CHAPITRE XIV
La terre en ce moment nous semblait un hideux séjour, un affreux cloaque. Les battements de notre cœur, lente et énergiques, faisaient circuler en nous une double vie. Distances, couleurs, aspects, vitesse, tout était changé. Il me semblait que je naissais dans un autre monde. M. Green n'avait jamais rien vu d'aussi beau, disait-il, et dans sa . joie il se mit à vider les sacs de sable avec rapidité. Nous montâmes encore ; nous étions alors à environ 6 kilomètres. La respiration devint pénible ; nous étions gelés d'un côté et brûlés de l'autre, car le soleil chauffait fortement les gaz du ballon et nous enlevait encore plus haut. Par malheur ce moment suprême devait finir. Il était six heures trente-cinq minutes; il fallait descendre avant la nuit au moyen de la soupape. Un peu de gaz fut dégagé, et la descente commença.
Nous étions destinés à voir encore un effet assez rare dans les voyages aériens. Notre ballon projetait son ombre sur le dos des nuages, entouré d'une auréole formée de toutes les couleurs de l'arc-en ciel. Je sentis que pour la première fois j'avais la sensation d'une vraie couleur. Il était alors* sept heures moins dix minutes. La chaleur était vive, car la face supérieure des nuages réfléchissait vers nous les rayons du soleil ; nous courions rapidement, et les brouillards qui croisaient notre marche semblaient fuir sous nos pieds. Bientôt nous descendîmes avec une telle vitesse que nous dépassions le sable jeté depuis quelque temps, et qui nous retombait sur les épaules en pluie fine.
Quelques instants après, la voix d'un chien nous rappela pour la première fois le bruit de la terre, que nous avions perdu à environ deux kilomètres au commencement de notre ascension. Les champs de blés, les bois, les villages commencèrent à redevenir visibles au fond de l'immense
cuvelte jaunâtre qui nous représentait la terre. La terrible question : a Sur quoi allons-nous tomber? * commençait à se faire entendre dans notre esprit, et nos regards ne manquaient pas d'une certaine inquiétude lorsque nous interrogions la surface du sol. Devions-nous être reçus par la pointe d'un clocher ou par la cime d'un peuplier? Devions-nous au contraire reposer mollement sur une prairie de trèfle? La destinée nous fut favorable, et décida que cette dernière était la plus commode. Nous descendîmes donc majestueusement entre deux meules de foin, dans une verte plaine. Mais les naturels du pays, fort étonnés à la vue de cette grosse bouteille dont le goulot était renversé (sic), étaient accourus de demi-lieue à la ronde, hurlant, criant, se poussant et tâchant de toucher à la longue corde qui pendait au-dessous de la nacelle. Leur surprise fut au comble lorsqu'ils nous entendirent parler, les deux Anglais d'abord, dans un langage inintelligible pour eux, puis nous autres, qui tâchions de leur faire comprendre que la seule chose dont nous avions besoin , c'était de la place. Cette conversation devenait très-difficile, car voici la marche qu'une phrase devait suivre pour être comprise : M. Green la disait à son interprète qui me la traduisait, et moi je la transmettais au garde champêtre, qui traduisait enfin aux aimables Vandales dont nous étions entourés, et qui faisaient un bruit horrible. Je me rappelai alors ces descriptions de débarquement chez les sauvages que j'avais lues dans Dumont-Durville et dans Arago. La similitude était complète.
Cependant le tumulte augmentait beaucoup, et le garde champêtre parlait de rassembler la garde nationale.
La position devenait difficile, lorsque j'aperçus une sou* tane, puis deux soutanes, puis une infinité de soutanes, dont plusieurs étaient ornées d'un camail noir. C'étaient