‹ Les bals travestis et les tableaux vivants sous le second empireChapitre 9 sur 13 · LES NABABS · texte numérisé non relu

LES NABABS

C'est, ici, un tableau rapidement brossé, non seulement des personnalités qui marquèrent à la Cour des Tuileries, sous le Second Empire, mais encore de la société parisienne, à cette époque, étudiée dans son ensemble. 11 me paraît que ce tableau ne serait pas complet si je n'ajoutais encore, quoiqu'il soit plus spécialement consacré aux femmes, quelques figures masculines à celles que j'ai déjà esquissées.

Je viens de tracer la physionomie de ce que l'on appelle la haute vie, sous le Second Emjjirc. Cette existence particulière avait des meneurs attitrés, en dehors de ceux qui donnaient le ton à la Cour, et chaque soir c'était dans Paris, sous leur direction, une débauche d'argent, de victuailles et de baisers.

On était en un temps où le rire élait facile, oli toutes

les poches étaient percées, où tous les cœurs se portaient sur les mains, où des hommes comme le duc de Gramont-Caderousse, le baron de Heckeren, le comte Henkel, Ismaïl Pacha, le prince Paul Demidoff, le prince Nariskine et Khabil-bey, pour ne parler que des principaux viveurs, que des plus apparents, que des plus tapageurs ou que des plus originaux parmi les maîtres de l'argent et de l'amour, s'entendaient pour offrir, quotidiennement, aux parisiens, le spectacle sans cesse nouveau de leurs aventures.

Il y avait bien encore, parmi ces hommes et au premier rang des exotiques, un prince déchu réfugié à Paris qui faisait sonner fort ses millions et que l'exhibition habituelle de ses diamants, ainsi que le fard dont il couvrait sa face flétrie, avaient rendu célèbre. J'ai nommé le duc de B... Mais cet homme ne fut qu'un grotesque, un maniaque que la foule se moutrait lorsqu'il passait devant elle, dans son lourd carrosse ridiculement peint, comme elle se montre, aux heures du carnaval, le masque stupide qui déambule le long des trottoirs.

Le duc de B... était un grotesque et un maniaque, mais il était surtout un déséquilibré, un vicieux, recherchant dans la débauche la plus abjecte, des satisfactions et des plaisirs que le cours naturel des choses était impuissant à lui procurer.

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Il fut le héros d'une aventure qui fit grand bruit dans Paris et qui obligea même l'Empereur à lui adresser de sévères observations.

Un soir, au Cirque, soudainement épris d'un superbe acrobate, il lui fit parvenir un billet par lequel il lui assignait un rendez-vous après la représentation.

L'acrobate croyant au caprice de quelque femme se présenta au lieu indiqué. Mais comme il n'y rencontra que le yiciw duc de B..., il entra dans une belle fureur et se vengea de sa déception en administrant à l'Altesse, en rupture de morale, une formidable raclée.

On sait l'existence fastueuse et brève du duc de Gramont-Caderousse. Après avoir, avec son ami, le comte d'Orsay qui bouda l'Empire, étonné toute une génération de viveurs par ses folies et par les façons seigneuriales qu'il mettait à dilapider son patrimoine, il mourut, tristement, dans une ville du midi, épuisé et presque oublié.

Le baron de Heckeren ne le cédait point au duc de Gramont-Caderousse en magnificence. Un soir, il parut à un bal des Tuileries, travesti en doge et traînant une colossale fortune dans les plis de son manteau.

Quant au comte Henckel, gentilhomme prussien, il inventa M'"" de Païva et ce ne fut point là, comme on pourrait le croire, le moindre titre à sa gloire de mon-

dain. M"" de Païya, dont je m'occuperai plus loin, méritait, en effet, la célébrité que lui procura le comte Henckel et celle aussi qu'elle lui donna.

L'un des plus curieux types de cette réunion d'hommes de plaisir, sous le Second Empire, fut certainement Ismaïl-Pacha. Khédive d'Egypte et sans cesse à court d'argent, il avait un procédé infaillible pour remplir sa caisse lorsqu'elle était vide. Il organisait un emprunt, sous le prétexte de travaux importants ou d'œuvres considérables et civilisatrices à accomplir dans son pays, et lorsqu'il était en possession des millions souhaités, il s'en venait à Paris les dépenser. Sous son gouvernement, le Caire vit, pour la première fois et avec effarement, un théâtre d'opéra faire concurrence aux mosquées saintes, et des danseuses très modernes, descendues en droite ligne des Batignolles ou de Montmartre, remplacer les houris légendaires du sérail.

Dans un ordre plus sérieux, quoique aussi tapageur, venaient les princes Paul Demidoff et NarisUine.

Le prince Paul Demidoff, neveu de celui qui fut le mari de la princesse Mathilde, était fort beau et menait à Paris , ce qu'on appelle communément un train d'enfer. Ses équipages étaient remarqués et ses écuries étaient l'une des merveilles du Paris mondain. Ayant chevaux de jour et chevaux de nuit, les premiers étaient séparés des seconds par un bâtiment spécial,

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afin que leur repos ne fût pas troublé par les bruits nocturnes des entrées ou des sorties. Sous des dehors extravagants et indifférents, le prince Paul Demidoff était cependant un sentimental. S'étant retiré des aventures et ayant contracté un mariage, lorsque sa femme mourut, il fut atteint d'une sorte de désespoir touchant à la démence et il ne recouvra un peu de tranquillité, de stabilité d'esprit, qu'en s'adonnant à des œuvres charitables et au soin de collections artistiques merveilleuses.

Le prince Nariskine, possesseur d'une fortune immense, mais maladif, passait au milieu de ces élégances, de cette « noce », pour employer un mot vulgaire, mais caractéristique, ainsi qu'un fantôme errant à la recherche d'un oul)li ou d'un idéal introuvables.

Enfin Khabil-Bey, ancien ambassadeur de Turquie en Russie, toujours ruiné mais toujours fastueux, faisait décorer ses appartements intimes de panneaux représentant des sujets érotiques. Il perdit ce que ses excentricités lui avaient laissé de fortune, en une nuit, sur un coup de cartes, m'a-t-on affirmé. Il quitta dès lors Paris, retournant à Constantinople. Mais le club, le boulevard, les petits théâtres et leurs coulisses lui manquaient. 11 s'attrista, devint misanthrope et mourut dans un accès de démence furieuse.

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