‹ Les bals travestis et les tableaux vivants sous le second empireChapitre 6 sur 13 · LES FAVORIS DE LA REINE · texte numérisé non relu

LES FAVORIS DE LA REINE

Il serait peut-être injuste, faisant la revue des mondanités du Second Empire, et quoique ce chapitre soit plus particulièrement consacré aux femmes qui brillèrent à cette époque, de ne point mentionner les noms de quelques hommes qui furent, par leur élégance, par leur frivolité ou par leurs amours, les héros de ces jours d'insouciance et de folie.

Parmi ces hommes, dont la personnalité, à divers titres, appartient à l'Histoire, il faut citer en première ligne, M. le marquis de Caux.

M. le marquis de Caux, qui futécuyer de l'Empereur excella surtout dans la conduite des cotillons aux lundis de l'Impératrice et devint rapidement l'un des favoris de la souveraine. Sa vie est connue et je ne la rappellerai point ici. Après avoir beaucoup « poliné »

— qu'on me permette ce mol — aux Tuileries, il devint à son tour la victime des cancans, et son aventure commencée dans tout l'éclat d'une radieuse existence, se termina lamentablement. II est mort; et la plume d'un écrivain éprouve quelque gêne devant une tombe. Mais on peut dire, sans manquer de respect à sa dépouille, qu'après avoir eu tous les bonbours, il eut toutes les infortunes. Du fringant écuyer, du charmant et séduisant mondain qu'il était, il devint, par son mariage avec M"" Patti, la cantatrice fameuse, le type véritable du Mari de l'Actrice, portant superbement toujours sa déchéance, mais la portant irrémédiablement, la traînant en ses malles, à travers le monde, avec les défroques, avec les oripeatix de théâtre de sa compagne. Dans les derniers temps de sa vie, brutalement brisée, on le voyait, correct, battant beau, selon l'expression parisienne et boulevardière, souvent le soir, dans les bureaux d'omnibus de la Madeleine ou de Saint-Philippe du Roule, et là, dans un souvenir dos heures lointaines peut-être, dans un retour vers les coquetteries, vers les donjuanneries d'antan, il tournait autour des femmes qui, un ticket à la main, attendent les lourdes voitures. Lorsque le destin lui était cruel, il s'en allait soit à pied, soit en prenant lui-même une ^ace dans l'omnibus et s'endormait, cahoté par les durs ressorts, dans l'odeur chaude et un

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peu acre du véhicule populaire. Plus d'une fois, j'ai suivi cet homme, car il m'apparaissait comme la synthèse absolue de ce Second Empire, ayant eu comme lui et avec lui toutes les ivresses, ayant eu comme lui et avec lui tous les effondrements.

Acôté de M. de Caux, et parmi les jeunes hommes de la Cour, venait immédiatement M. le marquis de Gallifï'et, aujourd'hui général de division, glorieux et sévère, alors simple capitaine sans histoire et très rieur. M. de Galliffet fut — il doit s'en souvenir — l'enfant gâté des Tuileries, le gamin à qui tout est permis, à qui l'on pardonne tout. Marié et possédant une femme radieusement jolie, il passait au travers de la Cour, comme un jeune dieu allant à la conquête du ciel. L'Empereur l'aimait, l'Impératrice l'adorait et les femmes le désiraient. Il n'avait point, alors, cette brutalité qui est sa marque caractéristique actuelle. II était aimable, prêt à tous les emplois mondains et nul ne savait, comme lui, brûler les planches, dans les rôles de « pousse-cailloux », lorsqu'on jouait la comédie à Compiègne. Il était à la Cour, comme est le « gosse » parisien, dans les pièces du vieux répertoire, prompt à la blague, ainsi qu'à la riposte, gavroche, bon garçon, laissant tout dire, tout faire, disant tout, faisant tout, galant et beau, superbe et aventureux. Il est un mot de lui qui le peint absolument, qui est

tout à l'honneur de son tempérament et qu'il n'a sans doute pas oublié.

Comme on le plaisantait un jour, aux Tuileries, dans un groupe de familiers, sur ses façons d'accaparement, de domination et sur la parade qu'il semblait sans cesse oll'rir à ceux qui l'entouraient, il eut un haussement brusque d'épaules et une réponse bien typique.

— J'aime la parade, soit, dit-il. Eh bien, chacun ses goûts, n'est-ce pas? Donnez-moi une galerie et je me flanque, s'il le faut, du haut des tours de Notre- Dame.

Puis, malicieusement, il ajouta :

— Quel est celui de vous, mes bons amis, qui, pour le plaisir de parader, en ferait autant?

Et tournant sur ses talons — il était marquis en ce temps-là — il s'en fut converser, on ne disait point encore alors « flirter », avec quelque femme.

Tout M. de Galliffet était, et se trouve dans cette boutade. Il se jetterait, oui, pour captiver l'attention du public, de la galerie, du haut des tours de Notre-Dame, comme il a été, comme il irait, soldat, au fou, pour la gloire de son nom et pour celle aussi de son pays. (Jelui qu'il représentait naguère dans les comédies de Compiègne, le pauvre diable do « pousse-cailloux », connaît cette bravoure folle du général. Et c'est poui-quoi il

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l'aime, comme jadis l'Empereur et sa Cour l'aimaient.

D'autres élégants mondains dont il serait trop long d'esquisser les silhouettes venaient à la suite de MM. de Caux et de Gallifîet. C'étaient M. le comte de Pourtalès dont une parenté avec la famille prussienne de ce nom faisait une personnalité ; M. Emmanuel Bocher, M. le baron Raymond Seillière, M. le prince de Sagan, alors dans toute la prospérité de sa gentilhommerie et de sa fortune, depuis cahoté, lui aussi, non par des omnibus, comme M. de Caux, mais par les surprises de la vie. C'étaient M. le marquis du Lan, M. le comte DavilIiers,M. le duc de Montmorency, dont la noblesse illustre, relevée par un décret de l'Empereur, avait causé une levée d'armes dans le faubourg Saint-Germain; c'étaient encore et enfin, car il faut s'arrêter dans cette nomenclature, M. le vicomte d'Espeuilles, M. Bartholoni, M. le baron deSoubeyran, M. le baron de Pierres et vingt, et trente autres qu'il serait fastidieux de citer, qui menaient aux Tuileries, à Compiègne ettàEontainebleau, la belle et bruyante farandole du Second Empire. En tête, fifre gentil et charmeur, le Prince impérial faisait entendre son rire clair d'enfant, sa chanson mélancolique et tendre que l'Empereur écoutait et redisait en son cœur.

Je ne sais rien de triste et do doux, à la fois, comme l'évocation d'un jour d'été où le soleil a été

chaud, où la brise a été calme, oîi le ciel a été pur. Il semble qu'on rappelle un jour pareil en remuant le passé du Second Empire, en ramassant ces souvenirs d'heures joyeuses qui furent à un petit nombre d'êtres sans doute, mais que tous, quand même, ont commentées, mais que tous ont célébrées. Je ne sais rien de doux et de triste comme la jeunesse qui meurt, c'est-à-dire comme le rêve qui fuit, comme la femme qui expire ou qui vieillit, comme l'enfant qui retourne au néant, le regard plein des choses entrevues l'âme étonnée et heureuse môme du sommeil éternel qui la frappe. Et cette impression monte en moi, à l'évocation des splendeurs, des folies, des rires, des amours du Second Empire; car tout ce qui l'animait, car tout ce qui lui donnait de la force, delà sève, est mort ou a été ilétri par les années, car toute sa jeunesse est défunte, car tous ses cœurs ne battent plus.

Dans l'énumération qui précède, un homme n'a point été cité et mérite, cependant, <à plusieurs titres, de n'être pas oublié. Je veux parler de M. Arsène Houssaye.

Par ses fonctions, par son existence fastueuse, par ses amitiés avec la famille impériale même, par ses œuvres, enfm, M. Arsène Houssaye a, en effet, sa place indiquée dans le mouvement mondain du Second

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Empire. N'est-ce point lui qui baptisa dès alors, sous le nom de « parisianisme », cette chose impossible à définir, cette chose élégante, affinée, spirituelle, scnlimenlale et sceptique, dont son œuvre porte le suprême caractère, qui était le signe distinctif des familiers de la Cour, ainsi que celui des habitués des salons et que d'autres, depuis, ont essayé de s'approprier sans réussir, geais parés des plumes du paon — à s'en assimiler la délicatesse et l'éclat.

Administrateur de la Comédie-Française et romancier à la mode, M. Arsène lloussaye se montrait aux Tuileries ou à la ville, avec toute l'auréole du succès. L'Empereur l'aimait, l'Impératrice en était curieuse, le prince Napoléon goûtait son esprit, et les femmes qui entouraient les souverains ou qui donnaient le ton aux mondanités, dans le monde, l'accablaient de coquetteries — heureuses d'être conviées, sous le masque — aux fêtes qu'il otTrait et qui sont restées fameuses dans les annales parisiennes.

. Ces fêtes, que l'on nommait des « redoutes », étaient, en vérité, merveilleuses, féeriques. Le demimonde du Second Empire — dont j'ai plus haut esquissé la physionomie et qui touchait de si près au monde proprement dit, par ses élégances et par sa tenue — y coudoyait tout ce que Paris comptait non seulement de

célébrités parmi les hommes et les femmes, mais de

particulièrement en évidence par la fortune, la naissance, l'éducation, le talent. Les femmes n'y étaient admises que masquées, dans le but de rendre plus inaperçues, plus libres, celles qui soubaitaient do n'être pas reconnues, et les hommes devaient faire provision de bonnes manières et d'esprit pour s'v rendre. M. Arsène Houssaye, alors dans toute sa jeune gloire de gentilbomme et d'écrivain, recevait ses invités en grand seigneur, et ses redoutes faisaient écbec aux soirées des Tuileries ou des ministères.

(Juels drames, quelles comédies, quels romans naissaient en ces réunions dont la génération actuelle ne peut avoir, en dépit des descriptions qui en ont été faites, qu'une idée très faible? C'est ce que l'on ne saura jamais. Paris était, en ce temps — comme Venise à l'époque de ses doges, de ses bravis et de ses carnavals — dans une incessante folie d'amour, de batailles et d'intrigues; la pudeur des femmes comptait peu ; le sang des hommes coulait aisément, et il n'était point rare qu'un galant — comme naguère le gladiateur, après les étreintes d'une patricienne — au sortir du lit d'une maîtresse longtemps convoitée et possédée enfin, s'en allât croiser le fer avec quelque rival malheureux. La liberté de la presse n'existant pas, sous le Second Empire, ces incidents restaient généralement ignorés de la foule et, il faut bien le dire, la

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liberté de la presse, telle qu'elle se pratique aujourd'hui, dans les journaux spécialement consacrés aux échos mondains, les eût rendus impossibles. 11 y a bien encore des amours, des duels, présentement; mais les choses de notre modernité sont banales et ce qui met sur les années impériales un cachet typique, ce n'est point le nombre des duels et des amours qui emplirent ces années, c'est la qualité de ceux qui aimèrent et qui se battirent.

L'œuvre de M. Arsène Houssaye donne l'exacte impression de ces heures d'élégante décadence et ses hommes ainsi que ses femmes représentent bien, dans toute leur étrangeté, dans toute leur nervosité et leur fiévreuse surexcitation, les hommes et les femmes du Second Empire. Ayant été alors en mesure de voir et d'entendre, M. Arsène Houssaye a retenu ce qu'il a entendu et vu. Il est venu, certes, des écrivains, des romanciers même qui ont affiché la prétention de rendre, devant le public actuel, la physionomie des choses et des êtres du Second Empire. Mais dans l'œuvre du plus considérable d'entre ces lettrés, on ne retrouve mille trace vraie des passions de ce temps. Tout y est construit de « chic », selon l'expression des peintres, tout y est soumis à l'imagination la plus outrée, et ce n'est que dans les livres documentés, mais conçus dans une note trop sèche, trop inattrayante.

que l'on ti chance de rencontrer de sérieux renseignements. Ces livres sont rares, les hommes en état de raconter ou d'écrire la chronique du Second Empire s'étant tus volontairement, ainsi que je l'ai déjà dit, et ceux qui nous fournissent quelques indications non vulgaires sont inspirés par un sentiment de partialité trop évidente, dans le blàme ou dans l'éloge. C'est pourquoi, devant cette pénurie de renseignements relatifs au règne de Napoléon III et à la Cour des Tuileries, certaine partie de l'œuvre de M. Arsène Houssaye est intéressante et curieuse à consuUor; c'est pourquoi ses romans même, tout imprégnés du parfum impérial, tout pleins de la vie exubérante et affinée qui va de 1860 à 1870, sont fort supérieurs, dans l'impression qu'ils nous donnent, à ceux qui les ont précédés ou suivis. On ne reconstitue pas une époque avec des phrases ; on en trace la silliouette énorme avec des faits. Et si les phrases sont belles dans la plupart des ouvrages sur le Second Empire, les faits n'existent pas.

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