S2 LES BALS TRAVESTIS
passa, un jour, une figure étrange, rêveuse et douce, celle du roi Louis II de Bavière. Elle les charma; mais elle ne se laissa charmer par aucune d'entre elles.
Une légende avait précédé ce jeune prince aux Tuileries. Ou se répétait que le roi Louis de Bavière était vierge; qu'il n'avait point rencontré encore, nouveau Daphnis, celle qui le rendrait savant, et qu'il errait un peu à la découverte de celle qui saurait parler à son cœur et à ses sens.
Ce fut, en vérité, dès qu'il parut, un rude assaut qu'il eut à subir. Les femmes des Tuileries se dirent que le roi Louis leur aliandounerait son secret; mais toutes leurs coquetterie échouèrent devant sou impassibilité, devant son indifférence courtoise-
L'Impératrice seule sembla lui inspirer un sentiment intime; on affirme même qu'il en fut très épris. Mais le roi de Bavière quitta la Cour sans avoir révélé sa pensée, sans avoir, par ses actes ou par ses paroles, autorisé qui que ce fût à violer son rêve.
On raconte, cependant, que M'"" la ]:)aronne de P..., plus aventureuse que ses amies, voulut, un soir, avoir raison du roi Louis et entreprit de le séduire.
Comme, en causant, elle l'avait emmené dans le jardin du château, derrière des massifs, et déployait devant lui ses plus irrésistibles attraits, il se prit tout à coup à contempler l'un des admirables marbres qui
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ornaient les allées et parla à sa compagne sur un ton de grande mélancolie.
— Madame, lui dit-il, comme répondant indirectement au jeu de la baronne, je voudrais, pour l'aimer, une femme toute blanche et toute de pierre, comme celle qui est là, devant nous.
M"'" de P... regarda son interlocuteur avec quelque inquiétude, mais le sachant bizarre dans sa conversation et dans ses manières, elle répliqua :
— Mais, sire, c'est l'histoire de Pygmalion que vous voudriez renouveler?
— Oui, et c'est impossible, n'est-ce pas?
La jeune femme réfléchit une seconde; puis, comme inspirée, reprit :
• — Mais non, ce n'est pas impossible.
— Vous croyez?
— J'en suis certaine.
— Et comment, Madame, feriez-vous revivre cette histoire?
Alors, M"" de P..., résolument, moitié rieuse, moitié grave, lit cette déclaration :
— Tout simplement, sire, en revêtant un maillot blanc.
Le roi de Bavière parut un instant sans argument. Mais secouant la tête, il conclut ainsi :
— Non, ce serait un mensonge; sous le maillot il
y aurait un être vivant et c'est bien une femme toute blanche et toute de pierre qu'il me faudrait, pour l'aimer.
— Ah, sire, vous êtes trop exigeant, dit alors M"" de 1'... On ne peut pourtant pas mourir pour être aimée de vous.
Une crispation nerveuse agita, en cette minute, le jeune prince.
— Pourquoi non. Madame, murmura-t-il, et son o'il brilla.
M'"" de P..., cette fois, eut peur. Avec précaution, elle arracha le roi à sa contemplation, à son halluciiuition peut-être, et elle revint avec lui vers le château, où elle rentra plus rassurée.
— Cet homme est fou ou deviendra fou, dit-elle à l'une de ses amies de qui je liens cette anecdote. 11 veut des femmes en pierre. Ce n'est point aux Tuileries qu'il en trouvera. Qu'en pensez-vous, ma chère ?
La prédiction de la baronne de P. .. s'est accomplie. Le roi Louis 11 de liavicre est devenu fou. Mais son rêve d'un soir, qui fut peut-être le rêve de sa vie, a-t-il jamais pris une forme palpable? On peut en douter.
Une vague ressemblance morale existait entre l'empereur Napoléon 111 et le roi Louis II. Songeurs tous les deux, ils s'attardaient dans la caresse d'une intime
Costume po;-t:; par M'^" la comtesse de Fourtalôs, au bal de rilôtcl d'Ailje. {D'après un document original.)
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pensée; marqués tous les deux par une sorte de signe tragique, ils ont disparu dans un drame, et la femme de pierre dont parlait le roi Louis, sans la connaître, n'était-elle point dans la vie de l'Empereur?