IV. — CONFRÉRIE DU BULUNGU
Le mot « Bulungu » semble signifier « civilisation ».
Cette confrérie a cette particularité que les femmes initiées ont le pas sur les hommes. Le soin de couper le bois à brûler, de puiser l'eau et de cuire la nourriture, pendant les longues séances d'initiations et les réunions de danses, revient non pas auxfemmes mais aux hommes. Les femmes se font alors servir en tout par les confrères. On dirait qu'aux yeux des balungu, les sexes sont intervertis.
Le lion semble être considéré comme le totem de la confrérie.
Les noirs qui n'ont pas encore donné leur nom au Burungu, portent le sobriquet « bazenzi » hommes-rats des roseaux. Ce mot signifie aussi « sauvages » ou « non-civilisés ». C'est le mot bashenzi déformé.
1^ Origine,
Cette secte fut introduite dans le pays il y a quelques années à peine. Voici comment les chefs racontent son origine. Au village de Benze, près de la Lukuga, un homme avait été accusé de sorcellerie. On venait de le tuer; son cadavre gisait à terre; les meurtriers cherchaient à détacher la tête du tronc, mais ils ne pouvaient y parvenir. Aussitôt, on vit une effrayante mortalité ravager le village; les morts succédaient aux morts. Tout fut tenté, mais en vain, pour en arrêter le cours. Benze dit alors à son frère Ndale : « Avant que la mort n'ait achevé de détruire notre pays, allons sans retard consulter le
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sorcier». Aussitôt dit, aussitôt fait. Ils s'en allèrent donc au village de Kibalo, habité par une communauté de mégères. Elles vivaient là au sein d'une forêt que leur avait indiquée le génie Kibawa. Elles exerçaient le métier de sorcières. Quand les deux voyageurs eurent dit le but de leur visite, elles les amenèrent au bord d'un trou dont le fond était garni de couteaux et de lances, et avant même que ceux-ci aient pu se rendre compte de ce qui allait se passer, les mégères les précipitèrent dans le trou. Heureusement, Benze et Ndale tombèrent si bien, que pas une lame tranchante ne les blessa. Us purent en sortir sains et saufs. Les sorcières leur dirent alors : « C'est bien, le sort vous est favorable. A présent retournez chez vous, rassemblez votre monde et dites-lui : L'homme que nous avons tué était un membre du Bulungu, c'est sa vengeance qui nous poursuit ; si vous ne voulez mourir tous, joignez-vous à nous, et entrons tous dans la confrérie du Bulungu ». Nos deux individus revinrent donc à leur village et suivirent le conseil des sorcières; tout le monde devint Mulungu, et depuis ce jour, la mort arrêta ses ravages.
Quand tout fut achevé, Ndale, frère de Benze, voulut regagner ses pénates. 11 retourna donc au village de Mulolwa, oii se trouvait sa case. En route il rencontra deux des sorcières de Kibalo, que leurs compagnes venaient de chasser. Elles firent route avec lui. Pendant qu'elles cheminaient ainsi, l'une d'elles dit à Ndale : « Moi et ma compagne sommes chefs du Bulungu ; nous
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en connaissons tous les rites et les enchantements, nous avons le secret du « Kibilo ». Si tu nous conduis bien, nous les révélerons, et grâce à eux tu deviendras riche et puissant. Si tu nous conduis mal, malheur à toi. »
« S'il en est ainsi, répondit Ndale, vous pouvez compter sur moi. Mais à une promesse, je préfère des faits. Initiez-moi de suite au Kibilo, moi aussi je veux être chef du Bulungu. »
Les deux mégères lui remirent incontinent des ossements humains, des os de lion et de différents autres fauves ; ils lui donnèrent aussi des cartillages de poissons divers, et lui promirent l'initiation à quelques jours de là. Ces os étaient des ingrédients magiques.
Cependant, tous trois venaient d'arriver chez Muloiwa. Les deux femmes s'accroupirent sur le sol pour se reposer. Ndale s'empressa de leur procurer une maison et des nattes. Elles s'étendirent donc sur les nattes, pendant que lui se couchait à la place de rebut, derrière le foyer. Elles le prièrent alors de leur couper du bois ; il y alla au galop. Au retour, il trouva les deux femmes sur son chemin pour lui faire un cadeau. Elles le prièrent ensuite de leur cuire de la bouillie ; il se mit sur le champ à gratter des racines de manioc, à les réduire en farine, à cuire un vaste pot de bouillie, et le leur offrit gracieusement. Il leur rendit encore toutes sortes de bons offices. Bref, il se mit en quatre pour leur faire plaisir. Il est vrai qu'après chaque service rendu, elles lui glissèrent quelques perles dans la main. Le lendemain Ndale s'offrit à les conduire jusqu'au bout de leur voyage. En voyant tant de complaisance, les sorcières consentirent à lui révéler tous les secrets du Bulungu. Pour lui communiquer la puissance de ses nouvelles fonctions, elles coupèrent une touffe de leurs cheveux,
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enlevèrent leur ceinture de peau de chèvres et lui en firent cadeau. Ndale fit de même à leur égard. Puis elles fixèrent sur sa tête une plume de toucan (nduba) de couleur rouge sang, insigne des basangonkazi et de son nouveau titre, et lui dirent : « Reçois la puissance de dresser le « Kibilo » et de créer des basangonkazi ou cheffesses du Bulungu. C'est ainsi que Ndale devint grand chef Ntambo-Mulungu de cette confrérie. Mais en homme pratique, sachant l'adage que nul n'est prophète en son pays, il porta ses pénates au pays d'Uruwa. 11 allait publiant partout sur sa route son mystérieux pouvoir. Les braves baluba, toujours avides de nouveaux procédés magiques, s'y laissèrent prendre ; les adeptes affluèrent, apportant au malin Ndale de riches émoluments. »
2^ Admission {Kisunkila).
Le muzenzi (sing. de bazenzi) qui veut entrer dans la confrérie va trouver le grand chef, lui fait cadeau d'une poule , et expose sa demande. Le chef tue la poule, en arrache le cœur qu'il donne à l'aspirant pour qu'il l'avale tout cru, pendant que lui-même met le reste en réserve pour son prochain repas. Quand l'aspirant a fini, il lui passe au cou le collier du Burungu. Ce collier se compose de graines noires à pointes émoussées appelées « mpiki » et de « misemeno », triangles de bois garnis d'arcs de cercles rouges et noirs. Par le fait Taspirant, le « sauvage », devient « kisunkila ». Il peut à
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ce titre participer à toutes les danses et réunions qui ne comportent pas de rites d'initiations.
3° Initiation {Kutamba Bulungu),
Ici encore l'initiation se rend par un mot qui signifie sortir ; kutamba Bulungu en effet peut se traduire : sortir dans la civilisation, comme si nos noirs voulaient dire qu'en se faisant initier on passe de la sauvagerie à la civilisation, on ressuscite à une vie plus élevée.
Après un stage assez court, le Kisunkila désire monter d'un degré. 11 aspire à être initié. Dans ce but il se rend de nouveau chez le grand maître, et lui porte un cadeau. Le Ntambo mulungu l'envoie cueillir des feuilles de patates douces, en fait une guirlande qu'il fixe aux reins de l'aspirant, et lui enjoint d'aller dormir dans la brousse, tout seul, pendant quatre ou cinq nuits consécutives avec défense absolue d'avoir des rapports charnels. Pendant ce temps, le grand maître se rend avec une esclave ou un aide, près de l'arbre sacré du Bulungu, appelé Mukamba. 11 en défriche soigneusement les alentours, et arrange une petite place ronde,, oîi aboutit un chemin de dix à quinze mètres de long. Puis il met à nu une racine de l'arbre, la soulève jusqu'à ' fleur de sol, et la recouvre de terre et d'argile fraîche- ' ment pétrie, de manière à simuler grossièrement la forme ' d'un lion couché qui du regard fixe le chemin. Vers le soir, il immole les cinq poules que le postulant lui a i offertes, fixe les cinq têtes sur son lion d'argile, trois sur | le dos, une sur la crinière, une sur la croupe; il fixe également sur son lion les grandes plumes des ailes et de la queue ; il réunit le duvet au résidu de la bière indigène et ^ aux herbes sur lesquelles il s'est précédemment reposé, ' et le met à l'intérieur de l'animal symbolique par un ^ endroit opposé à la gueule. Enfin il coupe quatre fruits
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comestibles (makoke), les plante en terre devant, derrière, et aux flancs du lion. Ce « lion » s'appelle Kabombo. Il est à noter que Kabombo est un nom connu des seuls initiés; c'est un des grands secrets de la secte. Le vulgaire l'appelle mbuyu-manga, qui est aussi le nom d'un léopard d'argile image du génie protecteur de tous ceux qui s'appellent « Mbuyu ». Au-dessus de cet animal fantastique, à 2.50 ou 3 mètres de hauteur, dans un trou préparé à cet effet, le grand chef fixe une corne d'antilope ngulungu (boschbok) remplie de remèdes magiques, et trace un sentier vers une tombe voisine. Dans cette tombe il a placé une courge pleine d'eau, dans laquelle il a mis à tremper deux morceaux de bois de l'arbre sacré et deux racines d'un arbre de la rivière appelé Kisubu. Puis il prend quarante piquets, les fixe en terre en forme de cercle, tout près du « lion » d'argile. Au centre il plante solidement deux statuettes de bois faites de l'arbre Kisungwa dans lesquelles il a déposé des ossements humains, des os de lion, de fauves et de poissons divers, spécialement des cartilages de « nyika » poisson électrique. 11 amoncelle le long des piquets de la terre pétrie avec de l'eau, en ayant soin de laisser le haut découvert. C'est là le Kibilo. Quand tout est ainsi préparé, il convoque à ce rendez-vous tous les confrères. Puis il amène l'aspirant, les yeux bandés, au bout du chemin qu'il a tracé; le jette par terre et il le roule comme un vulgaire ballot jusqu'au pied de l'arbre. Arrivé là, il ordonne à l'aspirant de se dresser,
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puis il le conduit entre le lion et Tarbre, le place de manière à ce qu'il ait le dos tourné vers le lion sacré, et lui dit de grimper sur le Mukamba pour toucher de la main la corne magique. Généralement le récipiendaire n'y réussit pas; l'arbre est trop gros et le bandeau le gêne. Le chef lui dit alors : « C'est bien, c'est bien, tu es vaincu par le lion sacré à qui tu tournes le dos; tu es donc bon ensorceleur. C'est bien, tu feras un bon Mulungu. » A sa voix encore, et guidé par lui, l'aspirant pénètre dans le cercle de piquets, se met quelques instants debout sur la tête des statuettes, puis il parcourt à quatre pattes le chemin débroussé, et revient devant l'animal. Alors seulement le chef lui débande les yeux et lui dit : « Tala biji si ka? i Kabombo... Uisahule bwanga, ufwanga ne makoho ! Regarde donc (si tu sais) ce que c'est? c'est Kabombo... que si tu révélais ce secret, tu mourrais d'une pneumonie. » 11 continue : Ne l'appelle pas mbuyu-manga. A présent, fléchis les genoux, et adore-le ». Et le jeune Mulungu de se prosterner la tête contre terre et de battre des mains en disant : « Kabombo, salut. Tu es ma mère, je ne puis te trahir. Si jamais je l'osais, que je meure de pneumonie. »
A ce moment, le chef se rend à la tombe pour y chercher le breuvage magique. Il revient et dit à l'aspirant en lui montrant un mortier à farine renversé : « Assieds-toi sur ce mortier de bois, appuie tes pieds sur cette peau de genette et mets-toi dans la bouche cet insecte qui préserve de toutes sortes de maux ». C'est l'insecte « immortel », gros scarabée noir tacheté de points rouges, employé très souvent comme talisman, ainsi que je l'ai dit ailleurs. Ceci fait, il prend quelques brindilles d'herbes sèches, en fait une petite botte, les allume par un bout, et les enfonce dans la
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bouche du patient. Si celui-ci est ensorceleur, ses lèvres se boursoufflent, l'insecte lui pénètre bien avant dans la gorge, et menace de l'étouffer. Et lui de crier miséricorde. Le chef en profite pour extorquer de nouvelles poules. L'aspirant promet tout. Alors le Ntambo-Mulungu lui fait boire un remède ; l'insecte sort de la gorge vient tomber dans la main du chef, les lèvres redeviennent normales. Si l'insecte ne pénétrait pas dans l'arrière bouche, l'aspirant serait considéré comme mauvais lanceur de maléfices, mais pourrait quand même être initié. Il lui promène ensuite la peau de genette autour du corps, surtout sur le côté gauche, et lui applique à cet endroit une ventouse indigène. Il le pousse ensuite au bout du chemin débroussé, bande son arc, et fait semblant de vouloir le percer de sa flèche. Puis il badigeonne de boue tout le corps du nouvel initié, fait approcher les confrères qui jusqu'à ce moment se sont tenus en repos, dresse avec eux dans le chemin deux rangées de quatre bois flexibles qu'il réunit deux à deux par les sommets, étend sous cet « arc de triomphe » des herbes sèches et dès que le soleil couchant a franchi l'horizon, il donne le signal de la danse. Aussitôt les tambours font entendre leurs battements redoublés, les chantres exhibent leurs couplets, les danseurs armés de leur « mayanga » se livrent avec rage à leurs contorsions furibondes. Le spectacle ne s'arrêtera qu'au petit jour. Les confrères doivent, bon gré mal gré, rester sur pied jusqu'au matin, debouts, sans un instant de repos, soit 12 heures environ ;
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quiconque se repose on s'endort, est mis à l'amende. La danse se renouvelle 4 ou 5 nuits de suite. Au premier chant du coq, tous prennent en commun un copieux repas, et goûtent un peu de repos. Seul le chef ne danse pas, mais demeure accroupi au pied de l'arbre sacré, près d'une statuette Kabezya qu'il appelle sa femme du monde des esprits.
Quand les danseurs accusent une trop grande fatigue, le grand chef clôture les « festivités ». Les piquets sont arrachés et jetés pêle-mêle avec ies herbes sèches qui ont servi de litière aux deux cérémonies et les restes des vivres qui n'ont pu être consommées; tout le tas est livré aux flammes. Pendant que ce feu brûle, l'initié se rend à la rivière pour s'y laver. A son retour, le grand chef, le Ntambo Mulungu, s'embusque sur la route, et au passage il imite de son mieux le cri du lion, de l'animal dont il porte le nom (1). L'initié doit avoir peur et fuir au galop jusque contre l'arbre sacré ; c'est une manière d'honorer son chef. Celui-ci vient alors à ses côtés, et pendant que d'une main il touche l'arbre, de l'autre il répand sur la tête du nouveau membre une poignée de sable fin. Le rite est ainsi terminé. La secte compte un adepte de plus parmi les « Batambe Bulungu ». Tous les frais sont à la charge du nouvel initié.
4^ Dignitaires : [Kutamba Kibilo),
L'initié déjà « sorti dans le Burungu » qui veut passer au grade de dignitaire, doit subir l'initiation appelée Kutamba Kibilo, littéralement sortir dans le (grand [ secret) Kibilo.
(i) Je ferai remarquer que nos noirs imitent à s'y méprendre le cri de ce fauve. Us mettent la bouche sur l'ouverture d'un vaste vase d'argile, posé sur de la paille, imitent le cri du fauve, ferment plus ou moins l'ouverture avec les mains pour donner des forts et des faibles, se tournent de côté et d'autre; bref, ils font si bien que les plus malins s'y laissent prendre.
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Sur sa demande, le grand maître convoque le groupe des dignitaires. Tous ensemble vont préparer, dans la forêt ou la brousse voisine du village qu'habite le récipiendaire tout ce qui est requis pour l'initiation. Ils y construisent notamment le « grand kibilo » qui constitue le grand secret des dignitaires. Voici en quoi il consiste. Sur une fosse peu profonde, ils dressent un toit, une coupole avec des branches, des herbes et de la terre. Sur le pourtour, à mi-hauteur, ils laissent cinq ouvertures, cinq fenêtres, symboles des cinq maléfices de la confrérie. Chaque fenêtre porte un nom différent : 1° ntambantwela (= ce qui sort et rentre); 2^ mukwezi (lune personnifiée) ; 3^ kansi (petite terre) ; 4^ mpota (chassie?); 5° kalimbakanya (--- qui jette le désarroi). Par devant est une petite porte appelée kitutiko (pan de mur abattu).
Quand tout est prêt, le grand maître amène le candidat au lieu de l'initiation, et là, lui ordonne de venir s'accroupir à ses pieds. Alors, il le prend par la tête, le traîne jusqu'au kibilo, le couche sur la coupole de telle sorte que la tête pende d'un côté, les jambes de l'autre. Le grand maître se couche sur le candidat, en sens opposé, de telle sorte qu'il touche de sa tête les pieds et de ses pieds la tête de l'aspirant. On dirait qu'il veut imprégner tout l'être de ce dernier, des influences occultes qui se dégagent du kibilo et de lui-même. Après cette bizarre cérémonie, ils s'en vont ensemble manger une pâte faite de râclures de manioc, peu agréable, mais
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relevée d'une poule rôtie. Les os sont réunis en faisceau, et placés dans la porte kitutiko. Une portion de la bouillie à laquelle on ajoute une touffe de cheveux du récipiendaire, est jetée à Fintérieur. Ce dernier s'en va aussitôt adresser à l'assemblée une série de salutations particulières. Bien bizarres les dites salutations. Le jeune initié va se placer devant chacun, et le salue en se baissant et en poussant vers lui le bas du dos, c'est le salut appelé kufulamina. De là, il retourne manger une bouillie de farine assaisonnée d'une forte dose de poivre de Cayenne. Bon gré mal gré, il doit s'ingurgiter ce nouveau plat, sous peine d'amende. L'épreuve achevée, il lui reste à recevoir la puissance des maléfices.
Pour cela, il se rend près de la rivière, arrache quelques racines de palmier et celles d'un arbre appelé « ntambomuti » « arbre lion », les met à sécher au soleil et les donne à son « grand maître », qui les réduit en poudre, les enfonce dans une canne de roseau, qu'il accolle à une canne semblable, bourrée d'osselets humains et de fleurs. A l'aide de cet instrument, il a le pouvoir de tuer quiconque le gène. II lui suffit de l'étendre dans la direction de la personne ennemie, d'y frapper un coup sec, avec l'intention d'atteindre la victime ; celle-ci prend sur le champ le germe d'un mal, hydropisie ou carreau, dont elle mourra bientôt.
Mais à quoi bon tuer, si l'on reste soi-même vulnérable. Pour immuniser le nouveau dignitaire contre les maléfices des autres, le « grand maître » lui badigeonne tout le corps d'une couche d'huile de palme mêlée de potasse et d'osselets humains. Il n'a désormais plus rien i à craindre. '
Il se joint alors au groupe des dignitaires, et tous ' ensemble entament la danse des chefs. Celle-ci dure six
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OU sept jours. Pendant que les dignitaires, qui tous sont hommes, se livrent aux contorsions cadencées et aux chants, près d'eux gît, mollement étendu sur des nattes de jonc, au milieu de ses sangonkazi, le grand chef Ntambo Mulungu. Ces sangonkazi, dont je dis un mot ci-après, sont ses « épouses sacrées » spéciales pour ce genre de réunions. Ce sont le plus souvent des femmes mariées, dont le mari est ou n'est pas initié au burungu. Inutile de vous dire que le Ntambo-Mulungu vit maritalement avec elles.
Quand les danseurs sont à bout, que chants et contorsions deviennent langoureux, que les jarres de bière sont vides, le grand maître ramène tout son monde au village. Il pique devant la hutte du nouveau dignitaire le fétiche protecteur de la secte, enterre sous le seuil de la porte une tête de poule, et reçoit le prix convenu.
5° Chefs de la confrérie.
La confrérie est dirigée par plusieurs chefs secondaires et par le grand chef Ntambo-Mulungu. Tous ont un totem que chacun doit respecter. Le tuer en leur présence, c'est les irriter.
Les voici par ordre de dignité, avec leurs attributions respectives :
a) Le Munyau (fourmi voyageuse) a pour office : 1^ de montrer la route aux confrères en balade ; 2^ de puiser, le cou serré dans une cangue, l'eau nécessaire aux rites des initiations. La fourmi dont il porte le nom est son symbole, son blason, son totem.
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b) Le Kisimbika (le maudit?) remplit l'office de préchantre ; il est l'assistant attitré du précédent dans son rôle de guide. J'ignore quel est son symbole, son totem.
c) Le Lumanya doit : 1° se tenir près de l'arbre sacré ; 2^ recueillir les émoluments ou cadeaux pour le grand chef; 3^ disposer les racines du mukamba, les soulever vers le niveau du sol, pour que le chef en puisse façonner un léopard d'argile. On a vu que le grand chef, aidé du mbila, prépare une des racines du mukamba de telle sorte qu'il puisse l'enfermer dans un lion d'argile, appelé Kabombo. Le Lumanya lui prépare la racine qui doit devenir le soutien du léopard d'argile. C'est sans doute une racine différente de la précédente.
Le léopard est le symbole du Lumanya.
d) Le 2'anganika a pour attribution spéciale d'aider le grand chef à rouler jusqu'auprès du mukamba le récipiendaire; 2° de façonner les tertres dont le grand chef fait le lion ou le léopard sur les racines de l'arbre sacré; 3^ d'apporter de l'eau et de l'argile, d'en faire une boue liquide et d'en frotter le dos des confrères pendant les réunions.
Je n'ai pu découvrir son totem.
e) Le Mbila est le serviteur attitré, le boy, l'homme à tout faire du Ntambo Mulungu. C'est aussi son confident et son maître de cérémonies. Sa fonction principale est de porter à califourchon les femmes initiées, les sangonkazi. A lui aussi de lancer certains cris près de l'arbre sacré. C'est même de là que vient son nom : mbila signifie cri strident.
Il a pour symbole ou totem, l'éléphant.
/) Le Mukamba Mulungu doit défricher le sol ou entretenir la propreté autour du pied de l'arbre mukamba.
Je ne connais pas son totem. Je suis porté à croire que c'est le mukamba lui-même.
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Les six dignitaires dont je viens de parler sont des vassaux du grand-maître de la secte. Ils lui paient tribut. On pourrait y ajouter le dignitaire Katumwa, jeune domestique du grand chef qui doit puiser l'eau dont il a besoin pendant la réunion. En puisant il doit lier sa langue.
Leur initiation se résume en fait à l'achat de leur titre chez un compère de même rang.
Au sommet de la hiérarchie vient le Ntambo-Mulungu. Son totem est le lion, peut-être même le léopard. Ces fauves sont, dit-il, à ses ordres. Il a le pouvoir magique de se quitter lui-même pour entrer dans leur corps et tuer ses ennemis par leurs griffes et leurs dents. Aussi sa puissance est-elle terriblement redoutée en Uruwa.
11 n'y a pas qu'un seul grand-maître. Ils sont déjà plusieurs, bien que la confrérie se soit introduite au pays à une date rapprochée. Malgré l'égalité des pouvoirs, ces divers Ntambo-Mulungu reconnaissent Ndale comme leur chef suprême honorifique. Ce Ndale vivait encore en 1907 et pouvait avoir 55 ans d'âge. C'était un petit chef de village, abandonné de ses gens, mais néanmoins puissant et redouté.
Voici comment ils transmettent leur pouvoir : Quand un grand-chef veut initier un compère, il se rend à la rivière voisine, au pied d'un arbre sacré appelé lueama-mfumu (soutien du chef). Il a soin de se munir de terre rouge et blanche, d'un rasoir et d'un pot empli
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d'eau puisée la veille. Sur une racine de cet arbre, il creuse un petit trou, y plante le rasoir, frotte le côté gauche de l'arbre d'ocre roug:e, le côté droit de pemba, y dépose le pot d'eau et dit : « Ntambo mwine wa nsakanga ; nge mwine wa nsakanga. Muntu mwine wa kumpungila mu lisinda ntambo amukwate », c'est-à-dire : « Le lion, c'est là celui que je veux; le léopard, c'est là celui que j'aime. L'homme qui me chasserait (me molesterait) sur la route, que le lion le déchire. » Après cela, il revient au village et se met à confectionner un instrument magique appelé ngonze. Dans une cassette, il prend deux vers desséchés enlevés à un cadavre humain, les enferme dans une sorte de hochet de l'épaisseur d'une pomme, façonné avec des roseaux entrelacés, ordonne à son épouse sacrée de s'asseoir sur le sol, d'étendre les jambes, et dépose le ngonze contre les pudeurs. Cette épouse sacrée porte le nom de Kibinda kya Manga, la vierge des remèdes ou des confréries. C'est une jeune femme, le plus souvent esclave, qui a été initiée à tous les secrets du Burungu. Elle assiste le Ntambo-Mulungu pour certains rites immoraux, comme celui que je viens d'indiquer. Par un privilège unique en Uruwa, elle mange au même plat que son maître. Il y a malheureusement un revers à la médaille, c'est que, à la mort du grand-maître, elle doit être enterrée vivante à côté du cadavre, afin de l'assister encore dans le monde des morts. Je l'appelle épouse, parce qu'il en use comme d'une épouse, même en dehors des rites ; je l'appellerais plus exactement sa concubine. Je suis persuadé qu'il en use publiquement devant ses confrères. Elle est Kibinda, vierge ou continente, parce qu'elle est sans rapport avec les hommes non transformés par l'initiation. Elle n'est pas 1 mariée ; qu'elle ait eu des rapports ou non, qu'importe, |
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elle reste Kibinda. La Kibinda, pour accomplir le rite indiqué, est astreinte à rester assise, comme je l'ai dit, toute la nuit, dans une hutte spéciale. Au premier chant du coq, le grand-chef va vers son épouse sacrée, attache à ses reins la cuiller qui sert à tourner le brouet, la revêt d'un nkaka, chapeau semblable à celui des grands sorciers, oii se trouve enchâssé un insecte fétiche; il enlève ensuite le « ngonze » et se rend près de l'arbre lueama mfumu. S'il trouve le rasoir renversé sur le sol, c'est la preuve que le génie protecteur de la secte acquiesce à l'élévation du nouveau chef; le rasoir est-il resté piqué sur l'arbre, le génie lui est défavorable et l'aspirant grand-chef est renvoyé chez lui.
Mais supposons que l'esprit se montre favorable, que le rasoir soit renversé. Le Ntambo-Mulungu alors ramasse le rasoir, s'en sert pour entailler la racine audessus et au-dessous de la terre rouge, va chercher des bourgeons et des radicelles de trois arbres déterminés(bubanda, mukuta, mulebelebe), pile le tout avec l'eau puisée dès l'avant-veille , en fait une pâte qu'il dépose sur un van, entre les genoux de son épouse sacrée. 11 y ajoute encore un ver cadavérique et de la raclure d'écorce de 1' « arbre lion », ntambomuti, et met le tout dans le ngonze. Il prend ensuite de la raclure de l'arbre mulebelebe que, dans ce but, il a eu soin de plier en forme d'arc, la jette dans un peu d'eau fraîche; il y ajoute un ver cadavérique, un peu de sable qu'il a humecté de son urine pendant la nuit, et une partie de
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ses propres excréments ! Ces ingrédients magiques, qui tous ensemble s'appellent mukoteka, auront la puissance d'apaiser le lion, le léopard et le cœur de tout ennemi, en faveur de celui qui les porte. Ils sont déposés dans le « Nkalo », la deuxième des trois boules magiques du grand-chef. La troisième est munie d'une griffe de lion. De là, il se rend à une fosse qui renferma jadis l'une de ses sangonkazi, sa mukwa-nginandi, en nettoyé le fond et y dépose le ngonze et le nkalo; puis ordonne à son boy, le'^mbila, d'aller passer la nuit sur le bord de la tombe -avec sa femme, chacun d'un côté différent. Un peu avant l'aurore, le Ntambo-Mulungu y revient luimême accompagné de son épouse sacrée et de l'aspirant grand-chef. 11 fait à ce dernier, sans doute à l'aide du rasoir, une longue scarification dans la peau; partant des orteils, il remonte la jambe, la cuisse, la poitrine et redescend par le dos jusqu'au talon. Le sang coule légèrement le long de l'égratignure. Aussitôt il lui badigeonne tout le corps avec de l'empois de farine de manioc. Les gouttelettes de sang qui, malgré l'empois, suintent de la scarification, sont recueillies précieusement et déposées dans la corne qui surmonte la boule magique « nkalo » ; quelques gouttes sont également frottées sur une baguette. Celle-ci aura désormais la puissance du nkalo. Cette baguette magique s'appelle « lusambo ». Le grand-chef, appelle alors son chien (1) dressé ad hoc qui lèche tout l'empois. La cérémonie achevée, on revient au village.
(i) On peut faire remarquer que les peuplades voisines des Baluba se servent du chien pour nettoyer les bébés. Dès que ces bébés se sont salis, la maman lance un petit cri : lulululu ! et de suite le chien de la famille s'amène pour enlever le tout.
Le chien est partout employé pour la chasse. Les Bakabwala l'honorent même d'un culte spécial.
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Cependant l'épouse sacrée a reçu ordre de précéder alors qu'il fait encore obscur, et de simuler la voix du lion dans les herbes voisines du sentier. Dès que le cri retentit, le grand chef cherche à en faire accroire à son nouveau compère (2). S'il n'a point peur, c'est bien : il peut passer outre. S'il fuit, c'est signe qu'il redoute son nouveau totem, et il est débouté de ses aspirations.
Arrivés au village, le Ntambo-Mulungu, la Kibinda et le récipiendaire pénètrent dans la hutte de l'épouse sacrée. Cette hutte s'appelle vulgairement « Kafwa ka manga » ou cabane des remèdes — les initiés l'appellent « Kîkalo ka manga » ou séjour, repos des remèdes. C'est la cabane sacrée que la Kibinda habite au moment des rites. Pour l'ordinaire elle a sa maison près du Ntambo- Mulungu. La cabane sacrée est petite et entourée d'un enclos. Dès que tous trois ont pénétré dans la kikalo ka manga, le grand-chef lie sur la bouche de l'aspirant un bout d'étoffe d'écorce, laisse couler sur sa poitrine le suc rouge-sang d'un arbre appelé mutondo. 11 appelle la jeune femme que le nouveau grand-chef a amenée pour être son épouse sacrée à lui, invite celle-ci à bien regarder couler ce suc, puis lui fait diverses recommandations honteuses que je n'ai pas à redire ici, et finalement lui dit : « Donne-moi à présent les émoluments que ton mari t'a remis pour moi ». Elle dépose
(2) Les noirs sont fort habiles pour imiter le cri du lion. Ils se servent à cette fin d'un grand vase de terre, mettent la bouche sur l'ouverture du vase, qu'ils obstruent plus ou moins avec les mains. Le cri ainsi produit imite à s'y méprendre celui du fauve. Un vieil initié sait évidemment éviter la confusion.
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alors aux pieds du Ntambo-Mulungu vingt colliers de perles et un bracelet de laiton à nombreux tours. Dès qu'il a été payé, il enlève Tétoffe de la bouche de son compère, lui lave la poitrine, et se met à faire ses recommandations au nouvel initié et à celle qui doit être son épouse sacrée. Il lui dit :
« Chaque mois, quand paraîtra la nouvelle lune, vous vous badigeonnerez le corps de farine, vous entrerez tous deux dans la hutte Kikalo ka manga , et vous y resterez assis toute la nuit ; toi, le nouveau Ntambo- Mulungu, tu auras la bouche couverte d'une étoffe en écorce; toi, sa femme, tu seras coiffée du chapeau kibango et ceinte de la cuiller à brouet. Vous tiendrez votre porte bien close; et si, par hasard, quelqu'un vient vous saluer du dehors, vous ne lui répondrez pas. Le jour qui suit, l'un des deux aura constamment sur les genoux les boules magiques déposées sur un van, et vous aurez soin de les asperger souvent avec de l'eau puisée la veille au soir. Si vous devez sortir par nécessité, frottez un peu d'urine sur votre « ngonze », en disant : « Mwine ntambo bêsukwila, mwine muntu wa kuitulondela mu lisinda, atome mêma bêsukwila, ku mutima kuba mutalala », c'est-à-dire « le maître lion a vidé son urine; que l'homme aussi qui veut nous poursuivre dans le sentier, s'il boit de l'eau, qu'il se vide d'urine, que dans son intérieur tout soit froid ». Cette formule semble être une imprécation, un souhait de voir mourir de dyssenterie tout homme ennemi. Il continue : « Et toi, Ntambo- Mulungu, souviens-toi que si la femme qui te sert d'épouse sacrée se trouvait être libre (1) et voulut
(i) En principe elle peut s'éloigner comme Kihinda, mais il pourrait aussi la renvoyer pour divers motifs, tels que l'incompatibilité d'humeurs, ce qui est le cas d'une femme libre.
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divorcer, elle ne le pourrait pas sans te payer dix colliers de perles, et sans que tu lui rasasses la tête (1) absolument. Une esclave prendrait immédiatement sa place et recevrait tous ses pouvoirs. A ta mort, elle te suivra dans la tombe. Voilà les recommandations principales que j'ai à vous faire. »
Alors tous deux, le nouveau chef et sa kibinda, prennent chacun une boule de bouillie de manioc (nourriture habituelle de nos noirs), ils se font toucher mutuellement cette boule ad naturalia et, pour l'épouse, ad intima, et la mangent. Cela s'appelle kuilambena : se lécher mutuellement (2). Ainsi se termine l'initiation du Ntambo- Mulungu.
Le titre de Ntambo-Mulungu est une source de revenus. Aux émoluments provenant des diverses initiations, il faut ajouter ceux des consultations et de la fabrication de remèdes magiques. Si les simples confrères trouvent dans leur titre une source de revenus, il faut à plus juste titre le dire du grand-chef, si redouté pour ses puissants talismans. On vient le consulter de fort loin ; ses oracles et ses remèdes se paient fort cher.
Parmi les chefs de la confrérie, il convient de citer le groupe des hansangonkazi, femmes initiées. Elles sont peu nombreuses; trois ou quatre seulement à ma con-
(1) On rase la tête pour signifier le déshonneur, la flétrissure.
(2) Ce rite vient peut-être des Watabwa ; ils ont en effet, un rite semblable ; le fiancé doit manger une boulette de manioc que sa fiancée lui présente et qui a passé par la même opération. Les Watabwa ont des frères au nord de la Lukuga, d'où sont venus les rites de cette confrérie.
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naissance. Ce sont de vraies sorcières, terriblement redoutées, et d'ailleurs profondément imbues de leur néfaste puissance. Elles croient avoir les plus terribles maléfices connus sur terre, et regardent de haut tous les fabricants de talismans, tous les sorciers et sorcières, quiconque enfin n'est pas Sangonkazi ou Ntambo-Mulungu. Elles ont toujours le pas sur les hommes dans les réunions, et si l'une d'elles veut se déplacer, le «Mbila» boy du grand chef la porte sur ses épaules. Leur nourriture est cuite par les confrères. Durant tout le temps que dure la réunion, elles ne peuvent ni rire ni même sourire ; elles se tiennent silencieuses et... méprisantes.
Voici le rite de leur initiation. L'initiateur est encore ici le Ntambo-Mulungu.
Quand la nuit est arrivée, le Mbila, ou domestique du grand-chef, lie un bandeau sur les yeux de la personne à initier et la porte à califourchon jusqu'au Kibilo, le tertre magique aux cinq maléfices dont il a été question ci-dessus. 11 la dépose sur le Kibilo. Le Ntambo-Mulungu prend une dent de léopard et la frotte vivement avec certaines feuilles cuites sur les dents de la candidate. Puis il prend huit bâtonnets, et les frotte un à un sur les dents de la même personne, puis il dépose ces bâtonnets dans un petit pot. Il met alors dans la main de l'aspirante un pilon de bois, et lui ordonne de se tenir debout. Instruite par une ancienne Sangonkazi qui l'assiste, elle répond tout de suite : « Je ne puis me tenir debout en tenant ce pilon à la main; ma compagne mourrait ». Le grand-chef lui dit : « Promets-moi des biens ». L'aspirante alors sans mot dire remet à sa compagne, pour le grand-chef, un grand collier de perles. Celui-là lui enlève aussitôt le pilon, et lui dit de
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s'accroupir par terre; puis il lui saisit les deux bras, et la tire sur le tertre, de telle sorte qu'elle touche des yeux la fenêtre Mpota, et des orteils une autre fenêtre. Le grand-chef se couche sur elle mais en sens contraire, reste quelques instants dans cette position, se lève, lui ordonne de se lever et de le suivre dans une cabane de branches improvisée pour la circonstance; il en ferme la porte et lui dit : « Tiens-toi debout près des pots à eau ». — « Non, je ne le ferai pas ; ma compagne mourrait ». — « Mais alors, passe au-dessus du foyer ». — « Non, non, je ne veux pas tuer ma compagne ; je ne suis venue que pour recevoir l'initiation du bunsangonkazi et non pour tuer qui que ce soit ». — « Eh bien, s'il en est ainsi, tu vas me porter sur tes épaules ». — « Non, je ne veux pas. C'est toi qui doit me porter ainsi ». — Enfin après quelques instants de cet étrange colloque, le grand-chef sort en frôlant de l'épaule contre le cadre de la porte ; arrivé dehors il se frotte de poudre et de feuilles et dit la formule : « Buisingakanibwanga » qu'on pourrait rendre par : remède sur lequel on se frotte souvent. La femme imite le chef, sort après lui en frôlant la porte et en disant : Buihotololwanga, qu'on pourrait peut-être traduire par : remède qui se revend.
Le chef alors va s'asseoir sur le tertre Kibilo, la femme se met à côté de lui. A ce moment, il prend dans la fenêtre Kitutiko une touffe de plumes rouge-sang de nduba arrangées en plumet, la pique dans les cheveux de l'aspirante et lui dit : « Dans les réunions, tu ne man-
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géras jamais avec les non-initiés à la confrérie. En mangeant, tu auras la tête couverte. Quand nous sommes assemblés, tu ne pourras cuire ta nourriture toi-même ; un confrère te l'apportera toute cuite. Tu choisiras qui tu voudras pour puiser l'eau, entretenir ton feu la nuit, te laver. En retour tu lui feras un petit cadeau. Au moment du repas, ne lave pas tes mains, c'est le travail du Mbila ; ne porte pas la nourriture à tes lèvres, c'est au Mbila à te nourrir. Ne touche pas l'assiette, c'est le travail du Mbila. Quand tu voudras commettre l'adultère avec quelque confrère, étends la jambe et dis : « passe sur mon genou ». Il le fera et viendra s'asseoir près du feu jusqu'à ce que tu l'appelles. La nuit il entretiendra le feu, au matin, il te lavera le corps. Quand après nos réunions, tu retourneras au village, tu ne feras pas un pas ; le Mbila te portera sur ses épaules. Quand tu iras te laver à la rivière, tu auras toujours le visage tourné en amont. Quand tu viendras pleurer près d'un confrère défunt, tu lui mettras dans la bouche une cuisse de poulet et des plumes. Jamais dans nos réunions un sourire ne paraîtra sur tes lèvres, ni une ride sur ton front. Quand les confrères viennent se ' prosterner à tes pieds et te saluer, tu ne répondras pas, mais tu donneras un simple coup d'épaule pour manifester que tu acceptes leurs salutations». L'initiation est finie.
Pour être complet, il faudrait ajouter ici un subterfuge dont la sangonkazi se sert pour augmenter le nombre des adeptes. Arrive-t-il qu'un passant ignorant le titre de la sangonkazi lui arrache l'épingle qui tient l'étoffe fixée aux reins (c'est le signe de ses mauvaises intentions), la sangonkazi avertit immédiatement ses confrères. Ceuxci empoignent sans ménagement le coupable, et le
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forcent à s'asseoir près d'elle, par terre, pendant qu'ellemême tient sur ses genoux deux œufs recouverts de feuilles. Pendant ce temps, le Ntambo-Mulungu averti, s'amène avec son attirail. Il prend quatre petits pots, y met des morceaux de racines qui ont poussé contre un crâne au fond d'une tombe, y verse du sang de poule, y crache un peu de bière qu'il a mise en bouche; l'homme doit vider le contenu des vases. Après cela, tous vont à la montagne voisine. En route, la femme dépose la peau de léopard, dont elle s'est revêtue, s'y couche comme sur sa natte, simule des convulsions terribles. Le grand-chef dit alors à son captif : « Vois-tu ce que tu as fait en ayant de telles intentions envers une sangonkazi. Va chercher de quoi me payer, que je la guérisse ». Notre homme, par crainte des sortilèges du Ntambo-Mulungu et de la femme, court chercher tout ce qu'il peut trouver et l'apporte. Le grand-chef touche alors avec deux bois le bras de la prétendue malade, et elle se lève guérie. A son tour elle s'adresse à l'individu : « Promets-moi de devenir mon mari (il s'agit sans doute d'être son mari pour les réunions) sinon je t'accable de mes maléfices, et tu ne sors pas vivant d'ici. » 11 est forcé de se donner à elle. Ils continuent ensuite leur chemin vers la montagne. Arrivés là, le boy du grand-chef nettoyé un petit sentier devant l'arbre « Mukamba. » La femme écrase les deux œufs, y met deux insectes et ordonne à son nouveau mari de boire. A la tombée de la nuit, le grand-chef enfonce assez haut
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dans le Mukamba une corne de boschbok et dit à son captif de la toucher de la main. S'il n'y arrive pas à cause de sa taille exiguë, il reste initié du premier degré, et ne pourra jamais monter plus haut. S'il parvient à toucher la corne, le grand-chef poursuit l'initiation. 11 fait dans l'arbre trois entailles : une sous la corne, une au pied, une sur une racine découverte. 11 aspire ensuite de son mieux dans chaque entaille un peu de suc de l'arbre, y frotte du sang mêlé de farine, et quelques cheveux de l'homme et de la femme, qui se tiennent chacun debout sur une peau de genette. Puis ils s'assoient tous trois près du léopard de terre, l'homme d'un côté, la femme de l'autre, le Ntambo-Mulungu se tient au bout. 11 verse un peu de bière dans un des fruits « makoke » piqués sur le dos de l'animal d'argile : l'initié de force aspire cette bière et l'avale. Il doit renouveller encore une fois sa promesse de rester le mari de la sangonkazi, et finalement il l'emporte triomphalement sur ses épaules au village. Chose curieuse, il est considéré désormais lui-même comme membre féminin de la secte, et se comporte en tout comme les sangonkazi, il a son homme pour arranger le feu, puiser de l'eau et cuire. C'est un « Mufulamine » c'est-à-dire un « retourné » un « à rebours ».
6^ Réunions,
Elles ont lieu à la mort d'un confrère, à l'initiation d'un nouvel adepte, lorsqu'un membre est soumis au poison d'épreuve, lorsqu'un confrère invite à une partie de bière, quand le chef l'ordonne.
Pas de réunion fixe, par exemple, à la nouvelle lune.
Dans les réunions on danse en s'accompagnant du tambourin et de hochets (mayanga). Le corps est badigeonné de boue. On danse devant le fétiche Kabezya, piqué en terre. Ce fétiche est le génie protecteur.
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Les danses, comme on l'a vu, peuvent durer jusqu'à une semaine entière. Ce sont des occasions d'orgies et de débauches. Leur chant principal est celui-ci : « A lolo binkumenkume lelo Twakumankana lolo. »
O, ma m.ère, nos jambes fléchissent.
Nous venons à toi en titubant, aujourd'hui. Et cette apostrophe à l'arbre sacré :
« Mukamba olola ntole. »
Arbre sacré, ramasse afin que j'emporte ?? Quand la bande se met en mouvement, voici l'ordre dans lequel ils se placent : 1^ le munyau, 2^ le kisimbika, 30 le mbila, le tanganika, 5° le lumanga, 6^ le mukamba-Mulungu, 7^ le ntambo-Mulungu, 8^ les femmes, 90 les dignitaires et les confrères suivent à une certaine distance.
7^ Enterrement des me^nbres.
Lorsque malgré tous ses remèdes magiques, un confrère a rendu le dernier soupir, les membres de la secte viennent pleurer et danser autour du cadavre. Le jour de l'enterrement, ils l'assoient dans un grand panier d'osier, lui mettent dans la bouche une cuisse de poule et des plumes, lui battent le corps avec des herbes piquantes, qu'ils déposent ensuite près de lui, et lui mettent un rasoir dans chacune des mains. Ces herbes et ces rasoirs seront ses armes de défense dans l'autre monde. Après quoi ils l'emportent vers un marais ou une rivière. Là un grand barrage est construit en forme de carré
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avec des herbes et de la boue, Teau qui y est renfermée est enlevée. Au centre, les confrères creusent rapidement une fosse, retirent le cadavre hors de sa hotte d'osier, le déposent au fond de la tombe, et lui mettent son « cercueil » sur la tête. Puis prestement ils comblent la fosse ; l'eau s'échappant par dessus le barrage défait reprend son niveau et dérobe à tous les regards le lieu oh le confrère a été enfoui.
Quelque temps après, quand les membres de sa famille brasseront le pombé de libation, ils appelleront les « baburungu » pour venir préparer le mausolée du défunt. Tous les confrères accourent et se rendent dans la brousse vers un endroit où émerge du sol un vaste monticule formé par les termites ; ils en déblayent les abords, arrachent les herbes qui le recouvrent, et tracent un chemin long de trente à quarante mètres. Au sommet du monticule ils placent à rebours un pot à fond perforé, y peignent des taches blanches, et piquent tout autour des plumes de poules. Puis ils apportent du pombé mêlé de farine qu'ils versent dans le trou du pot, retournent au village, et là construisent la hutte funéraire, étanchent leur soif par de vastes rasades de pombé, et exécutent leurs danses interminables.
Le Ntambo-Mulungu, lui, a la suprême consolation d'être enterré en compagnie de son épouse sacrée, et de compter sur ses services dans le monde d'au-delà.
Dès qu'il est mort, les chefs de la secte s'empressent de lui creuser une fosse au fond d'un marais et de l'y déposer secrètement avec sa femme toute vivante; seuls les initiés sont au courant de ce qui se passe. Ils cherchent à donner le change aux profanes, par crainte sans doute que ceux-ci ne déterrent le cadavre pour en faire des talismans réputés très puissants. Après l'enter-
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rement, ils retournent à la maison mortuaire et viennent pleurer près d'un cercueil dans lequel ils ont déposé des bûches de bois et des rats en décomposition. Après que toutes les formalités, lamentations et danses ont pris fin, ils portent au su et au vu de tous dans la brousse ce cadavre présumé, et mettent le cercueil au fond d'une fosse comme s'il s'agissait d'un simple mortel, et se comportent pour le reste selon les coutumes du pays.
8° Quelques remèdes magiques du Bulungu.
Voici le grand talisman des initiés batambe bulungu (initiés simples). C'est le kisindo kya mputu (c'est-à-dire le vainqueur du fusil).
On prend plusieurs petits cailloux à la montagne voisine. On les fait cuir dans un pot neuf avec un peu de chair d'un homme tué par la foudre. On fait une entaille entre le pouce et l'index, on y introduit un peu de ce remède et tout est dit. Veut-on se débarrasser d'un ennemi, on attend que celui-ci aille boire de la bière. A ce moment, l'on creuse un petit trou dans le sol, on y met les cailloux en disant : « Que ta bière ne te nourrisse pas; mais qu'elle te passe à travers le corps sans un instant d'arrêt. » Ces paroles produisent sur le champ une grave dyssenterie dont l'ensorcelé ne peut guérir. Veut-on lui procurer seulement une diarrhée, on va le trouver dès qu'on apprend le début de la maladie ainsi produite et on lui dit : « Je sais que quelqu'un t'a jeté le mauvais sort. Mais viens, j'ai un remède infaillible à ton mal. » Si le malade consent, on l'amène à l'endroit où
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se trouve enfoui le remède magique, on lui fait à la langue une légère entaille, et on laisse couler le sang au-dessus des cailloux; puis on lui frotte la scarification avec trois feuilles de kimpyasya, sorte d'ortie à piqûre très douloureuse, et on lui met aux reins une tresse d'herbe. Après quoi on l'emmène à la rivière, on lui frotte le corps avec des débris de manioc trempé, et on lui dit de se sécher au soleil. Finalement, on lui lave le corps, et le malade, tout confiant dans sa guérison, retourne au logis, non sans payer plus tard celui-là même qui se croit l'auteur du mal et de la guérison.
Voici le remède employé par le Ntambo-Mulungu pour guérir de violents maux de tête. Si un client s'adresse à lui, il commence par racler, sur le soir, des bouts de racines des arbres mukuta et mukoke. Le lendemain matin, il prend une ventouse indigène, des herbes sèches, de l'eau, ce qu'il faut pour produire du feu d'amadou, etc., et invite son client à le suivre dans la brousse, jusqu'auprès de l'arbre « mubanga ». Là, il fait un petit feu de bois, y met un tesson de pot sur lequel il pose les raclures ; puis il fait une légère entaille sous les oreilles du malade, saupoudre cette entaille de la raclure calcinée et par-dessus applique une ventouse. Après un instant, il retire la ventouse, laisse tomber le caillot de sang sur le tesson brûlant, et recommence la même opération à l'oreille opposée. Quand le caillot de sang sorti de là a été également réduit en poudre sur le tesson, le Ntambo- Mulungu touche l'arbre de la main et dit à haute voix : « Arbre mubanga si dûr, je suis venu à toi en faveur de cet homme qui souffre de la tête. Je lui ai appliqué près de toi un remède, guéris-le. »
Il prend ensuite un peu de poudre de sang et en saupoudre les entailles. Puis il répand de l'eau sur la poudre
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qui reste sur le tesson, renverse le tout avec le pied dans le feu, et tous deux se retirent au village, sans regarder en arrière. Arrivé chez lui, le Ntambo-Mulungu introduit le client dans la hutte de son épouse sacrée, s'y assied quelques instants à ses côtés, et le congédie.
Le client paie et attend sa guérison avec confiance.
Contre le mal de cœur ou de poitrine, il a le remède suivant :
Il prend des feuilles de patates, de jyongo, de kifubye, en fait quelques pilules, qu'il trempe dans l'huile, et les fait avaler. Une partie des pilules est mise dans une feuille de likoma (collocasia antiquorum) puis les ayant réduit en cendre sur quelques herbes à couvrir (nsoni) il en frotte le malade. Sur sa tête il met deux feuilles de likoma; puis, avec un petit couteau à raser, il coupe quelques bourgeons de ficus et de bananiers, les pile dans un mortier, les fait griller sur un tesson et les présente à avaler sur la pointe de son couteau, en guise de cuiller. Le malade doit guérin