il fit construire une machine qu'il appela aéro-montgolfière et qui était la plus déplorable invention du monde.
Figurez-vous un énorme ballon à gaz hydrogène, surmontant un cylindre assez haut, destiné à servir de montgolfière. L'idée de Pilâtre était qu'en raréfiant plus ou moins l'air contenu dans le cylindre, il pourrait ainsi se faire lourd ou léger à volonté, de manière à chercher les courants des vents les plus favorables, à monter et à descendre sans perdre de gaz.
Charles et d'autres savants avaient eu beau lui dire que c'était placer une mèche allumée sous un baril de poudre, il avait persisté dans cette funeste alliance. Pendant cinq mois les vents lui furent contraires ; une suite d'empêchements providentiels semblaient lui dire que la mort était là qui l'attendait pour le briser sur les rochers de la côte : tantôt c'étaient les rats qui avaient dévoré sa machine, et qu'on ne chassait qu'avec une armée de chiens et de chats, soutenus par des hommes qui battaient du tambour toute la nuit pour les écarter ; tantôt un ouragan furieux qui forçait les magistrats de la ville d'intervenir pour l'empêcher de partir.
Il revint à Paris trouver M. de Galonné, qui le reçut de la façon la plus brutale, en lui disant :
— Mon cher, le gouvernement n'a pas dépensé 450,000 francs pour qu'un physicien voyage sur les côtes de Picardie. Il faut utiliser la machine et'passer la Manche.
Pilâtre revint à Boulogne la mort dans l'âme, mais avec le cordon de Saint-Michel et une pension de six mille livres