‹ Les Baluba (Congo Belge) (volume 2)Chapitre 30 sur 59 · VII. — LE BUTWA · texte numérisé non relu

VII. — LE BUTWA

A en juger par le nom, on serait porté à croire que le Butwa est une confrérie de pygmées. Les Baluba, les Babemba, les Batabwa appellent ces hommes des bois du nom de Ba-twa. Ba est le signe pluriel des substantifs qui désignent des êtres raisonnables ; bu est le préfixe distinctif de l'abstraction ; twa est un radical verbal qui veut dire : aller à la recherche des produits de la forêt, spécialement du miel sauvage. Batwa pourrait donc se traduire par chasseurs, gens des forêts, bushmens ; butwa par mœurs des gens des forêts. S'il en était ainsi, les races conquérantes qui envahirent les régions occupées primitivement par les Batwa leur auraient emprunté les rites du Butwa.

Quoi qu'il en soit, cette confrérie était fortement implantée, dès 1884, sur les deux rives du Tanganika,

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notamment aux environs de Mpala et de Karéma. En 1889, plusieurs de mes confrères trouvèrent de nombreux adeptes près de Mponda, au sud du lac Nyassa. Actuellement encore, elle fait des recrues au lac Bangwélo. Mais c'est au Marungu surtout et au Kabwire qu'il fut donné aux missionnaires d'étudier de près ses rites et cérémonies.

Le but essentiel du Butwa est l'initiation à la puberté. Mais nos noirs ne s'en sont pas contentés. Ils y ont ajouté des rites plus positifs, qui tendent, avant tout, à procurer du plaisir sensuel et, secondairement, à établir, parmi les membres, une solidarité contre les maléfices.

Contrairement à ce que l'on remarque pour d'autres sociétés secrètes, telles que le Bugabo et le Bukazanzi, le Butwa n'inspire aux non-initiés ni répulsion, ni crainte ; il ne terrorise pas par des maléfices.

Cette confrérie comprend trois degrés : 1^ les bakiburi ou initiés (littéralement : les arrogants) ; 2° les bakangala, dignitaires; 3° les basiburi, chefs (littéralement : les pères de l'arrogance). Les non-initiés sont appelés, par les membres du Butwa, balinga, imbéciles.

1° Initiation des Bakiburi,

Quand un noir désire entrer dans la confrérie du Butwa, il va trouver l'un des dignitaires bakangala, lui fait cadeau d'une flèche et lui demande de vouloir lui servir de parrain pour l'introduire auprès des chefs

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initiateurs. Le mukangala, d'ordinaire, ne se fait pas prier. Il le conduit donc vers la demeure du sinde (1), auquel il expose la demande de l'aspirant. Le sinde indique aussitôt le jour et l'heure de la prochaine réunion. Celle-ci correspond, le plus souvent, avec l'époque du maïs frais.

Au jour fixé, le sinde convoque tous les confrères au lieu des réunions accoutumées, devant le lutenge, leur temple. Le lutenge est une longue cabane en torchis, couverte de chaume, de forme rectangulaire. L'intérieur comprend une série d'alcôves ou petites cellules, disposées autour d'une place centrale. D'autres fois, le lutenge n'est qu'une simple case faite d'herbes et de branchages, disposée en demi-cercle devant une cour et partagée en petites chambrettes. Devant le lutenge sont plantées des branches, auxquelles sont suspendues nombre d'amulettes, cornes, perles, têtes de poule, etc. Pendant les réunions, le génie protecteur de la confrérie défend le temple contre les regards des non-initiés. Les confrères répandent même le bruit que cet esprit plane au-dessus de la toiture, prêt à frapper tout indiscret qui chercherait à pénétrer les mystères de ce temple. Beaucoup de noirs, étrangers au Butwa, les croient sur parole. Bien plus, plusieurs prétendent avoir vu de leurs yeux ce « grand homme de feu ». Le lutenge se trouve presque toujours perdu dans les bois ou la brousse. On le voit cependant quelquefois au village. Dans certaines petites agglomérations, il n'y a aucun temple. C'est que tous les habitants sont déjà initiés. En ce cas, les réunions ont lieu sur la place centrale, entre les cabanes. Une simple palissade les protège contre l'arrivée intempestive des « balinga ».

(i) Sinde est, je crois, le nom d'un des chefs basiburi.

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Mais voici l'aspirant. Près de lui d'autres jeunes gens, garçons et filles. Tous veulent cesser d'être balinga (imbéciles), ils veulent être initiés. Le mukangala parrain s'avance vers eux et leur dit de venir s'accroupir sur une natte qu'il leur a préparée. Puis il se met à creuser, tout à côté, un petit trou en terre, y verse une boisson enivrante préparée par l'un des chefs basiburi, le singulu. Cette potion magique contient de la poudre de nkula (raclure de pterocarpus tindorius) et d'autres ingrédients. Sur l'ordre du mukangala, tous se couchent sur le ventre, les bras étendus tout du long, approchant les lèvres du petit trou, et aspirent une gorgée. Aussitôt ils sont comme ivres-morts. Après un moment, le singulu s'approche d'eux et leur dit leurs obligations comme membres du Butwa. Il leur révèle encore certains procédés qu'ils ne pourront communiquer à qui que ce soit, sous peine des plus redoutables menaces et des plus terribles imprécations. A tout cela les récipiendaires ne disent mot. S'il y a dans le voisinage une mission catholique, le singulu leur fait jurer de ne jamais se laisser baptiser. Les nouveaux initiés, encore alourdis par la boisson mystérieuse, sont amenés alors dans la salle centrale du litenge. L'ivresse, l'abrutissement cesse comme par enchantement. J'ignore si on leur donne pour cela des remèdes. Et puis, liberté absolue est donnée aux plus honteuses débauches, le reste de la nuit.

Le lendemain matin, à un signal donné, les jeunes

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bakiburi sont ramenés dans la grande salle. De nouveau ils s'allongent sur le ventre, les bras étendus, la figure tournée vers le singulu. Puis, tout d'un coup, tous se dressent, et viennent à tour de rôle tremper les lèvres à une coupe étrange que le singulu tient à la main. Cette coupe n'est autre chose qu'une poche neuve, oii se trouve un liquide magique, qui tient en suspension de petits cailloux de quartz à facettes ou kalkspath concassés. Ces cailloux portent le nom de ngulu, esprits, parce que les génies de la montagne sont censés y résider. C'est de là que vient aussi le nom de singulu, père des esprits. Cette cérémonie se nomme « boire le butwa ». Après cela, on trace sur la poitrine de tous les nouveaux initiés, d'une épaule à l'autre, une ligne de tatouages très fins qui leur permettra de se reconnaître entre eux le reste de leurs jours.

Cette deuxième journée se passe encore en orgies et danses honteuses.

Le troisième jour, les jeunes gens vont couper du bois à brûler, pendant que les jeunes filles vont cueillir des épis de maïs dont les grains ne se sont pas encore desséchés. Revenus au lutenge, les hommes préparent les foyers; les femmes se mettent à réduire le maïs en farine et en font une bouillie. Quand celle-ci est prête, le singulu prend un peu de bouillie dans la main et trace sur le front de chaque initié une ligne blanche qui va d'une oreille à l'autre. Puis il remet à chacun d'eux un talisman particulier, qui désormais sera leur protecteur.

Les voilà complets bakiburi. Ils peuvent à présent prendre part à toutes les réunions du Butwa et participer à leurs danses impures et à leurs orgies.

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2° Initiation des Bakangala.

Après un stage plus ou moins long, les simples initiés ne sont plus contents de leur état. Ils veulent, eux aussi, monter en grade et devenir dignitaires bakangala. Dans ce but, ils offrent un cadeau au singulu.

Dans les premiers jours qui suivent l'apparition de la nouvelle lune, le singulu invite les aspirants bakangala à une réunion nocturne. Dès que tout le monde est au poste, les récipiendaires se mettent en ligne et s'en vont à la queue leu leu vers la rivière ou le marais voisin, en chantant des airs connus des seuls membres du Butwa. A mi-route, ils trouvent, couché de travers sur le sentier, le corps d'un homme tout couvert d'herbes fraîches : c'est le kipinda, l'un des chefs ou dignitaires anciens. Ils lui passent par-dessus le corps. Arrivés à la rivière, un autre chef ou dignitaire ancien, appelé kakonge, la loutre, qui les a devancés, se met à sauter et à danser dans l'eau. Tous font comme lui. Pendant qu'ils sont dans l'eau, il les asperge copieusement et leur donne une sorte de baptême païen. Cette cérémonie s'appelle kusubula. Ce mot semble traduire l'idée d'une résurrection à une vie nouvelle. Après cela, ils sortent de l'eau et retournent de la même manière vers le lutenge. Arrivés à l'endroit où se trouvait le kipenda, ils voient sortir des herbes voisines un homme déguisé en léopard : c'est le kamfuma. Celui-ci passe et s'enfuit en poussant des cris pareils à ceux du fauve. La bande continue sa route. Arrivés à la salle commune, tous

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s'agenouillent pour saluer le singulu. A ce moment, le singulu leur peint la figure avec du kaolin blanc, du pemba.

Cependant, un des dignitaires est allé déposer, au milieu de la chambre principale du lutenge, un vase préparé par le chef et dans lequel se trouvent des os, des racines et quantité d'autres ingrédients magiques. Les aspirants bakangala sont alors avertis que, moyennant un nouveau cadeau, ils peuvent aller puiser l'esprit de magie du Butwa. Chacun, évidemment, s'empresse de l'offrir au singulu. Ils s'en vont donc, à tour de rôle, s'agenouiller devant le vase mystérieux, en fixent en silence le contenu, hument à pleines narines l'air ambiant, bref ils attirent en eux-mêmes, du mieux qu'ils peuvent, la puissance cachée qu'il contient.

Quand ce nouveau rite a pris fin, ils viennent de nouveau s'agenouiller devant le singulu. L'un après l'autre pousse la langue; le chef initiateur y fait une onction au moyen d'une pâte blanchâtre, faite d'huile et de racines pilées. Puis il en frotte de petites cornes, qu'il remet à chacun des bakangala. Ce sera leur baguette magique.

Quand tous ont reçu la corne, l'homme léopard s'amène encore une fois en hurlant et se met à courir sur le toit du lutenge ; aussitôt dans la salle, se fait le plus profond silence. Puis les chefs basiburi entonnent, à mi-voix, un chant mystérieux. Dès qu'ils ont fini, tous ensem.ble sortent. Les chefs donnent au kamfuma un signal ; celui-ci se tait et disparaît.

Le rite des bakangala est terminé.

3° Initiation des Basiburi,

Si je ne me trompe, le groupe des basiburi comprend plusieurs titres distincts : le sinde, le singulu, le

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kamîuma, le kakonge, le kipinda et peut-être d'autres encore.

Je n'ai rien pu découvrir touchant leur initiation. Je serais porté à croire que celle-ci se fait par des rites moins compliqués, mais plus mystérieux et surtout plus coûteux que les deux précédentes.

4° Réunions,

Les membres du Butwa se réunissent plusieurs fois Fan pour procéder à l'admission des initiés et des dignitaires. Ces réunions ont lieu au début du mois lunaire ; bien souvent elles se continuent jusqu'à la fin du mois. Jamais elles ne durent plus longtemps. Ils aiment, pendant ces longues journées de débauches, à se livrer à des tours de force et de jonglerie. On les voit, par exemple, soulever avec les dents et transporter à distance un lourd mortier de bois. Les danses commencent généralement vers 9 heures du soir, après un repas pantagruélique. Elles sont accompagnées de chants et de tambours. Les sexes sont mêlés. Bien souvent, à mesure que la danse s'accentue, les pagnes tombent les uns après les autres, les paroles deviennent de plus en plus grivoises. De temps à autre, un couple de danseurs se retire dans une des cellules latérales du lutenge.

5^ Mort,

Les sectateurs du Butwa croient, qu'après leur mort, il vont droit en un lieu où tout est plaisir et joie. D'aucuns disent que ce lieu n'est autre que le séjour de Leza. P. Colle.

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D. — Vie religieuse.

c) Rites et Cultes

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