CHAPITRE X
Une fois mort, Pilâtre devint un héros; lesépitaphes
abondèrent. Voici l'une des moins mauvaises : »
Ci-g!t un jeune téméraire
Qui , dans son généreux transport, De l'Olympe étonné, franchissant la carrière, Y trouva le premier et la gloire et la mort.
M. de Bièvre ne perdit pas cette occasion de faire une détestable plaisanterie :
Rendez grâces aux dieux de n'être pas Romain , Pour conserver encor quelque chose d'humain ,
dit-il à celui qui vint le premier lui annoncer l'affreuse nouvelle.
Ce malheur causa une terreur générale et donna naissance à une foule de préjugés absurdes, que tenta de combattre une lettre fort sensée publiée dans le Journal de Paris, et qui ne porte aucune signature. En voici une partie :
« On ne saurait trop déplorer, sans doute, la mort d un jeune homme aimable, plein d'ardeur pour les sciences, victime de son zèle et de son courage. Mais pourquoi rejeter sur l'invention et sur l'inventeur même un malheur qui n'est vraisemblablement l'effet que de quelques fausses combinaisons ou de quelque négligence dans la construction de la machine, ou peut-être de quelques circonstances nouvelles impossibles à prévoir.
Il n'y a guère eu d'invention utile à l'humanité qui n'ait coûté des sacrifices de sang humain. Sans en chercher d'exemples qui s'offrent en foule, faudra- Wl s'en prendre aux promoteurs de l'invention, si cette pratique salutaire a coûté la vie à quelques-uns de ceux sur qui on Ta employée?
L'immortel Franklin se reprochera-t-il d'avoir annoncé
aux hommes l'identité de la matière du tonnerre avec le fluide électrique, parce que deux physiciens ont été victimes de quelques expériences qui constataient cette découverte?
Combien de milliers d'hommes n'ont pas fait périr Tusage de Témétique et l'opération de la pierre ! Faudra-t-H pour cela proscrire le remède et l'opération?
Qu'on se souvienne du moment où l'on vit, pour la première fois, un ballon s'élever au milieu du Champ-de- Mars, et se perdre dans les nuages, au milieu de tout Paris étonné de ce prodige de la physique comme d'un miracle qui interrompait les lois de la nature ; l'imagination même n'osait placer un homme autour de ce ballon ; ceux qui se hasardaient à dire qu'on pourrait peut-être condamner à ces expériences quelques-uns de ces infortunés que la loi condamne à la mort, paraissaient proposer quelque chose d'extraordinaire.
Dans ce moment même, un jeune homme, d'une figure agréable et intéressante, d'un caractère doux et heureux, aimé de tous ceux qui le connaissaient, et qui n'avait que des raisons d'aimer la vie, se présente pour tenter cette expérience, à laquelle personne n'avait le courage même de penser. On s'écria que c'était un fou ; quand il fut descendu du haut du ciel, où on l'avait vu traverser Paris, on fut prêt à le regarder comme un être d'une autre espèce.
A peine cette merveille a été répétée quatre ou cinq fois, qu'on a voulu la dédaigner; on en parlait comme de jeux d'enfants, qui n'exigeaient même aucun courage.
La fin terrible de M. Pilâtre de Rozier a renouvelé les premières terreurs, et l'on a recommencé à dire qu'il faut abandonner des expériences qui ont été si funestes à celui qui les a tentées le premier. On est prêt à condamner de