‹ Les ballonsChapitre 63 sur 110 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

en espérance. Il se remit à l'ouvrage, mais il était découragé : Blanchard venait de passer le détroit; la tentative qu'il allait faire devenait inutile. De plus, l'éternelle hostilité des vents lui paraissait du plus déplorable augure.

Une cause complètement étrangère à la gloire vint, d'après la chronique de Metz, 6a patrie, le déterminer à hâter son départ. Il était devenu amoureux d'une jeune Anglaise belle et riche, dont les parents consentaient à lui donner la main à la condition qu'il réussirait.

II résolut donc de partir malgré les avaries dont la vétusté et les intempéries avaient criblé sa machine. Enfin, le 46 juin, après avoir refusé à madame de Saint-Hilaire de l'accepter pour compagne, malgré les ordres formels de M. de Calonne, il fit tirer le canon pour annoncer son départ.

Les ballons d'essai avaient ouvert la route ; et , à sept heures et quelques minutes, MM. Pilâtre et Romain, l'un de ses constructeurs , montèrent dans la galerie. M. de la Maisonfort, marquis et officier supérieur, jeta un rouleau de 200 louis dans le chapeau de Pilâtre et mit le pied dans la nacelle; l'aéronaute le repoussa en disant :

— Monsieur, nous ne sommes sûrs ni du temps ni de la machine. Je ne puis vous accepter.

Et l'aéro-montgolfière s'éleva dans les airs.

Laissons maintenant parler M . de la Maisonfort lui-même, échappé par miracle à cette triste catastrophe, et qui donna au Journal de Paris les détails suivants :

« L'infortuné de Rozier se décida à remplir son ballon dans la nuit du mardi 1 4 , pour partir à la pointe du jour. Les apprêts furent longs. Il se trouva à la machine plusieurs trous qu'il fallut raccommoder ; on fut obligé de replacer la soupape, et l'aréostat ne fut aux deux tiers rempli qu'à dix heures du matin.

Le vent changea , et nous restâmes toute la journée dans la crainte d'avoir fait une perte d'acide inutile et dans l'espoir incertain de recouvrer le vent si désiré. Il reparut sur le minuit. Il faisait même vent frais, et les marins experts et nommés pour en décider nous annoncèrent qu'il ne pouvait être plus favorable. Nous nous remimes à travailler avec ardeur, et, en trois heures de temps, le ballon se trouva plein jusqu'aux cinq sixièmes. L'appareil, de 64 tonneaux , joua avec tout le succès possible. Vers les quatre heures, le vent parut moins bon ; les nuages chassaient nord-est du côté du lever du soleil. On lança alors un petit ballon de baudruche qui marqua d'abord le vent de sudest , puis, trouvant un courant contraire, vint s'abattre sur la côte.

Cet échec n'arrêta point les opérations , et bientôt la montgolfière fut placée sous l'aérostat. Vers les six heures on lança un deuxième ballon qui fut en un instant perdu de vue. Il fallut avoir recours à un troisième courrier, qui indiqua la bonne route : alors le départ fut décidé, et deux coups de canon l'annoncèrent à toute la ville. Il est inutile de détailler les raisons qui m'ont empêché de monter dans la machine, puisque depuis quelques jours j'y étais destiné; c'est au manque de matières et aux mauvaises qualités de quelques-unes que je dois la vie.

A 7 heures 7 minutes tout se trouva prêt , la galerie attachée, chargée de combustibles, de provisions et des deux infortunés aéronautes, M. Pilâtre de Rozier et M. Romain. La rupture d'équilibre fut de 30 livres, et l'aéro-montgolfière s'éleva majestueusement, faisant avec la terre un angle de 60 degrés. La joie et la sécurité étaient peintes sur le visage des voyageurs aériens, tandis qu'une inquiétude sombre paraissait agiter les spectateurs : tout le monde était étonné et personne n'était satisfait.

Page 1