‹ Les Baluba (Congo Belge) (volume 2)Chapitre 16 sur 59 · Idoles · texte numérisé non relu

Idoles

Si l'on entend par idoles des images plus ou moins esthétiques qui possèdent, par leur connexion avec les esprits ou génies, quelque chose du pouvoir suprême que ces mêmes esprits ou génies sont sensés avoir en eux, les idoles n'existent pas en Uruwa.

Si l'on entend sous ce nom, des images grossières, ou brutes, participant au pouvoir des esprits, tous les fétiches des Baluba sont des idoles.

Mais si l'on comprend sous le nom d'idoles, des êtres matériels qui soient vraiment doués du Pouvoir divin, des dieux, je dois dire que je n'en ai jamais vu. Le Muluba n'est pas idolâtre dans le sens strict du mot; car il sait parfaitement que ses fétiches sont des êtres créés. Il ne les confond jamais avec le grand Esprit, le créateur, la cause première, le conservateur de toutes choses, Kabezya Mpungu,

P. Colle.

Baluba. Congo, D, a, 107.

D. — Vie religieuse.

a) Idées religieuses et philosophiques 108. — Culte des phénomènes physiques.

Souvenez-vous de ce qui a été rapporté incidemment au no 102. On dit dans le pays que lorsqu'il y a un tremblement de terre, c'est la suite d'une bataille entre mânes adverses qui luttent comme de vulgaires humains, avec force accompagnement de cris et de bruit.

Rappelez-vous aussi de l'indication fournie au n^ 105, à propos du serpent Mamba : Serait-il téméraire, disais-je, de prétendre que le serpent Mamba est la personnification de l'esprit de l'arc-en-ciel si vénéré par les Baluba?

Enfin, notez ce qui a été signalé au n° 102, à propos des génies des rivières et des lacs, des montagnes et des pierres, des arbres et des animaux, des phénomènes naturels comme l'arc-en-ciel et la lune, etc.

De tout cela il résulte, certes une idée d'ensemble relative à un animisme caractérisé, c'est-à-dire que les Baluba se figurent que dans tout être physique, en plus de la matière palpable, il y a quelque chose d'impalpable qu'il est difficile de définir, de préciser. Ce n'est pas une forme, ce n'est pas une âme, ce n'est pas une ombre vivante, ce n'est pas un double vaporeux; et cependant c'est quelque chose qui ressemble à tout cela.

En examinant de près la façon dont ils se comportent envers les créatures, on dirait qu'ils voient en toutes une puissance, un principe d'action ; tantôt ils semblent

Baînba. Congo, D, a, io8.

considérer ce principe comme intrinsèque à la créature, tantôt ils se comportent comme si c'était une influence extrinsèque, une extension d'un esprit, d'un génie. Ce principe, cette puissance disparaît avec la destruction de la créature. Seul l'homme a, en plus, un principe raisonnable (ngeni) qui survit à la destruction de son corps.

La lune est l'objet d'une vénération particulière. Le génie qui l'anime est bienfaisant. Les Baluba l'honorent de manière spéciale. Tous la saluent à son apparition nouvelle. Tous à ce moment se frottent le corps de couleur rouge ou blanche, et exécutent en son honneur une danse spéciale. C'est à son apparition qu'ils sortent leurs fétiches hors de la case pour les honorer, qu'ils nettoyent les cabanes des mânes et des fétiches. C'est un jour de repos obligatoire. Bref la néoménie est leur dimanche à eux. Voyez au n^ 134 la manière de saluer la lune.

Quand nous sommes arrivés à Lukulu en 1900, en causant avec nous de la montagne de Zanza, un indigène disait : « Là-haut montent chaque mois un homme et une femme; ils logent en haut de la montagne, sans abri; ils prient pendant plusieurs jours. C'est en l'honneur de la lune qui va venir. »

P. Colle.

BALUBA

(Congo.)

D. — Vie religieuse»

a) Idées religieuses et philosophiques 109. — Uâme humaine.

Nos Baluba ont deux mots pour désigner Tâme : mutima et ngeni. Le mot mutima désigne proprement le cœur de chair de tout être animé, c'est-à-dire ce qu'il considère comme principe de vie animale. Le noir étend la signification de ce mot à ce quelque chose d'impalpable dont j'ai parlé au n^ 108 et que je ne puis mieux traduire que par « âme matérielle ». Le mot « ngeni » signifie proprement : principe des opérations intellectuelles et volontaires, et par conséquent âme consciente et âme raisonnable.

La première âme disparaît avec le corps, la seconde survit toujours.

Le mot mutima qui est composé du préfixe mu et du radical tima dérive soit de ima, être debout, être vivant, soit plutôt de tima (réversif de timuka : être brisé), être entier, bien portant.

Le mot ngeni a sans doute des liens de parenté avec mwine, lui-même, qui marque une possession de soi, comme par exemple, aye mwine, c'est son affaire ; il sait qu'il a à faire. Le radical ine est le même que iny, eny, eni. Dans ngeni, ng est préfixe, eni radical. Le sens intime du mot indique donc que ngeni est un être « sui compos », indépendant du corps. Les Baluba l'ont attribué au principe de leurs pensées, à l'âme consciente, à l'âme humaine proprement dite.

Baluba, Congo, D, a, 109.

L'âme raisonnable a mis le centre de ses opérations, tout aussi bien que Tâme matérielle, dans le cœur, le centre. C'est donc dans le cœur que les Baluba placent le siège du principe de la vie sensible et raisonnable. Aussi ne peuvent-ils comprendre pourquoi nous portons la main au front pour indiquer que nous pensons à quelque chose. C'est au cœur, leur semble-t-il, qu'il faudrait la porter. Ils paraissent bien souvent confondre le cœur de chair avec l'âme matérielle ou même raisonnable qui y opère; mais la confusion est plus apparente que réelle. Ils ont tant de peine à exprimer leur notion de ces êtres immatériels qu'ils les désignent par le siège oii ils croient sentir le plus vivement toute leur action. Au fond ils savent fort bien que ce petit bout de chair qui palpite dans la poitrine n'est ni l'âme matérielle, ni l'âme raisonnable. Il suffit de se rappeler leurs expressions et leur manière de faire pour s'en convaincre. En voici trois exemples pris au hasard :

Nyingisya mutima^ c'est-à-dire prends courage, mot à mot, resserre ton cœur ;

Kuhitisya mutima mu.,., signifie réfléchir, m. a. m. faire passer le cœur dans tel objet.

Muthna iilele mu minwe, le cœur est dans la main. (Se dit d'un avare qui tient à l'argent autant qu'à son âme.)

Il va sans dire que dans ces expressions, mutima ne signifie nullement le cœur de chair, mais bien l'âme matérielle et indirectement l'âme raisonnable, à peu près comme dans notre expression : il y met du cœur; on veut signifier : il y met toute son âme.

Il va de soi que nos pauvres noirs ne réfléchissent pas si loin.

Observez maintenant le moment de la mort. Tant que l'être humain est en vie, vous diraient nos Baluba, il est

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D, 109 {suite),

animé par son « mutima »; ce principe le fait vivre, tout comme un principe analogue fait vivre l'animal et la plante. De plus, le « ngeni » vient y répandre la vie raisonnable. Seule, la mort a le pouvoir de séparer du corps ces deux principes, et son œuvre est durable, irréparable. Irréparable? C'est peut-être trop dire; les esprits supérieurs peuvent opérer une nouvelle fusion, une résurrection, et cela s'est vu maintes fois comme je le dirai bientôt. A la mort donc, le « ngeni » brise sa chaîne; il commence une vie indépendante dans le monde des esprits, chez Kalunga Nyembo. Que devient le corps? Tant que du cadavre il reste quelque chose du solide, de saisissable il est environné ou pénétré de cet être, intermédiaire entre l'esprit et la matière. Cette âme matérielle, sorte de double du corps, continue à y séjourner. Elle va, vient, mue sans doute par l'âme raisonnable , quitte à revenir sans cesse au corps comme l'habitant à son logis. Elle peut directement ou à travers les organes en décomposition entendre les paroles, considérer les actions des vivants. Cette âme animale reproduit la forme actuelle du cadavre. C'est ainsi que l'âme des malheureux dont les chairs ont servi aux repas d'anthropophages, a l'apparence d'un squelette desséché ; que celle des ndozi brûlés vifs ressemble à un peu de fumée; qu'un défunt dont les bras furent pliés de travers dans son cercueil, conserve cette position dans l'autre monde. Reconnaissante envers ceux qui vénèrent les débris de son cadavre, l'âme met à leur service la puissance occulte des âmes séparées.

Baluba. Congo, D, a, log»

Par contre, elle moleste sans merci ceux de ses proches parents à qui incombe le soin d'honorer sa mémoire et qui se montrent négligents pour s'en acquitter; ceux qui se montrent peu empressés à lui élever le petit temple traditionnel, à lui offrir du feu, des vivres et des libations pour calmer le froid, la faim ou la soif qui la pressent. Cette âme établit les relations entre le corps et l'âme raisonnable.

Il semble qu'elle est tantôt près du corps, tantôt près du ngeni. Il semble même qu'elle va rejoindre l'âme raisonnable quand le corps a été annihilé. A moins que cette forme vaporeuse que les noirs attribuent à l'âme éternelle ne soit qu'une manière de se représenter ce pur esprit.

L'âme séparée éprouve-t-elle les besoins du corps? Oui, dans le monde d'au-delà, elle boit, mange, se chauffe, fait à peu près ce qu'elle faisait pendant sa vie mortelle, mais d'une manière spéciale, je dirais presque spirituelle.

Le nègre, sait bien que la nourriture offerte n'est pas matériellement absorbée, puisqu'il la voit se décomposer sur place; il sait bien que les charbons ardents ne peuvent la chauffer comme ils réchauffent le corps, puisqu'il les voit s'éteindre presque aussitôt et cependant il continue à offrir toujours les mêmes choses. Dans sa pensée donc il se dégage de ces offrandes quelque chose d'immatériel, d'éthéré, que l'âme s'approprie spirituellement. Tout ici est suprasensible.

Quand le cadavre est tout entier devenu poussière et que le souvenir du défunt a disparu parmi les hommes, l'âme s'enfonce dans la terre. Elle descend bien bas, bien loin, dans des lieux obscurs, des cavernes souterraines, et va grossir la troupe des ancêtres de la race.

Là-bas, elle continue à vivre à peu près comme elle a

BALUBA

(Congo.)

D, 109 {suite,)

vécu sur la terre, gardant ses goûts et ses passions qu'elle satisfait spirituellement.

Ce que je viens de dire suffit à établir que dans la pensée de nos Baluba, l'âme raisonnable est bien une substance immatérielle, impalpable, invisible aux yeux du corps, moins saisissable que ne Test une vapeur légère pour les sens; un principe suprasensible capable d'agir indépendamment de la matière. Si l'âme voit, entend, articule des sons, saisit comme le ferait un corps, boit, mange, se chauffe, manifeste sa présence, tout cela se fait à la manière des esprits.

Le concept de ce double principe vital ressort non moins clairement de la croyance aux maléfices « buti ou ndozi » dont il a déjà été plusieurs fois question.

Beaucoup de Baluba prétendent pouvoir quitter momentanément leur corps à l'aide de poudres et de formules magiques. Pendant que le corps est plongé dans le sommeil ou vaque à ses occupations accoutumées l'âme matérielle se détache invisiblement, s'en va voyager par monts et par vaux, ou bien va se joindre à un groupe d'autres âmes désincarnées comme elle, qui s'amusent dans les airs.

Ainsi dégagée, elle peut librement assouvir sa ven- I geance sur ses ennemis ; elle sème sur leur chemin, dans j leurs champs, sur leur couche, voire même dans leur j nourriture, ses maléfices, ses ensorcellements souvent ! mortels. Personne ne la voit et ses menées resteraient à jamais inconnues aux hommes si les sorciers, rensei-

Baluba. Congo, D, a, log.

gnés par les esprits auxquels ils sont voués, ne les en avertissaient.

Outre cette escapade volontaire, il arrive qu'un individu soit ainsi dédoublé, désincarné, malgré lui ; que son âme matérielle lui soit ravie à son insu, comme on Ta vu au no 106 par un homme, avide de lucre ou désireux d'assouvir sa vengeance. Cet homme se désincarné à l'aide de la magie et s'en va arracher à son enveloppe corporelle le principe vital.

11 l'emporte au loin, l'enferme, le fixe dans un objet de n'importe quelle dimension, un vase, une pierre, une statuette. Son coup fait, il rentre dans son corps. L'âme captive est désormais sous ses ordres. Le ravisseur y trouve son profit. Voyant par le fait de sa désincarnation ce qui se trouve dans le monde des esprits, cette âme captive renseignera son ravisseur sur les causes secrètes des maladies et de la mort. Celui-ci usera de sa science pour donner des consultations.

Que devient le corps ainsi privé? Dépourvu du foyer qui lui donnait vie et santé, il use les dernières forces emmagasinées. Il languit, il s'éteint comme une lampe sans huile. 11 doit infailliblement succomber si le sorcier, par ses incantations magiques ne se désincarné à son tour pour aller délivrer la prisonnière, la remettre dans le corps et lui rendre ainsi sa vigueur perdue.

Quant à l'âme raisonnable, elle reste unie au corps jusqu'à ce que la mort vienne lui donner la faculté d'aller chez Kalunga-Nyembo.

Mais d'oii l'âme tire-t-elle son origine? Qu'il s'agisse de mutima ou de ngeni, c'est sans conteste. Dieu même qui les a créées. Les expressions suivantes le prouvent :

Ils disent d'un voleur invétéré : Vilye kakuhele mutima muya, c'est-à-dire l'Esprit, le grand Esprit ne t'a pas

BALUBA

(Congo)

D, 109 (suite,)

donné une âme bonne. A un imbécile : Vilye umulembakênye : l'Esprit, le grand Esprit Ta empêché de bien penser. D'ailleurs ils disent positivement que Dieu crée les âmes à mesure qu'elles sont nécessaires aux corps nouveaux nés.

Oii vont les âmes après la mort?

Je l'ai dit incidemment dans plusieurs des numéros précédents, et plus au long dans le bulletin des missions des PP. Blancs (15 juillet 1906).

Quand un mort est déposé dans sa tombe, il arrive chez « Kalunga-Nyembo », c'est le nom du maître du pays des morts. Le pays de «Kalunga-Nyembo » est froid, humide, souterrain, mais pour le reste en tout semblable au nôtre ; les arbres et les plantes y poussent, les bêtes y peuplent les forêts ; les morts y cultivent, y mangent, y boivent, se couchent, se lèvent, s'y battent même. Oui, il y a là-bas des batailles en règle, et le bruit s'en répercute sur terre, chaque fois que nous sentons la terre trembler. La population de ce pays macabre se groupe par village ; les chefs y redeviennent souvent chef, tous y retrouvent les membres défunts de leur famille. Le soleil malheureusement ne vient jamais réchauffer les corps engourdis par le froid.

A la différence de notre terre, tout y est vaporeux, éthéré, semble-t-il.

A noter ici, outre la croyance populaire que je viens de préciser , le grand secret des Bakabwala, (voir

Baluba. Congo, D, a, icg.

no 119), qui montre mieux la spiritualisation des âmes désincarnées, la continuité de leur vie d'au-delà.

Dans la terre des morts, toute joie n'est pas éteinte; elle succède fréquemment à la tristesse, et plusieurs défunts au caractère jovial aiment à venir la manifester aux vivants. Ce sont les revenants, ou comme l'on dit ici, les morts joyeux bafu ba musasso. Quand ils veulent s'ég^ayer un peu au détriment d'un vivant, ils vont se poster sur le chemin oii celui-ci doit passer, agitent devant lui les herbes, imitent le bruit d'une branche qui craque, de bracelets de métal qui s'entrechoquent, ou prononcent des paroles d'une voix caverneuse. Le passant effrayé s'enfuit à toutes jambes, à la grande hilarité des morts. On a vu, paraît-il, à quelques minutes de la mission de Lukulu, un squelette se promener en titubant, portant sur la tête un fardeau. Il y a même à une demi-heure de là une vallée, oii les morts viennent s'amuser chaque nuit; c'est la Lnwi-mitondo. Seuls les anthropophages et les devins ne les redoutent pas, car ils ont un remède qui leur fait voir ces revenants joyeux et les rend inoffensifs.

Il y a donc des revenants dans l'Uruwa. Je n'ai pas pu les voir de mes yeux, n'en possédant pas le mystérieux pouvoir; mais ce que j'ai vu, c'est un ressuscité; oui, un mort revenu à la vie. Il paraît qu'il y en a d'autres. Un jour donc que j'étais à causer avec quelques jeunes gens du catéchisme, un petit vieux vint à passer ; tous de le considérer avec un air étonné et respectueux, et de chuchoter à l'oreille l'un de l'autre. Surpris de ce mystère, j'en demande l'explication : «Bwana, me répondit l'un des plus grands, mais ce vieux-là c'est Mulebwa, le ressuscité. » — « Comment un ressuscité? » — « Oui, oui, très vrai, Bwana ; ce petit vieux-là a été mort deux

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(Congo.)

D, 109 {suite),

jours entiers, et puis il est revenu parmi nous. » Et un autre de me raconter aussitôt l'histoire : Mulebwa, c'est le beau-père de Kyombo, notre chef. Un jour il s'était pris de querelle avec le grand twite (remplaçant du chef absent). Ils s'insultèrent longtemps de vilaines insultes ; le twite^ piqué au vif par les sarcasmes de l'autre, saisit un manche de houe et lui en appliqua un fort coup sur la tête; celui-ci tomba raide mort, le crâne largement ouvert et brisé. Les parents de Mulebwa transportèrent son cadavre dans sa cabane, et toute la famille vint pleurer. On se lamentait ainsi depuis deux jours et deux nuits, et déjà l'on songeait à le mettre dans un panier de jonc, quand tout à coup le mort se mit à remuer, arracha le bandeau de ses yeux, et demanda à boire. Ses parents voulurent tout d'abord s'enfuir, mais lui continua de parler, et tout le monde constata qu'il vivait de nouveau. Quand la plaie fut guérie, il sortit de sa cabane et raconta son aventure. Dès qu'il eut reçu sur la tête ce coup de matraque, il s'était rendu chez « Kalunga-Nyembo » et là il avait vu sa mère. Celle-ci voyant qu'il était encore dans la fleur de l'âge, lui avait dit : « Quoi, tu viens déjà nous rejoindre ; tu es encore trop jeune ; retourne sur la terre et va soigner la blessure que tu viens de recevoir. » Et lui n'avait pas osé résister à sa mère ; il rentra donc dans son corps et Dieu le fit revivre sur la prière de sa mère. Voilà l'histoire de Mulebwa. Au village tout le monde la raconte et plusieurs des témoins de sa résurrection vivent encore. »

Baluba. Congo, D, a, 109.

3ia

Mon visage trahissait sans doute quelque incrédulité, car le petit Longo me dit : « Bwana, je vois bien que tu ne crois pas à l'histoire de Mulebwa. Elle est pourtant très vraie. D'ailleurs, il y a bien d'autres ressuscités dans notre pays. A la Nyemba, dans le village de Lobelwa, il y en a un qui vit encore. Chez Luba Nsila il y a un sorcier qui a été enterré et est sorti tout seul de sa tombe avec des restes de chairs en putréfaction ; actuellement il en porte encore des traces au côté gauche. Chez Kyombo-Mkubwa il y a une femme nommée Mbuyu, et celle-là je l'ai vue souvent, elle est aussi allée chez Kalunga-Nyembo. Elle souffrait depuis longtemps du « makoho » (maladie qui consiste à perdre successivement les phalanges des pieds et des mains) et était couverte de plaies. Un jour elle mourut; son âme se rendit chez Kalunga-Nyembo et rencontra les morts. Ceux-ci voyant arriver une femme aussi vilaine et déformée, la chassèrent et là forcèrent à revenir sur la terre. Elle revint et guérit. Voici encore un cas que j'ai vu : je passais avec mon père dans le village de Kagumba; un homme se trouvait là dont les bras étaient déformés de telle sorte que les mains touchaient les épaules, et dont tout le corps était couvert de cicatrices. Mon père s'approcha de cet homme et lui demanda pourquoi il tenait toujours ses bras ainsi courbés. « Je voudrais bien les redresser, lui répondit l'autre, mais je ne le puis ; ne sais-tu pas que j'ai été mort et enterré. Oui, moi qui te parle, je suis un ressuscité. On m'avait lié les bras comme tu vois, et j'étais ainsi descendu chez les morts ; ceux-ci en me voyant tout couvert de pustules pleines de pus, ne voulurent point me recevoir. Je dus donc revenir dans mon corps et revivre; j'ai pu redresser mes jambes mais non mes bras, et mon corps resta couvert de cicatrices. » Voilà, Bwana, me dit Longo, la vérité. Et tous les autres compagnons de certifier la même chose. P. Colle.

BALUBA

(Congo.)

D. — Vie religieuse.

a) Idées religieuses et philosophiques HO. — La vie future.

Il est évident, par tout ce qui a été dit aux numéros précédents, que nos Baluba ont une foi inébranlable en la vie future.

Quelle idée s'en font-ils?

Des détails ont été fournis au cours du n^ 109 à propos du séjour des âmes. J'accorde que tout cela est un peu vague, flou, sans précision. Mais telle est bien la mentalité de nos noirs, d'ailleurs peu préoccupés de précisions en ces matières.

Il faut bien espérer que d'autres observateurs, aux habitudes scientifiques, pourront peu à peu ajouter aux caractères déjà indiqués des esquisses nouvelles, dont le fond se trouvera dans des conservations de hasard.

Ainsi le P. Van der Meiren me signale la suivante :

« Plusieurs fois nos Baluba nous ont demandé si nos étoffes étaient fabriquées par « nos morts. » Cette question nous étonnait et jusqu'à présent nous n'avions pu nous rendre compte de sa portée. Aujourd'hui nous avons la clé de l'énigme.

» Voici d'abord quelques éclaircissements.

» Quand une personne meurt, on la couvre de perles au cou, aux bras, aux pieds et aux reins, on lui frotte le corps d'huile. Mais pour que les habitants de chez « Kalunga-Nyembo » ne viennent à se moquer quand le mort paraît chez ses ancêtres, ceux-ci lui préparent deux

Balîiba. Congo, D a, iio.

portions de bouillies, une blanche servie avec une poule, une noire préparée avec de la raclure de manioc et assaisonnée de moustiques et de sauterelles (nsima ya bikolwa ne nzi.) S'il choisit la bouillie blanche, il est mort pour de bon, c'est-à-dire qu'il ne pourra ressusciter, il pourra bien, s'il le désire, aller revivre dans un autre membre de la famille, qui, à la naissance prendra son nom, mais il n'aura jamais le bonheur de celui qui aura choisi la bouillie noire. Celui-ci en effet est reconnu adroit et malin et peut retourner sur la terre parmi les siens dans son propre corps. Cela s'appelle «Kusanguka ku bafu ». Convaincus donc que la vie continue au delà de la tombe, nos noirs se font la réflexion suivante : Les blancs vont aux fleuves, aux débarcadères, déposer du caoutchouc, de l'ivoire et des banyungo (gros escargots), c'est leur cadeau aux morts. Quelque temps après, ils reviennent prendre au même endroit des étoffes longues et de couleur, que les morts leur ont tissées. Si un européen avait l'indélicatesse d'attendre là son cadeau, ou s'y cachait pour voir comment les choses s'y passent, il aurait incontinent les yeux crevés. »

Cette reviviscence, dont parle mon confrère, n'est pas une métempsycose; ce serait plutôt une métemsomatose, comme dit un auteur, c'est-à-dire le passage de la forme d'un corps dans un autre; cette forme n'est autre que l'âme matérielle, le sosie du défunt. L'âme raisonnable elle, se trouve toujours chez Kalunga-Nyembo.

Un mot encore.

De tout ce qui a été dit aux numéros précédents on aura pu conclure — c'est mon opinion — que les Baluba n'ont guère de notion de la rétribution future, telle que nous l'entendons, je veux dire la récompense ou le châtiment pour les actions.

BALUBA

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D, 110 {suite).

Le choix entre les deux plats et le résultat de ce choix ne peut, me semble-t-il, tenir lieu de jugement. Bons et méchants, dans l'autre monde, continuent à être ce qu'ils étaient; il n'y a pour eux ni récompense pour la vertu ni châtiment pour le crime. A toutes les questions que nous posons sur le chapitre de la justice future, la réponse est unanime : «Kwetu kabayukile », chez nous on ne sait pas cela, »

Je note cependant un fait spécial :

Les méchants, d'après eux, sont les bizwa et les ndozi. Ces êtres nuisibles reviennent après leur mort, ennuyer les vivants. Ils ne se livrent à cette besogne, paraît-il, que parce qu'ils ne peuvent descendre au pays de Kalunga-Nyembo.

Ces bizwa sont souvent des ensorceleurs qui ont été condamnés à boire le poison d'épreuve.

Sont-ils morts à la suite du poison d'épreuve, les morts chez lesquels ils descendent les marquent au front avec du charbon de bois et leur brisent les reins à coups de hâche. La marque au front est un obstacle insurmontable pour arriver chez Kalunga-Nyembo, la demeure des Mânes. Ils ont les reins brisés pour qu'ils ne puissent revenir molester ceux qui leur ont fait boire le poison. Ils pourront tout au plus se traîner jusqu'à la case de leurs parents, auxquels ils viendront reprocher de ne pas les avoir protégés les armes à la main. En conséquence, les parents seuls peuvent redouter leur vengeance.

Baluba. Congo. D, a, iio.

La vie future est-elle éternelle? A en croire le grand secret des Bakabwala (n^ 119) il semble que oui. Mais nos simples noirs ne réfléchissent pas à cela. C'est déjà trop abstrait, trop lointain pour leur mentalité.

Un jour, le rédacteur d'une revue étrangère me posa une question précise à propos d'un article publié le 15 juillet 1906 dans le Bulletin des PP. Blancs.

Voici le passage : « De tout ce qui précède vous avez pu conclure comme moi, que les Baluba n'ont aucune notion de la rétribution future^ etc.. »

Donc, écrivait mon correspondant, il y aurait des peuples — vos Baluba — qui n'auraient pas dans leur cœur la loi de faire le bien et d'éviter le mal ?

De Lukulu, je lui répondis par les considérations suivantes qui intéresseront peut-être quelques lecteurs :

« Nos Baluba savent fort bien que le vol, le mensonge, l'adultère, sont mauvais ; que quiconque s'en rend coupable est punissable.

» Mais à qui revient le droit de châtier? Avant tout à la partie lésée. Il semble qu'ils admettent en pratique que « faire le mal n'est pas défendu; il suffit de ne pas se laisser prendre par celui à qui on le fait », c'est-à-dire que l'Etre suprême, ne s'occupe pas de ces bagatelles. Il laisse les vivants se débrouiller entre-eux, soit seuls, soit avec l'aide des esprits, des fétiches ou des talismans. Nos noirs ne s'occupent donc pas de la justice ultérieure, ni par conséquent du bien à faire et du mal à éviter en vue de cette Justice ultérieure. D'ailleurs, personnellement je n'ai jamais vu un noir qui semblât même y songer, ni de près ni de loin. Ne pas se faire pincer par la personne lésée, se prémunir contre les fétiches protecteurs de cette personne en portant avec

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(Congo.)

D, 110 (suite,)

soi un fétiche plus puissant, voilà toute la préoccupation du voleur, de l'adultère, du meurtrier noir.

» A vrai dire, nos Baluba admettent l'existence d'être bons et méchants dans l'autre monde. Mais leur conception est toute différente de la nôtre. Sont réputés bons, les défunts qui ne viennent pas tourmenter les vivants, sont réputés méchants ceux qui viennent tourmenter les vivants, c'est-à-dire les mikuli, les bizwa ou fantômes mauvais. Ceux-ci habitent contre la surface du sous-sol, et reviennent fréquemment tourmenter les habitants de ce monde, leur donner des cauchemars, des rêves pénibles, les rendre malades, les pousser au mal, voire même les tuer. Ceux-là descendent d'un seul coup jdans le pays froid, chez Kalunga-Nyembo, et reviennent.rarement, et encore est-ce pour perpétuer leur nom^et pour protéger les leurs. En sorte que ce même défunt déclaré bon par ceux qu'il est censé protéger, est mauvais pour ceux contre lesquels il protège les siens.

» En somme, les bons sont ceux que le sorcier n'a pas encore désignés comme auteurs d'une maladie, d'un cauchemar pénible, d'une mort, etc. Les mauvais^sont ceux qui ont été déclarés par le sorcier coupables de ces maux,

» Le mal que les défunts ont fait sur la terre périt avec eux, à moins qu'ils n'aient été surpris dans leur faute par la partie lésée et subi la peine ici-bas. Donc nos noirs

Baïuba. Congo, D, a, iio.

n'ont pas la préoccupation de l'au-delà au point de vue moral.

» N'en ont-ils aucune connaissance?

» Je n'oserais l'affirmer trop catégoriquement. Si j'ai dit qu'ils n'ont point connaissance de la rétribution future, j'ai entendu cela au sens pratique, c'est-à-dire en tant que cela pût influencer leurs actes bons ou mauvais. Peut-être au fond de leur cœur gisent encore quelques bribes des vérités primitives à ce sujet. Ce qui est certain, c'est que, quand nous en parlons aux Baluba pour la première fois, ils l'admettent sans peine, je dirais presque qu'ils trouvent cela tout naturel. »

P. Colle.

BALUBA

(Congo.)

D. — Vie religieuse.

a) Idées religieuses et philosophiques îll. — Spiritualisme, 112. — Matéria lisme .

Sur ces théories philosophiques, nos Baluba n'ont aucune notion précise.

Il est certain cependant que la philosophie de leurs notions religieuses se dégage spiritualiste, pour autant que leur notion d'esprit mérite ce nom.

Je n'ai jamais remarqué des individus, sorciers ou autres, qui aient montré qu'ils ont conscience de ces notions philosophiques.

Baluba. Congo, D, a, 111-112.

BALUBA

(Congo.)

D. — Vie religieuse.

a) Idées religieuses et philosophiques 113. — Monothéisme ou polythéisme.

Nos Baluba sont nettement monothéistes.

Ils ont foi en un Dieu suprême, unique, créateur et bienfaisant. (Voir 101.)

Tous les autres esprits quelque supérieurs qu'ils soient, sont créés.

Donc on ne saurait parler ici de hiérarchie parmi les dieux; nos Baluba appellent le principe créateur, « Vilye Mukulu » ou bien « Kabezya-Mpungu, » littéralement : « le grand Esprit, le Tout-Puissant d'en haut. »

Kabezya-Mpungu, selon les Baluba, a existé de tout temps et existera toujours ; je ne connais aucune légende qui fasse même soupçonner le contraire. Il est unique de sa nature; aucun autre esprit ne peut lui être comparé. C'est pour cela qu'il se nomme Mukula,le grand. Seul il est au-dessus de tout. Existant avant tout ce qui existe, il a tout créé, et fait de rien ; la croyance populaire est formelle sur ce point. Aujourd'hui encore, tous les phénomènes naturels, surtout ceux qui frappent davantage l'imagination par leur grandeur relèvent de sa causalité. C'est ainsi que les nègres, dans la première expression de leur étonnement, attribuent à Dieu le glissement d'un rocher par exemple. « Kabezya-Mpungu uhangile » Dieu la créé. Cette expression revient souvent sur les lèvres de nos noirs pour exprimer qu'ils ignorent d'où provient un être. D'ailleurs ils affirment que Dieu crée les hommes,

Baluba. Congo, D, a, ii3.

les âmes, à mesure que leur présence est utile à la terre. Le mot « hasard » ne se traduit pas autrement que par l'expression de cette causalité : « i Kabezya-Mpungu, c'est le Tout-Puissant d'en Haut ». C'est à lui encore qu'ils attribuent les grands fléaux, tels que la variole ou toute autre épidémie. Et, dans ce cas, il paraît agir par l'intermédiaire des esprits et des mânes. Ils ne conçoivent pas, semble-t-il, le repos de Dieu comme un désintéressement complet par rapport à son œuvre, la création. Dieu continue à agir. Même les hommes subissent l'effet de son activité, du reste très vaguement conçue et encore plus vaguement exprimée par la théologie de nos noirs. Il leur suffit de savoir que Kabezya-Mpungu est habituellement bienfaisant et ne leur veut guère de mal, pour qu'eux-mêmes se désintéressent plutôt de Lui et s'efforcent de se concilier les esprits dont ils craignent le mauvais vouloir. Cause première comme nous venons de voir, Dieu est encore jusqu'à un certain point Cause dernière en ce sens que c'est vers Lui que retournent toutes les âmes, car le royaume des ombres est régi par ce même Kabezya- Mpungu, sous le nom de Kalunga-nyembo.

On remarquera sans peine la similitude du concept des Baluba sur Dieu avec le nôtre. Ne pouvant concevoir ces perfections en elles-mêmes, le nègre de l'Uruwa s'en rend compte et l'exprime en niant chez Dieu toute imperfection. C'est ainsi qu'il ne localise pas Dieu en le plaçant dans un temple. Kabezya-Mpungu ne reçoit rien à absorber; il est au-dessus de tout besoin de nourriture. Seul il se suffit à lui-même. Contrairement aux autres esprits, il n'a pas d'emblème qui le représente. N'étant point cause immédiate de quelque mal, jamais le noir n'a recours à Lui pour en être délivré lorsqu'il se

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D, 113 (suite,)

sent atteint. II ne Lui offre pas de sacrifices dans le but de se le concilier. Tout au plus, si de temps en temps, il Lui abandonne une parcelle du produit de sa chasse, ou de ses cultures, comme pour reconnaître le souverain domaine du Grand Esprit; ou s'il laisse quelque objet usé se consumer, en son honneur, en quelque coin de la brousse, pour affirmer que cet objet a été mis à son usage par le maître de tout, par Kabezya-Mpungu.

L'imagination a pu être une auxiliatrice plus féconde dans la formation des idées sur l'âme humaine et sur les esprits créés. Leur activité étant beaucoup plus restreinte a pu servir à faire concevoir leur nature d'une manière plus précise et plus déterminée. Ce qui fait que ces êtres sont d'autant moins spirituels qu'ils ont avec les hommes des relations plus étroites et plus fréquentes.

Qui ne serait frappé de voir combien nos pauvres sauvages ont conservé pure la notion sur la divinité. Dieu est pour eux un être unique incréé, éternel, pur esprit, bon, créateur et conservateur de la nature, des hommes et des esprits.

P. Colle.

Baluha. Congo, D, a, ii3.

BALUBA

D. — Vie religieuse.

a) Idées religieuses et philosophiques 114. — Morale,

Les Baluba ont sur le bien et le mal une notion assez claire. Ils savent parfaitement que le vol, Fadultère, le mensonge, l'assassinat sont choses reprèhensibles ; ils savent aussi que l'action de sauver quelqu'un d'un danger de mort, la remise d'une dette, la fidélité conjugale, sont choses louables. Les châtiments dont ils punissent les uns, les louanges qu'ils donnent aux autres en sont une preuve suffisante. Sans doute, la personne lésée par le vol, l'adultère ou le mensonge ne voit dans ces actes que le tort qui lui est fait; la personne favorisée par des actes louables n'y voit guère que son avantage. Il n'en est pas moins vrai que les personnes qui n'y ont aucun intérêt se portent de préférence vers ceux qui sont de nature droits, généreux, complaisants. Un jeune homme dissolu, une femme voleuse, etc., encourent le mépris public.

Ils ont notamment une notion exacte de la pudeur. Les enfants des deux sexes n'oseraient se produire en public, pour faire leurs actions contraires à cette vertu. Plusieurs personnes de sexe différents, soit adultes, soit enfants, doivent-ils traverser une rivière, rarement ils le feront côte à côte, ou sans se couvrir au moins d'une touffe d'herbes. Les femmes qui vont à la pêche, exposées à j entrer et à sortir de l'eau, seront vêtues d'une petite ! bande d'étoffe fixée sur le ventre et sur les reins au

Baluba. Congo, T>, a, 114.

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moyen d'un collier ou d'une ficelle. La petite fille, dès sa naissance, est habillée presque toujours d'un bout d'étoffe grand comme une carte à jouer.

Les parents éloignent leurs enfants, leurs garçons surtout, la nuit, dès que ceux-ci peuvent se rendre compte de ce qui se passe dans leurs rapports intimes.

La charité est connue et pratiquée, même en dehors de la famille et des amis. Je me souvient d'un fait. En 1902, un enfant était tombé à l'eau. Il était sur le point de se noyer. Le fils du chef Kyombo habitant un village différent, entendant ses cris, sauta résolument à l'eau, malgré la violence du courant, et le sauva au péril de sa propre vie. La maman reconnaissante du petit rescapé, accourut le remercier et l'invita à venir chez elle manger une poule. Elle parcourut ensuite les villages pour publier l'acte de courage du sauveteur.

Quant à la charité à l'égard de personnes de la parenté ou des amis et confrères de sociétés secrètes, elle est quasi journalière. Car n'est-ce pas de la charité, intéressée peut-être, mais charité quand même en bien des cas, cette solidarité qui porte les uns à payer pour les autres, à les aider dans les circonstances critiques, la maladie, le danger, quelquefois au péril de leur propre vie.

Mais ont-ils du remords pour le mal commis ? Je ne sais trop. Il semble que les remords ne doivent pas être bien cuisants, si l'on entend par remords les reproches d'une conscience coupable. Ils n'ont pas la notion des châtiments d'au-delà, réservés aux fautes contre la loi naturelle. Dès lors, que craindre ? Le châtiment de la part des personnes lésées, la vengeance des vivants ou même des morts et des esprits irrités. Et c'est tout. Mais cela n'est pas du remords, c'est de la crainte. Les noirs qui n'ont pas été instruits sur les châtiments de

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BALUBA

(Cong^o.)

D, 114 (suite).

l'autre monde, meurent sans redouter un châtiment qu'ils ignorent. Mais j'ajoute qu'il suffit d'un simple énoncé de cette doctrine pour qu'ils s'écrient « Eyo, i bine ! Oui, oui, c'est bien cela ». Tant il est vrai que cette notion semble sommeiller au fond de leur cœur, et qu'il suffit d'une simple remarque pour la réveiller. Le cas m'est arrivé fréquemment. Je n'ai connu aucun Muluba qui ait sincèrement révoqué cette doctrine en doute.

Nos Babula ont une certaine notion de l'affection familiale, de cette affection désintéressée qu'on retrouve à un si haut degré dans nos bonnes familles chrétiennes. Mais cette affection chez eux est plutôtcelle de l'animal pour son petit ; elle est instinctive, et nullement raisonnée. Une maman aime son enfant, bien sincèrement, surtout s'il est tout petit. Plus tard, cette affection s'obscurcit notablement. Une mère un jour laissa devant moi tomber son bébé sur le sol ; le petit se fit mal et se mit à pleurer. Instinctivement ses voisines se mirent à lui donner des coups, pour la punir de son inattention à l'égard de son enfant. A la mort d'un petit enfant, la mère pleure; et indépendamment des cris de commande, il y a bon nombre de larmes bien sincères qui coulent

j de ses yeux. J'ajoute que cette douleur est de très

j courte durée. Le père éprouve lui aussi une certaine tendresse pour ses enfants, mais l'intérêt prend bientôt

j le dessus. Les cas de ce genre sont malheureusement

j trop fréquents. En voici une preuve :

Baïuba. Cong-o, D, a, 114.

32fl

En 1904, un soir que je revenais à la mission, je trouvai un petit enfant de 5 à 6 ans blotti sur le sol, près d'un petit feu éteint. Je le ramasse et le porte à la maison. En route, il me raconta que son père était un chef de village; que sa mère une esclave; étant devenue folle, l'avait abandonné. Depuis plus de 24 heures il était là où je l'avais trouvé. Vainement il avait demandé à manger chez son père et chez les femmes de celui-ci, on lui avait tout refusé. S'il eut été une petite fille, son père l'aurait adoptée pour l'intérêt à en retirer à l'époque de son mariage. Par contre, ce même chef aimait ses enfants nés de femme libre. Etait-ce de l'amour véritable, je le pense ; cependant ce mot « amour » tel que nous le concevons, n'a pas de correspondant dans leur langue.

Les enfants ont à l'égard de leurs parents, une affection fort peu désintéressée. S'ils les soignent dans leur vieillesse, c'est surtout pour éviter leur vengeance posthume. Les filles sont moins intéressées en général que les fils. Il y a des exceptions. J'ai connu un grand du village de Kyombo qui visitait régulièrement sa mère, vieille et folle. Et même ici, quelle affection ! La vieille, logeait dans une cabane ouverte à tous les vents.

Ils sont braves à la guerre, et en général courageux devant le danger. En 1899, un lion dévastait la région; ils convinrent de le cerner pour le tuer. Armés de leurs arcs, ils se mirent en un cercle qui alla se resserrant de plus en plus jusqu'à ce qu'ils se trouvèrent près du fauve. Celui-ci se montre, et se sentant pris, bondit sur un des chasseurs, qu'il tue d'un coup de ses formidables griffes, aucun des chasseurs ne s'enfuit. A la guerre, les jeunes gens et les enfants se trouvent sur la première ligne, reçoivent les premières flèches : c'est ainsi qu'ils doivent conquérir leurs grades.

BALUBA

(Congo.)

D, 114 {suite).

On peut dire d'eux qu'ils ont le caractère loyal, franc et ouvert. Ils sont indépendants par tempérament, à tel point qu'ils n'obéissent que quand bon leur semble. Même esclaves, ils ont de la peine à faire ce qui leur est commandé par leur maître. En général, un Muluba dit ce qu'il pense.

Quant à la reconnaissance, elle est singulièrement viciée par l'intérêt. Il semble que la crainte seule obtienne chez eux des actes de cette vertu. Dès que la crainte n'existe pas, ils oublient de rendre grâces pour un bienfait reçu, sauf dans des cas comme celui de cette mère dont on avait sauvé le fils.

Un Muluba n'a cure d'une parole donnée. Mentir est pour lui un défaut qui ne lui vaut pas de honte de la part de ses concitoyens. Avant tout il voit ce qui lui est le plus favorable, et il parle en conséquence.

Somme toute, il y a dans cette peuplade un fond de vertus naturelles, bien peu apparent il est vrai, mais qui n'en est pas moins véritable. Malheureusement, trop de vices recouvrent ces vertus. Ces vices sont dominés par le vice de la chair et une forte dose d'orgueil ou de vanité. On pourrait affirmer qu'un Muluba se procure sans scrupules le plaisir de la chair toutes les fois qu'il le peut, sans que cela lui coûte trop cher. Les enfants dès leur bas âge se livrent à ce plaisir. Une femme mariée n'a peur que de la jalousie de son mari, et celui-ci craint seulement le mari qu'il trompe. Les jeunes gens se

Baluba. Congo. D, a, 114.

livrent au dévergondage, bien souvent presque sans retenue. Ils sont les fils de Cham. C'est d'ailleurs le vice qui entrave le plus l'action des missionnaires.

On pourrait établir comme principe qu'un Muluba est voleur par tempéramment. Chaque fois qu'il en a l'occasion, et qu'il n'a pas à craindre de châtiment ou de vengeance, il y donne libre cours. Il ne se gênera pas pour dévaster les cultures, dépouiller les faibles, etc. Avant notre arrivée une personne de basse condition n'osait aller à quelque distance du village avec des vivres ou des biens, de peur de rencontrer un grand, ou un chef qui l'en eut dépouillé. Ils ont recours à des ruses pour détrousser les étrangers. A cette fin ils se cachent dans les herbes voisines du sentier, puis au moment oii l'étranger passe, ils font du bruit comme pour attaquer; le passant affolé jette bas sa charge, pour fuir; les détrousseurs viennent prestement nettoyer la place.

Les peines cruelles infligées aux voleurs sont là pour les retenir un tant soit peu dans le droit chemin. Nombreuses sont les personnes aux oreilles coupées à la suite d'un larcin. Ces personnes sont presque toujours des esclaves ou de petites gens.

Les grands, les puissants, se tiennent à niveau beaucoup plus par leurs exactions que par leur industrie propre.

Nos noirs sont cruels par tempéramment. Ils aiment à voir souffrir. Prennent-ils des oiseaux, ils leur cassent les pattes et les ailes afin qu'ils ne s'envolent ou ne s'encourent pas, et les laissent vivre, jusqu'à ce qu'ils les mangent. Ils trempent une poule vivante dans l'eau bouillante pour la mieux plumer, enlèvent la peau d'une chèvre non égorgée etc. Prennent-ils un prisonnier, ils aiment à le faire souffrir. Ils lui lient sans scrupules les

BALUBA

(Congo.)

D, 114 (suite),

coudes sur le dos, tellement qu'ils se touchent Tun l'autre; et puis, après avoir serré les cordes tant qu'ils peuvent, ils y versent de l'eau afin de les rétrécir et de les faire pénétrer dans les chairs.

P. Colle.

Baluba. Congo, D, a, 114.

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BALUBA

(Congo.)

D. — Vie religieuse.

a) Idées religieuses et philosophiques.

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