II. LES CONFRÉRIES BUYANGWE, KABWALA, BULUMBU. lo Origine
Un jour le nommé Kazûla, habitant des rives de la Luvwa, se trouvant à la chasse dans les monts Suya, blessa un cochon sauvage au moment où celui-ci déterrait du manioc. La bête, malgré sa blessure, parvint à s'échapper, et à fuir dans une caverne. Le chasseur l'y poursuivit, et pénétra à sa suite dans l'obscur réduit où il espérait bien l'achever. Mais quelle ne fut pas sa surprise quand tout à coup le sol sembla s'affaiser sous ses pieds, et qu'il se trouva seul au milieu des plus épaisses ténèbres, sans espoir d'en sortir. Il marcha quelque temps à tâtons, essayant de se tirer malgré tout de ce terrible souterrain; mais voyant l'inutilité de ses efforts, il allait s'abandonner au désespoir, quand soudain apparût à ses regards une scène des plus étranges. Au premier plan, tout près de lui, son frère, décédé depuis longtemps, le regardait avec de grands yeux étonnés ; derrière son frère, un cortège de fantômes, des spectres impalpables et transparents habillés de bizarre façon et exécutant des chants et des danses macâbres. Après une minute d'hésitation, le défunt reconnut Kazûla et voyant sur tous ses membres perler une sueur froide et ses genoux s'entrechoquer de terreur, il lui dit d'une voix sépulchrale qu'il s'efforçait d'adoucir :
— Mon frère Kazûla, soit le bienvenu parmi nous. Je suis très étonné de te voir ici, avec ton corps de vivant. D'où viens-tu?... Mais je vois que tu as peur, que notre groupe te terrifie. Ne tremble pas. Ce que tu vois ici, c'est la terre des morts. Ceux qui me suivent sont les les anciens de notre race; nous nous sommes réunis pour exécuter les danses du Buyangwe, du Kabwala et du
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Bulumbu. C'est notre manière à nous de nous amuser dans ce froid souterrain. N'aies pas peur, Kazûla, personne ici ne te fera de mal.
Il parlait encore que le groupe de fantômes, un instant distrait par la vue de l'étranger et le discours de son chef, reprit avec entrain ses danses et ses chants.
Kazûla, rassuré par le discours de son frère, non moins que par la gaieté apparente des morts, sentit peu à peu ses jambes se raffermir, son cœur battre moins fort, sa gorge se dégager. Finalement même il s'enhardit tout à fait et se mit à contempler avec plaisir ce spectacle fantastique si neuf pour lui; il sentit naître bientôt le désir de se joindre à eux. il s'adressa donc à son frère :
— Mon frère défunt, j'aime bien vos chants et vos danses. Quel dommage que chez nous, sur la terre, personne ne connaisse cela. Sûrement je l'accompagnerais.
— Ce que tu désires, n'est pas impossible ; si tu le veux, je vais proposer aux anciens de t'admettre dans notre groupe par l'initiation. Tu pourras ensuite faire connaître nos chants et nos danses sur la terre.
Ainsi dit, ainsi fait. Les vieux fantômes heureux de transmettre à leur descendance la connaissance de leurs plaisirs fantastiques, consentent avec joie à la proposition de leur jeune chef. Celui-ci commence en ces termes :
— Kazûla, mon frère, nous allons t'initier tout de suite. Seulement, il faudrait que tu nous paies quelque chose.
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— Qu'à cela ne tienne; je porte précisément à ma ceinture un paquet de mitunda (1). Prends-les toutes.
— Non pas cela ! Ici nous n'avons que faire de tes perles. Ce qu'il nous faut, c'est de quoi nous régaler une bonne fois. Va donc chercher deux grands paniers de manioc et six poules. Cela suffira.
— J'y vais aussitôt. Mais comment sortir d'ici ? Je trouve partout devant moi des murs infranchissables.
— Ne te dérange pas, mon frère Kazûla. N'as-tu pas blessé un sanglier, et n'est-ce pas lui qui t'a amené ici ? Eh bien, ce sanglier n'est pas comme tu pourrais le penser, un vulgaire animal. C'est un « mutumbe » (littéralement un honorable), c'est l'âme d'un ancien Muluba; il comprend donc tout ce que tu lui dis. Indique oii il doit aller, et ce qu'il doit faire.
Et sur un signe du chef, le cochon des bois apparaît et vient se mettre à côté de Kazûla. Celui-ci lui dit :
— Là-bas, au delà du marais, se trouve un de mes champs en plein rapport. Prends-y tout le manioc que tu pourras porter. De là tu iras au village, prends-y six de mes poules. Ne crains rien, car mes femmes sont seules à la maison.
Le sanglier part aussitôt. Quelques heures plus tard, il reparait chargé de manioc et de poules, et se met à raconter au chef que les femmes de Kazûla l'on fort insulté, mais qu'aucune d'entre elles n'a osé le chasser.
A la vue de cette nourriture, toute la bande est dans l'allégresse. Tous ont hâte de satisfaire la faim qui les dévore. Ils s'enfoncent incontinent dans un souterrain plus profond, oix se trouvent assemblés d'innombrables
(i) On appelle mutunda (pl. mitunda) des anneaux en verre bleu qu'on enfile sur une corde pour en faire des colliers longs d'une coudée environ. C'est la monnaie usitée pour les transactions importantes.
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fétiches, talismans et costumes plus bizarres les uns que les autres. Kazûla les suit. Le chef dit à son frère :
— Ici sont réunis tous les ingrédients du Buyangwe, du Kabwala, et du Bulumbu; ce sont là nos sociétés à nous. Je veux t'initier à leurs mystères. Laquelle des trois préfères-tu ?
— Que choisirais-je donc? Tout « bwanga » me plait également. (On appelle bwanga, la confrérie toute entière. On dit en Kiluba : entrer dans le bwanga, c'està-dire dans une société secrète (1).
— Eh bien, nous te découvrirons tout.
Et aussitôt ils commencent à l'initier au Buyangwe, puis au Kabwala, puis au Bulumbu. (Ces rites sont expliqués en détail ci-dessous.) Dès que les initiations sont achevées, le chef dit :
— A présent, Kazûla, nous n'avons plus de secrets à te dévoiler. Ta présence ici devient inutile. Retourne donc sur la terre. Quand tu auras quitté ces froids souterrains, tu resteras un jour entier en repos. Ensuite tu te frotteras le front de terre blanche ; tu mettras au cou des colliers faits avec des bouts de roseaux enfilés, sur ta tête tu fixeras un casque semblable à celui que tu nous vois porter, et tu parcourras les sentiers en chantant nos chants et en agitant des grelots. Le «Mutumbe» te montrera la route. Suis-le.
Kazûla tout heureux prodigue aux joyeux fantômes
(i) Bwanga signifie exactement remède physique, moral, naturel ou magique.
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ses plus chaleureux remercîments, et précédé du sanglier, revient sans peine sur la terre.
Fidèle à la consigne, il se reposa un jour entier ; puis revêtu de son nouvel accoutrement, il s'en alla chantant et dansant, ses grelots à la main, vers le village du chef Mbuli. Ce bruit étrange fut entendu du chef qui courût aussitôt voir ce qui se passait dans le sentier. 11 se trouva bientôt en face de notre joyeux Kazûla. Une danse aussi extraordinaire, un accoutrement aussi bizarre, ces grelots enragés, tout Téblouit.
— Inconnu, lui dit-il, qui que tu sois, que tes génies te gardent. Mais dis-moi donc, que signifient ces chants, cette danse, cet habit, ces grelots ? Cela me paraît bien intéressant.
— Ce que je fais, ô chef Mbuli, tu ne peux le comprendre. Sache que je reviens du pays des morts et que je danse le Buyangwe qu'on m'y a enseigné.
— Dussé-je te livrer mes femmes et mes esclaves, je veux que tu m'apprennes cela. I
— Eh bien, soit. Tu en seras quitte à bon compte. Donne-moi quelques poules et des colliers de perles, et | à l'instant je te découvre le « bwanga ». i
Le chef Mbuli ne se fait pas prier. Il court au village quérir les objets demandés, voire même un grand plat de brouet et revient près de Kazûla. Tous deux commencent par manger. Après ce repas de circonstance, ^ Kazûla initie Mbuli à tous les secrets du Buyangwe. Le j chef de village, heureux et content, se dispose à retour- i ner chez lui.
— Mbuli, mon frère, lui dit Kazûla, ce que tu sais n'est ^ rien à côté de ce que j'ai vu. Il te reste encore bien des , choses à connaître, mais je ne puis te les révéler. Si tu , veux, nous irons ensemble au mont Suya, à l'entrée du
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pays des morts; je te présenterai à mon frère qui dans Tautre monde dirige tous les « bwanga ». Il t'apprendra sûrement le reste, pourvu que tu lui apportes de quoi payer.
Piqué au vif, Mbuli se montre prêt à tout. Il va aussitôt chercher des poules et du manioc tant qu'il en peut porter et suit Kazûla, devenu par le fait son « maître Muyangwe » vers la caverne des morts. Tous deux s'enfoncent dans la grotte profonde. Arrivés au bout de l'obscur réduit, ils voient venir à eux le fameux sanglier. Ils marchent derrière lui et bientôt arrivent chez les joyeux fantômes, toujours réunis pour chanter et danser.
Kazûla prend la parole : « Mes pères, mes ancêtres, je vous amène le chef Mbuli, qui désire connaître tous les « bwanga ». Il apporte de quoi payer.
Heureux de cette nouvelle aubaine, le chef des confrères consent sans peine, et lui dévoile les rites du Kabwala et du Bulumbu, lui enseigne l'art de jeter des mauvais sorts, de découvrir la cause des maladies et de faire des talismans assez puissants pour amortir tous les sortilèges du monde. Après quoi il le congédie par ces mots : « Te voilà initié à tout. Dévoile nos secrets à quiconque, comme toi, se laissera initier à l'un des trois grands « bwanga ». Adieu ! »
Mbuli, au comble de la joie, revint dans ses villages. Il n'eut pas de peine à faire de nombreux adhérents, et devint en peu de temps le chef redouté du Buyangwe, du Kabwala et du Bulumbu.
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Mbuli est mort depuis de longues années, mais ses pouvoirs et ses titres ont passé à ses successeurs légitimes. Aujourd'hui encore c'est à Tun d'eux que vont les hommages de tous les membres de ces diverses confréries.
Voilà le grand secret, que nul ne peut connaître s'il n'est chef de l'une ou de l'autre de ces sectes. Je le tiens d'un chef Muyangwe converti, qui me le raconta seul à seul et finit ainsi son histoire : « Mon Père, je viens de te dire le grand secret ; si jamais mes confrères savaient que te l'ai dévoilé, ma mort seule pourrait payer ma trahison. »
Comme on le voit par ce récit sur l'origine, ces trois confréries sont apparentées entre elles. Chacune d'elles conserve néanmoins sa vitalité personnelle. La description des rites l'indiquera suffisamment.