FOLLES ET FOUS
Quoique le public fût peu initié par les journaux, au mouvement de fête qui prenait naissance aux Tuileries et qui s'emparait des salons, l'écho des bals travestis et des tableaux vivants passait par-dessus les murs du château et gagnait la rue. On exposait, dans les vitrines des marchands de photographies, les portraits des femmes de la Cour en môme temps que ceux des demi-mondaines ou des actrices en renom, et dans les arrière-boutiques de ces magasins, l'on vendait clandestinement d'autres photographies, représentant ces mêmes femmes dans les costumes et dans les attitudes plus ou moins exactes des rôles qu'elles avaient interpétrés. Ainsi que je l'ai déjà dit, on osa représenter l'Impératrice même et ses familières absolument nues et groupées indécemment. Ces prétendues
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reproduclions do scènes scandaleuses doivent être flétries avec la plus grande énergie. L'Impératrice et ses amies furent légères, en vérité, mais dans leur inconséquence, ne justifièrent jamais d'être ainsi portraiturées.
Cependant la ville, jalouse des plaisirs que l'on goûtait à la Cour, l'imita et ce fut la folie suprême.
Non seulement les salons mirent tout en œuvre pour donner à leurs attractions habituelles et un peu fades, désormais, le piquant, la séduction d'une galante perversité, mais la rue, sous l'inOucnce de cette perversité qu'elle ne pouvait ignorer, qu'elle devinait, à laquelle on l'initiait même, en des conversations, s'emplit d'ardeurs qui la portèrent au delà de toute retenue.
L'amour, dans un cynisme et dans une impudeur nettement affichés, racola au coin do chaque trottoir. On vendit des baisers à ciel ouvert; et dans les clubs ou dans les cabarets élégants, un nouveau sport vint égayer les heures des mondains : dans les clubs, les billards servirent de lit, sous le gaz éclatant, à de pauvres diables, mâles et femelles, mercenaires de luxure, offrant la comédie moyennantquelques louis, aux beaux seigneurs curieux de vice et appauvris de désirs; dans les cabarets, des femmes riches ou titrées, conduites par des amis, par leurs maris même, se réunirent en des cabinets particuliers et se donnèrent le spectacle
Costume de Salammbô, porté par M"" Gorschakoif, aux Tuileries. {D'après un document original.)
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d'accouplements salariés. Les boulevards, le Bois, devinrent les lieux ordinaires des trafics erotiques et des rendez-vous clandestins. Au Bois, où l'on se rendait en gala, les livrées éclatantes et imposantes, toutes marquées de respectabilité, couvrirent de leur clinquant dissimulateur les marchandages et les œillades des plus hautes personnalités féminines. Sur les boulevards, il y eut les « petits crevés », qualificatif honteux, que le peuple, spirituel, infligea aux jeunes mondains pressés de vivre et heureux de mal porter une précoce vieillesse due aux pires excès.
Ce fut aussi, à cette époque, dans certains théâtres, toute une série de pièces ineptes ou obscènes, de féeries stupides, toute une exhibition de femmes qui faisaient ressembler quelques scènes à des chambrées de mauvais lieux et qui n'étaient là, en effet, que pour attirer, à l'orchestre, un public d'hommes sans préjugés.
On pourrait croire que j'exagère ici et que, dans un esprit de polémique, je donne à dessein à ma pensée, à mes constatations, une importance qu'elles ne sauraient avoir. M. Paul de Saint- Victor, un témoin de ce temps et un écrivain consciencieux, appuiera éloquemment mes affirmations.
« Gela fait songer, dit-il, en parlant des représentations théâtrales, aux camisoles de force et aux douches,
à ces rires imbéciles qu'on entend glousser dans les préaux des maisons de fous. Ce qu'il y a de particulier dans ce genre de farces sans nom, c'est leur lugubre froideur. N'y cherchez même pas cette verve grossière qui allume les « boniments » des fêtes foraines, pareille aux feux follets qui s'exhalent des fumiers en fermentation. Ce sont des étoupes gelées que leurs paillasses avalent et rendent au ne/ du public. Pas une lueur d'esprit, pas un trait comique ou simplement drôle; la turpitude y fait la roue sur la platitude. Ce répertoire n'a qu'un procédé unique et immuable, lequel consiste à faire battre et hurler une kyrielle de coqà-l'âne et d'anachronismes renfermés dans une même phrase. Et que de peine pour cette vile besogne! De tels spectacles ne sont pas seulement une ignominie, mais une corruption. Ils tiennent école de dérision et d'abrutissement. Leurs grimaces défigurent toutes les grandeurs et toutes les vertus. »
J'ai parlé d'Offenbach, un jour, et j'ai dit que la Cour se rendait à l'audition de ses opérettes, inconsciemment, heureuse d'applaudir des divinités et des rois grotesques, qui ressemblaient terriblement aux rois et aux divinités qu'elle honorait. La Cour pouvait, sans trop de risques, se montrer devant les audacieuses irrévérences d'Offenbach. Elle avait l'excuse de son talent poui- justifier cette illogique curiosité. 11 lui
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était plus difficile, toutefois, de fréquenter les théâtres dont je yiens de parler et que flétrit si rigoureusement M. Paul de Saint-Victor. Mais comme les chansons qu'on y faisait entendre, comme les sottises qu'on y débitait lui plaisaient, elle eut recours à un stratagème, et ce fut l'histoire de Mahomet et de la Montagne. On appela aux Tuileries et dans les salons les interprètes principaux de ces théntres et l'on eut, à domicile, toutes les grimaces souhaitées.
Puis, las des artistes, on imagina de les imiter, de reprendre leurs rôles, et M""" de Metternich se chargea d'être la « metteuse en scène » de ces représentations.
M. le marquis de Massa lui-même, dont la vertu semblait pourtant à l'épreuve, dut introduire plus de passion, plus de vivacité dans les couplets qu'il écrivait habituellement pour les femmes de la Cour, et l'on a vu plus haut, comment il s'essaya dans le nouveau genre qui lui était imposé.
.Je ne saurais trop le répéter, l'Empereur demeura toujours sinon étranger à ces choses, du moins attristé devant cette démence enragée qui battait son trône et qui l'ébréchait, devant cette multiplicité de fautes intimes et politiques que l'Impératrice encourageait et tolérait, dont elle s'amusait même comme un enfant joue avec des allumettes, inconsciemment. Impuissant
à rétablir l'ordre aux Tuileries , ne voulant peut-être
point aussi prendre, en face de ses familiers, l'altitude d'un moraliste , l'Empereur se contentait de faire entendre des observations à sa compagne qui ne l'écoutait pas d'ailleurs, qui se dérobait à toute raison, qui se révoltait contre toute autorité, et il souriait énigmatiquement en présence des entraînements de ses amis. L'Empereur était fataliste dans les plus petits faits de la vie. Peut-être attendait-il de la folie qui, autour de lui, se donnait toute liberté, un résultat inespéré, susceptible de servir ses desseins, ses projets d'avenir?
Quant à l'Impératrice, il lui plut sans doute de s'offrir de la joie et elle s'amusa pleinement, entièrement. 11 lui plut sans doute, également, de mettre dans la monotonie de son impériale félicité, comme la piquante expression de passions, d'habitudes et do mœurs qui lui étaient défendues personnellement, et elle se procura, en effet, le spectacle adouci de toutes les aventures qui se peuvent oser et inventer loin du trône, dans le monde de ceux qui tirent une réputation des aventures.
L'impératrice Eugénie, comme presque toutes les femmes insensuelles, aimaità rechercher le côté égrillard des choses, non pour se l'approprier, non pour en extraire un bénéfice à son usage, mais dans un simple sentiment de curiosité platonique, à laquelle elle ne songeait à ajouter quelque suite que ce fut.
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Ses lectures la montrent ainsi dans tout l'aljsolu d'une ardeur apparente, démentie par des faits qui la peignent dans toute la cruauté, dans toute l'indifférence charnelle de la femme réfractaire aux pratiques de l'amour. Elle aimait à lire les auteurs légers, ceux du siècle dernier surtout; elle aimait à regarder les images peu austères; mais elle demeurait insensible à tous les appels de la volupté.
Il n'en était pas de môme de ses familières, de ses amies. Comme elle, les femmes des Tuileries étaient friandes de volumes ou de gravures condamnés; mais, contrairement à elle, ces femmes ne fuyaient pas devant l'excitation qui leur était ainsi communiquée.
Il est un mot de l'une d'elles à ce sujet.
Ayant été plaisantée sur un ouvrage fort léger surpris en ses mains, elle releva hardiment la tête et les yeux dans les yeux de son railleur, elle répliqua :
— Mon cher, je vous souhaiterais d'avoir les qualités de ce livre. On fait, avec lui, l'amour, mieux qu'avec bien des hommes.
Au travers de cette cohue folle, de ce troupeau de femmes bêlant après les suprêmes délices, après les troublantes initiations, pareilles aux Femmes damnées de Baudelaire,
Chercheuses d'infini, dévotes et satyres, Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs.