‹ Les Baluba (Congo Belge) (volume 2)Chapitre 34 sur 59 · Chant · texte numérisé non relu

Chant

Les baluba aiment beaucoup le chant. Dès l'âge le plus tendre ils y sont initiés. Jeunes et vieux, hommes et femmes, personnes libres et esclaves, tous sont passionnés de chant et de musique. Ils chantent tout et à propos de tout. Ils ont l'oreille très musicale, jamais l'on n'entend une note fausse. En règle générale, les chœurs comportent deux ou trois partitions. Nos noirs sont fort habiles à improviser un accompagnement. La plupart de leurs chants sont en mineur. Pour l'ordinaire, le chant comporte un récit ou un couplet suivi d'un refrain que tous répètent en chœur. Le récit, bien souvent, est créé sur place au gré du préchantre. D'autres fois, c'est un thème très court qui se redit indéfiniment.

Entendu de loin, dans le calme de la nature, leurs chants à plusieurs partitions sont d'un effet des plus harmonieux, souvent un peu triste et plaintif, surtout quand les femmes chantent seules. Que de fois, mes confrères et moi, nous passâmes notre récréation du soir à écouter, de loin, ces thèmes si doux, presque mélancoliques. Dans le silence de la nuit, c'était d'un effet saisissant. Et ceci est plus vrai encore, quand les membres des confréries sont réunis dans la forêt pour une initiation ou pour un rite quelconque.

Baluba. Cong-o, E, a, 127.

Les sujets chantés sont de deux sortes : 1^ ceux que la tradition a transmis, et qui se sont perpétués dans les sociétés secrètes, ou qui se chantent en certaines occurances comme serait la naissance de jumeaux, l'apparition de la lune, l'invocation d'un génie, etc. ; 2^ les chants de circonstances de nature essentiellement variable.

Les premiers sont difficiles à saisir, et surtout à traduire. Ils sont remplis de noms propres, de noms de fétiches, font allusion à des faits anciens, à des coutumes étranges connues des noirs et ignorées du blanc, rappellent des scènes et des personnages depuis longtemps oubliés. Les noirs eux-mêmes ne les comprennent plus guère, on y trouve nombre de mots archaïques ou étrangers. Je regrette de ne les avoir point notés alors que je l'aurais pu facilement. C'est un travail que je signale aux chercheurs. Les seconds sont assez anodins et enfantins. On y chante le courage d'un héros du jour, les louanges de tel chef, de tel grand, de tel blanc, on y chante aussi ses fredaines et ses défauts naturels, on y raconte une chasse, un fait du jour; le noir, très observateur et bon improvisateur, n'est jamais en peine sur ce chapitre. A l'égard du blanc, il lui est permis de tout dire dans une chanson, ses désirs aussi bien que ses griefs.

A ce second groupe peuvent se rattacher les chants dont les baluba se servent pour obtenir, pendant l'exécution d'un travail en commun, un peu d'entrain et d'ensemble. Je rapporte au même groupe les chants des porteurs de caravane ; mais ces chants bien souvent sont d'importation étrangère.

On peut y rattacher encore ces récitatifs, dont les enfants accompagnent leurs jeux {voir 1S2) et ces

BALUBA

(Congo.)

E, 127 {suite).

strophes que nos noirs récitent seuls, le long des routes, pour charmer leur solitude, au son de leur kizanza, piano à lamelles de fer, ou de la mandohne arabe.

Le chant de victoire, que les guerriers font entendre en revenant d'une guerre oii ils ont vaincu et pillé l'ennemi, est tantôt un chant de tradition, tantôt un chant de circonstance. 11 est particulièrement vigoureux, et ne manque pas de grandeur dans sa simplicité sauvage, quand il est exécuté par une bande de plusieurs centaines d'hommes.

Il reste les chants libertins, o\x la morale est outragée, la luxure célébrée à qui mieux mieux. Hommes et femmes, ces dernières surtout, ne se font pas scrupule de clamer aux échos leurs chansons grivoises. La secte bulindu favorise beaucoup ces chants impurs.

Les Baluba sont donc grands amateurs de chant. La plupart de leurs travaux s'accompagnent de chansons.

Je donne ici deux phrases musicales comme modèles du genre :

Chant des confréries mbulye, kazanzi, etc.

Eyo eyo yo Kibinda yo yo lo lo

eyo eyo yo Kibinda Omba wa nkwanga

Baluba. Congo, E, a, izy^

Kibinda monka mwamo a lo lo ye kibinda yoyo wa nkwanga,

Pour varier les paroles, au lieu de Kibinda, Omba wa nkwanga, on met d'autres noms que Ton accommode au chant avec des lolo, des yoyo, etc. Le refrain répète toujours le nom cité par le préchantre. On chante sans aucune saccade, mais en liant les notes.

Chant des bakazanzi.

Mwamba wa kalea uitelanga bulumbe nena ne lolo

Kalubuke kwenu kwa syobe kwa Ndalaomba Kalea.

Traduct, : Mwamba de Kalea tu as reconnu que tu étais du bulumbe (dignité du kazanzi); parle aveclâ mère ; et que tu retournes chez les tiens, chez ton père, chez Ndalaomba Kalea.

On rencontre en Uruwa des troubadours. Ces musiciens ambulants sont vivement désirés ; ils donnent des séances de danse et de chant.

Habituellement, c'est un groupe de jeunes gens en tournée dans le pays; bien accueillis partout oii ils vont, ils logent dans les villages et obtiennent de bons émoluments. Quiconque est chef ou personne influente, doit y aller de son cadeau, et d'un cadeau proportionné au rang qu'il occupe. Nous-mêmes, à la mission, nous étions moralement obligés de les payer pour éviter la critique.

BALUBA

(Con^o.)

E, 127 (suite).

Le plus souvent la compagnie est conduite par un chef ou un notable. Un beau jour, il se dit : « Voici I une troupe qui se fera applaudir ; allons en tournée. » 11 en parle aux danseurs ; ceux-ci applaudissent à la proposition. La bande se met en route, et rayonne dans le pays, plus ou moins loin suivant ses succès.

Ces gens ne font pas de cela une profession continuelle ; ils se contentent d'exploiter leurs talents de société pendant quelque temps. Puis ils rentrent à leur village et y reprennent l'existence ordinaire.

Ils emportent dans leurs campagnes, leur tambour, les ornements de la danse, les peaux, etc.

D'habitude, on leur donne le thème de leurs chants et ils improvisent librement sur les indications données. Ces troubadours sont nombreux et appréciés.

Mais il n'y a pas qu'eux. 11 y a les spécialistes, les unités qui voyagent et chantent à leur profit exclusif. Ce n'est plus la bande; c'est l'artiste individuel.

J'en ai connu un qui chantait sans remuer les lèvres ; il se tapotait sur la gorge et on entendait une succession de sons semblables au bruit des castagnettes. Cet espèce de ventriloque avait un grand succès.

Il en est qui font l'homme serpent avec des contorsions baroques.

D'autres parcourent le pays, donnant des sérénades de grande flûte.

Il en est qui cultivent le genre comique et y réussissent fort bien ; ils ont le succès de nos clowns de cirque.

BaJuba, Congo. E, a, 127.

Le comique et l'humour grossière sont fort en honneur, du reste, dans la vie sociale de nos Baluba. Un jour que je visitai un chef, il vint à ma rencontre en marchant sur les mains : son village lui fit un succès fou. La propension de tous nos noirs à singer, à mimer les défauts extérieurs et les tics des personnages influents donne à ce genre un succès assuré.

P. Colle.

BALUBA

(Congo.)

E. — Vie intellectuelle.

a) Arts

Page 1