CHAPITRE XIV
les pères oratoriens du collège de Juilly, qui, ayant aperçu notre aérostat au moyen de leurs longues vues, accouraient avec leurs élèves, le professeur de physique en tète.
Cette arrivée, qui devait être notre salut, commença néanmoins par exciter une contestation dont les suites pouvaient nous devenir funestes. Les pères désiraient nous faire une entrée triomphale, accompagnée de musique militaire , et proposaient de nous remorquer à la corde jusqu'à leur collège. Les paysans, de leur côté, qui tenaient le bout le plus éloigné du câble, tiraient vers leur village, où ils voulaient nous entraîner. Pendant ce temps, pour échapper au danger que cette lutte aurait pu nous faire courir en nous jetant sur les arbres environnants, nous nous étions élevés à 40 mètres au-dessus du sol. De là, nous considérions les oscillations de cette corde qui ressemblait à un long serpent formé de têtes d'hommes. Ce spectacle était si bizarre que sa singularité même nous empêchait de penser à notre danger. Enfin, pour couper court à la difficulté, nous nous abattîmes brusquement de manière à choquer assez rudement les crânes des plus opiniâtres. Après une héroïque défense de M. Green, qui boxa légèrement deux ou trois naturels du pays, lesquels voulaient à toute force emporter un morceau du ballon, ou tout au moins un bout de corde en guise de relique, force resta au clergé. Le ballon fut débarrassé de son hydrogène carbonné, plié et renfermé complètement dans la nacelle, qui, dépouillée de ses ornements extérieurs, ressemblait parfaitement à un simple panier d'osier, trèscapable de contenir toute autre chose que le monstrueux ballon dont s'étaient effrayées les populations. Après une marche de dix minutes, nous entrâmes dans le magnifique collège des oratoriens.
Un souper splendidement monastique nous attendait
dans une grande salle à manger, aux murs recouverts de chêne noir sculptéavec des travées peintes représentant les différents plaisirs que Ton goûtait à l'ancien Juiliy , il y a environ deux cents ans. Au milieu de la table étaient six couverts : les deux du milieu , destinés aux supérieurs de la maison, assis sur de hautes chaises antiques à dossier droit ; les quatre autres, placés de chaque côté des révérends pères, destinés à leurs hôtes. Notre jolie compagne de route, dont la présence avait si fort étonné les paysans et les paysannes, qu'ils s'assuraient de sa réalité en passant leurs mains calleuses sur son dos et sur ses épaules, sous prétexte d'essuyer le sable qu'elle avait reçu dans les airs, excitait aussi très-vivement la surprise des vénéra* bles habitants du couvent. Les soins les plus délicats lui furent prodigués ; les questions pleuvaient sur elle de tous côtés, et nous avions peine à répondre à l'empressement de nos excellents hôtes. Le courage de M mc de Lancy avait surtout frappé tout le monde ; chacun lui demandait si elle n'avait pas eu peur. Mais cette courageuse aéronaute répondait que c'était sa troisième expédition, et que la crainte ne l'avait jamais occupée une seule minute, tant les impressions d'un tel voyage sont vives et variées. Bref, le souper se termina, comme toute notre journée, avec une cordialité et une gaieté charmantes. Nous nous retirâmes enfin dans les superbes chambres qu'on nous avait préparées.
Mon premier soin fut de mettre en ordre les notes que je n'avais cessé de prendre pendant tout le cours du voyage ; après quoi je m'endormis, non sans peine, car les souvenirs de la journée, et l'exubérance vitale que l'air oxygène m'avait donnée, me causaient encore une surexcitation extraordinaire. Le lendemain, en me réveillant de bonne heure, je pus admirer le magnifique parc qui se dé-