CHAPITRE XII
Quartidi, 4 brumaire an VI.
Citoyens!...
On ne saurait croire tous les obstacles qu'il me fallut vaincre pour arriver à l'expérience du parachute que j'ai faite le 4 er de ce mois au parc de Monceaux. D'abord, j'ai été obligé de construire mon parachute en deux jours et deux nuits; les pressants motifs que les entrepreneurs de Monceaux ont fait valoir auprès de moi pour me faire mettre tant de hâte resteront ignorés du public, autant que leur conduite ultérieure avec moi le méritera.
Pour que le parachute soit prêt le jour indiqué , je fus non-seulement contraint de renoncer aux moyens de précaution que commandait la prudence dans un essai de cette importance, mais je fus encore obligé de supprimer beaucoup des agrès nécessaires à ma sûreté.
Tandis que je travaillais avec tant d'ardeur, l'intrigue et la cabale, pour empêcher l'exécution de cette expérience, parvinrent à suspendre les mandats d'amener contre les entrepreneurs de Monceaux et contre moi , sous prétexte de la réquisition ; ce n'est que par hasard que j'ai échappé à l'injustice de ces poursuites.
Le 4 er brumaire (octobre), jour indiqué pour l'expérience, j'éprouvai encore d'autres contre-temps. A 2 heures, je n'avais pas encore reçu une goutte d'acide sulfurique pour obtenir le gaz inflammable propre à remplir mon aérostat. L'opération commença plus tard; un vent violent contrariait les manœuvres; à 4 heures et demie, je doutais encore que mon ballon pût m'enlever avant la nuit. Le ministre de la police me fit prévenir des intrigues qui se tramaient contre moi.
Le ballon d'essai qui devait m'indiquer la direction que
j'allais suivre manqua : en suspendant le parachute au ballon, le tuyau qui lui servait de manche se rompit, et le cercle qui le tenait se cassa. Malgré tous ces accidents je partis, emportant avec moi cent livres de lest, dont je jetais subitement le quart dans l'enceinte même , pour franchir les arbres sur lesquels je craignais d'être porté par le vent. Je dépassai rapidement la hauteur de 300 toises, d'où j'avais promis de me précipiter avec mon parachute.
Je fus porté sur la plaine de Monceaux , qui me parut très-favorable pour consommer l'expérience aux yeux des spectateurs. Aller plus loin, ç'eût été en diminuer le mérite pour eux, et c'était prolonger trop longtemps leur inquiétude sur l'événement. Tout combiné , je prends mon couteau et je tranche la corde fatale au-dessus de ma tète. Le ballon fit explosion sur-le-champ , et le parachute se déploya en prenant un mouvement d'oscillation qui lui fut communiqué par l'effort que je fis en coupant la corde; ce qui effraya beaucoup le public.
Bientôt j'entendis l'air retentir de cris perçants. J'aurais pu ralentir ma descente en me débarrassant d'un lest de 75 livres qui restait dans ma nacelle; mais j'en fus empêché par la crainte que les sacs qui le contenaient ne tombassent sur la foule de curieux que je voyais au-dessous de moi. L'enveloppe du ballon arriva à terre longtemps avant moi. ' ;
Je descendis enfin sans accident dans la plaine de Monceaux, où je fus embrassé, caressé, porté, froissé et presque étouffé par une multitude immense qui se pressait autour de moi.
Tel fut le résultat de l'expérience du parachute « dont je conçus l'idée dans un cachot de la forteresse de Bude en Hongrie , où les Autrichiens m'ont retenu comme otage et prisonnier d'État.