‹ Les Baluba (Congo Belge) (volume 2)Chapitre 42 sur 59 · Nautique · texte numérisé non relu

Nautique

Nos Baluba pratiquent la navigation et le transport par eau surtout sur le Lualaba et le Lukuga.

Sur les rivières Lukulu, Lubile, etc., on ne voit que les barques des pêcheurs et des passeurs d'eau.

Le Lualaba est navigable d'une manière continue, en amoot, jusqu'à une demi-heure de Kiambi ; et même, par tronçons séparés, jusqu'au lac Moero. Le Lukuga est navigable lui aussi, sur une certaine distance. Ces rivières sont parcourues par des barques de diverses espèces. Même entre deux rapides, sur des petites distances, on voit glisser des pirogues à l'époque des hautes eaux ; parfois on transporte ainsi de gros fardeaux. Mais la navigation est plus intense encore à la fin du temps sec au moment oii l'eau se retire. C'est qu'alors il s'agit de profiter de l'heure pour pêcher le poisson.

La pirogue de forme ordinaire (bwato, plur. mâto) est creusée dans un tronc d'arbre : soit dans le Kibarebare, soit dans !e Mutondo, soit dans le Kabamba blanc à petites feuilles, soit dans le Kilidwe, Cette barque est longue de 3 à 4 mètres, large de 40 à 70 centimètres, suivant la grosseur de l'arbre abattu.

Construire une « bwato » n'est pas fort compliqué. L'arbre abattu est dégarni de son écorce et grossièrement taillé vers le gros bout de façon à ce qu'il ait partout un égal diamètre; puis les deux extrémités sont

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taillées en pointe, selon la forme connue. L'artiste alors trace une ligne d'une pointe à l'autre, et commence à creuser une fente, qu'il approfondit sans cesse avec son herminette. Ainsi il enlève tout l'intérieur, ne laissant qu'un long cylindre fendu. A ce moment, il y introduit du feu, et le tronc se dilate sous l'effet de la chaleur. II amincit les bords, fixe des traverses ; la pirogue est terminée.

Dans une barque de 4 mètres, six à sept personnes peuvent se tenir; le pagayeur, s'il n'y en a qu'un, se place à l'arrière; s'il y en a deux, l'un se met à la proue (mpande), l'autre à la poupe (mpande). Mais lorsque la barque ne contient personne d'autre que les deux pagayeurs, l'un se met à l'arrière et l'autre vers le milieu de la barque : question d'équilibre et de vitesse.

Le pagayeur attitré, c'est toujours l'homme; exceptionnellement les femmes mettent la main à la pagaie.

Dans les rapides, le pagayeur de tête a pour mission spéciale de guider la barque entre les rocs et de l'empêcher de se briser contre les récifs.

Les Baluba se servent aussi d'une embarcation faite d'une simple écorce d'arbre. A cet effet, ils choisissent un jeune kabamba aux formes convenables de 30 à 35 centimètres de diamètre. Pour dépouiller Técorce, ils n'abattent pas l'arbre. Ils font une première entaille circulaire près du pied, et une seconde à 4 ou 5 mètres de hauteur. Après quoi, ils tracent une entaille verticale, profonde et droite, du cercle supérieur au cercle inférieur. A la hache ils dégagent prudemment l'écorce en la soulevant petit à petit, de manière à ne pas la déchirer. L'écorce ainsi détachée est placée dans l'eau pour être ramollie. Après un certain temps, lorsqu'elle s'est assouplie, ils la portent soigneusement

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(Congo.)

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sur un banc de sable ou dans un marais pour Taplatir ; mais elle est toujours maintenue sous eau. De la sorte, elle prend la forme d'une planche. Après quelques jours, ils en relèvent les deux côtés, de manière à obtenir un rebord de 15 à 20 centimètres. Ils font un rebord pareil aux deux extrémités. Ce bac primitif est consolidé à l'aide de cordes en écorces et de soliveaux de traverse. Puis, ils le remettent tout au bord de la rivière, le chargent à nouveau de sable, mais cette fois ne le remplissent pas tout à fait ; ainsi il commence à sécher. En séchant, les rebords des deux côtés s'écornent et prennent une forme rigide, et voilà le kintehwe achevé. C'est donc en somme une pirogue très légère et très plate avec un rebord de 10 à 15 centimètres. Cette embarcation primitive demande beaucoup d'entretien et est fort dangereuse. Elle se manie le plus souvent à la pagaie, exceptionnellement à la perche.

Vous me demanderez peut-être si nos noirs sont d'habiles nautonniers. Jugez-en vous-mêmes.

En 1901 avant l'arrivée en ce pays des agents du Comité du Katanga, je me trouvais en visite chez les Mwika, dont les villages sont disséminés sur des îlots entourés de rapides et de chutes en amont de Kiambi. J'avais logé chez le chef Mwika Kyonzi, et me disposais à descendre les rapides jusque chez Mpweto. Kyonzi tint à honneur de m'accompagner, bien plus, de tenir lui-même une des pagaies. Je pris donc position dans une pirogue, longue de 6 mètres environ, avec des

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enfants récemment rachetés, mes porteurs et mes bagages : en tout, nous étions sept personnes.

La pirogue est lancée dans les rapides. Le chef en proue, un autre pagayeur en poupe, guident le canot au milieu des récifs. Les eaux s'élancent avec fureur à travers d'étroits goulots resserrés entre les rochers qui émergent de toutes parts. Par endroits le passage est si étroit que les rochers touchent presque la barque, et c'est pourtant dans de semblables passes et au milieu d'un courant furibond que les nautonniers se jouent sans crainte, donnant toujours au temps voulu, contre le récif, le coup de rame de déviation sans lequel la barque irait se briser sur les rocs. Ainsi font mes deux pagayeurs. Notre frêle esquif passe partout, franchit tout sans encombres; les rives semblent fuir plus agiles que le vent. Mais voici l'endroit le plus dangereux; il faut franchir une cascade haute de plus d'un mètre à travers une passe large à peine de deux. Le chef Kyonzi arrête la pirogue devant un rocher et me conseille de descendre avec mes enfants et mes hommes. Les bagages peuvent rester. Kyonzi cède sa pagaie à un plus habile que lui. Pendant que celui-ci, debout à la proue, amène l'embarcation dans le goulot, le rameur d'arrière se jette à l'eau; d'une main il tient la poupe; à l'aide de l'autre main et des pieds il se cramponne aux rochers; la pirogue arrive sur la chute. D'un mouvement rapide, il bondit sur la poupe, et la pirogue passe comme une flèche par-dessus le danger. La proue pique du nez, les flots bondissent de toutes parts, mais la pirogue a gardé l'équilibre; elle vient majestueuse nous recevoir un peu plus loin au pied du rocher que nous avons descendu. A cette vue, je ne puis m'empêcher de clamer mon admiration : « Kyonzi, tu as de fameux pagayeurs ! »

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(Conoro.)

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Le petit compliment allait droit au cœur. Le chef s'en montra fort content.

Lorsque les blancs voyagent entre Kiambi et Buli, ils mettent pour la descente environ six jours de navigation, et douze et quinze jours pour la montée; les journées sont en moyenne de 9 heures à la montée et de 9 à 12 heures à la descente.

Pour le transport des charges, l'allure est plus lente. On y emploie des pirogues longues de 8 à 12 mètres confectionnées par ordre des blancs.

En pagayant, les Baluba chantent le plus souvent pour s'entraîner. Presque toujours, le tambour accompagne.

Sur le devant de la barque on voit un petit tas de terre sur lequel le feu est soigneusement entretenu : foyer mouvant qui servira à la cuisson des aliments.

La nuit, on couche aux gîtes d'étape. Ces gîtes confectionnés pour le blanc sont presque partout composés d'une maison rectangulaire en pisé à trois pièces, de 4 mètres chacune, celle du milieu est ouverte sur le devant ; les deux pièces de côté ont une porte ouverte sur la pièce centrale et une fenêtre vers l'extérieur ; le toit dépasse et fait verandah tout autour. Derrière la maison se trouve généralement une petite cabane faisant office de cuisine et de chambre pour le boy. A côté se voient des baraquements pour les porteurs ou pour les canotiers et aussi deux ou trois huttes indigènes pour le service du gardien du gîte d'étape.

Bahiba. Congo, E, 6. iSy.

Ce gardien est engagé par contrat ; contre salaire, il entretient la propreté du gîte, propreté relative, car les djiques impitoyables y pullulent trop souvent. Il a charge de fournir des vivres au blanc et à ses gens en avertissant les chefs des villages voisins.

Tandis que le gardien couche dans sa hutte et les porteurs dans leurs baraquements, le blanc couche seul dans la principale chambre de la maison en pisé.

P. Colle.

BALUBA

(Congo.)

E. — Vie întellectuelie.

b) Sciences 138. — Transport par terre.'

Les transports par terre sont peu nombreux. Il y a le portage dont il fut question au n^ 17.

Nos Baluba n'ont guère que leurs paniers pour transporter des objets; les femmes portent ce panier de préférence sur la tête, les hommes sur les épaules.

Quant à leur nécessaire de voyage, ils ont souvent une saccoche en peau de chèvre ou un panier spécial, appelé kitundukyamuhungu.Ils y placent un petit mortier (un bout de bois avec un creux tout du long), et un minuscule pilon , — le luviyo pour faire le feu, — — les fétiches, — rarement la pipe individuelle. (C'est d'une petite pipe commune qu'ils usent lorsqu'ils sont plusieurs.) Arcs et flèches sont tenus à la main.

P. Colle.

Baluba. Cong-o, E, b, i38.

BALUBA

(Con^o.)

E. — Vie intellectuelle.

b) Sciences 139. — Division du temps.

D'après nos baluba, Tannée (mwaka) est partagée en deux périodes d'inégale longueur; celle du temps de pluie (buyo) et celle du temps sec (busiho). La première compte environ sept lunes, la seconde n'en compte que cinq ou six. Je dis bien, cinq ou six ; nos noirs en effet ont treize noms pour désigner les mois lunaires; ils recourent au treizième pour rétablir l'équilibre et faire en sorte que le même mois désigne toujours le commencement du temps sec. Ils n'ont pas une notion exacte touchant le début de l'année. Il semble pourtant que l'année commence avec la nouvelle lune du début du temps de pluie, vers le mois d'octobre.

Voici le nom des treize lunaisons : l^kyanga mbuyu; 2^ kasalulu mitobo ; 3^ kiyongwe ; 4° Iwisi mundu ; 5° mpazi mwinya; 6^ mbwibwi; 7^ kutumpi; 8° kahohwe; 9° kasikonkende et kayobamba ; 10° nsiko mukata ; 11° nkanganga; 12° Iwanga mukata ou Iwanga Iwine. On remarquera le mois kayobamba, c'est lui le régulateur.

Le mois lunaire n'a pas de subdivisions en semaines ou en décades.

Nos noirs distinguent : P le temps oij la lune ne paraît pas de toute la nuit : kwezi ku mfindi (lune dans les ténèbres) ; 2^ les premiers jours de la nouvelle lune : kwezi batentama (la lune se pose) ; 3^ l'époque oii le

Baluba. Congo, E. b, iSg.

premier quartier n'est pas achevé : ha lubese (au morceau) ; ha lukofyo (à la paupière) ; 4° l'époque où la pleine lune se trouve à l'horizon, quand le soleil se couche (6 heures du soir) : kwezi ku kiziba (la lune au marais) ; 5^ l'époque où la pleine lune est au zénith au coucher du soleil : lubese lukata mu lukeke (le grand morceau dans l'enfance?). Les autres époques sont indiquées par approximation.

Le jour de 24 heures (lifuku) comprend la nuit (bufuku) et le jour (lyuba).

Le jour se divise en huit parties inégales : \^ aurore : mu lubanga (m. à m. à l'étoile du matin); 2^ premier du chant du coq : ha kubikila ; 3° avant le lever du soleil : lukindwe ; 4» de suite après le lever du soleil : kutamba kwa lyuba; 5^ première partie de la matinée : musanya ; 6° la matinée : ha nyansya ; 7° midi : lyuba ha bukata, kampumpu ka lyuba; 8° coucher du soleil : lyuba libai. Pour préciser le reste, on indique de la main la position du soleil.

La nuit (bufuku) se divise en plusieurs périodes : 1^ avant le sommeil : bufuku bubaile; 2^ premier sommeil; 3° pleine nuit : bufuku bubakoma; 4^ avant l'aurore : mu lubanga.

P. Colle.

E. — Vie intellectuelle

BALUBA

(Congo.)

b) Sciences 140. — Médecine et chirurgie.

Ce point a été trop longuement traité au 95 pour qu'il soit nécessaire d'y revenir.

Disons seulement que la situation sociale des guérisseurs est des plus élevées.

Les grands sorciers sont fort redoutés. Comm.e leur autorité, surtout s'ils sont chefs d'associations, s'étend sur nombre de clans et de villages, ils sont en fait, à certains points de vue, les égaux des plus grands chefs.

La vaccination par les Européens contre la petite vérole, nos Baluba l'acceptent volontiers. Notre premier essai lui-même a réussi auprès de quelques-uns. Mais l'usage est encore loin d'être général.

P. Colle.

Baluba. Congo, E b, 140.

BALUBA

(Congo.)

E. — Vie intellectuelle.

b) Sciences

141c — Histoire,

Sans doute, nos Baluba conservent le souvenir d'un grand nombre de faits historiques, notamment ceux qui sont relatifs à leur race et à leurs tribus.

La longue narration que j'ai donnée au n^ 7, relative aux origines, le démontre à l'évidence.

Les légendes rapportées au n^ 113 en sont une autre preuve.

Au point de vue des héros nationaux, trois noms reviennent toujours dans les récits : Kyomba, Kongolo, Kalala ilunga. Ce dernier est le plus célèbre; il a laissé de lui une formule fameuse, qui s'applique aux héros et que tout guerrier, auteur d'un exploit, s'applique aujourd'hui à lui-même : « C'est moi Kalonza mwali, Kampangala mwali, c'est moi l'enfant qui est né le matin et qui, déjà le soir, se fait acclamer pour ses prouesses. » Amua Kalonza mwali, Kampangala mwali; mwana wabutwilwe nyansya, kyolwa bamuelela nkunda-nkunda,

P. Colle.

Baluba, Congo. E, ô, 141.

BALUBA

(Congo.)

E. — Vie intellectuelle.

b) Sciences 142. — Géographie,

Nos Baluba s'orientent assez bien d'après la position du soleil. Ils ont des noms pour désigner l'Orient et rOccident. L'Orient se dit : mungala (dans la splendeur) ; l'Occident : muhona juba (littéralement là o\x le soleil descend, tombe). Ils n'ont qu'un mot pour indiquer le Nord et le Sud : kahinda ka ntanda (littér. le travers, la largeur du monde).

Indépendamment de ces mots ils emploient, pour désigner les points cardinaux, des noms impropres. Ils disent par exemple : kubuhemba = vers le pays des Bahemba , pour indiquer l'Est ; kunsi = littéralement « au-dessous » pour désigner l'Occident, parce que la rivière Lukulu coule de l'Orient (amont) à l'Occident (aval), et pour la partie la plus rapprochée de nos régions, le Lualaba aussi.

Ils disent encore pour l'Occident : ku Endelende, vers Endelende. Nous avons vu au n^ 134, que, pour nos noirs, le soleil se couche dans le lac Endelende qui est une très grande mer et qu'il s'y éteint. Ce lac Endelende est dans la direction de l'Occident.

Le Nord et le Sud s'indiquent aussi par les peuplades les plus rapprochées : le Nord = ku Buhombo, vers le pays des Bahombo, (c'est le nom qu'ils donnent aux régions situées au nord de leur pays). Le Sud = ku Butabwa, vers le pays des Batabwa.

Baluba. Congo, E, b, 142,

Aucune carte naturellement n'existe; tout se montre de la main.

Ils sont très ferrés sur la position des villages par rapport au leur; ils les indiquent avec une grande précision. Une fois qu'ils ont indiqué la direction, il nous suffit de mettre notre boussole à main dans cette direction : le résultat est presque toujours certain; nous arrivons droit au but.

Les connaissances géographiques de nos Baluba ne portent pas loin au-delà de leurs frontières. Ils connaissent les régions limitrophes pour les avoir, à maintes reprises, parcourues et saccagées au temps, bien rapproché encore, de leurs razzias. Ils savent donc qu'au Nord se trouvent les Bahombo, au Nord-Est et à l'Est, les Bagoma, les Bakalanga, les Babemba, les Babwire, leurs frères aînés les Batumbwe ; au Sud les Batabwa et la région de Kazembe, d'oii vient le cuivre; à l'Ouest, ils connaissent leurs frères Baluba avec lesquels ils ont une langue et des coutumes communes, et aussi de continuels rapports de commerce, et les Bahuni (esclavagistes portugais). Ils savent qu'il y a au Nord la Lukuga et la Lwama, à l'Est les plateaux Maseba et le Tanganika, au Sud le Moero, à l'Ouest le Kamelondo, les lagunes Pemba, Kisale etc., le Lomami et même le Kasaï. Il est clair qu'aujourd'hui, les connaissances géographiques prennent plus d'extension, depuis que les adultes sont réquisitionnés pour le transport ou le service militaire, depuis que les étrangers blancs et noirs parcourent le pays en tout sens, depuis surtout que les enfants fréquentent les écoles.

E. — Vie intellectuelle.

BALUBA

(Congo.)

c) Facultés intellectuelles 143. — Mémoire.

Cette faculté est fort développée. Non seulement les faits vécus y subsistent longtemps, mais aussi les faits passés. Ainsi chaque famille se connait cinq ou six générations d'ancêtres. Je ne parle pas des chefs : on en a eu un échantillon au n^ 7.

Un fait d'expérience personnelle : dans nos classes, nous sommes forcés de renouveler nos livres de lecture — 40 à 50 pages — assez fréquemment. Quand nos élèves ont lu trois ou quatre fois, ils les récitent par cœur, couramment. Que de fois nous fimes cette expérience : « Elève un tel, commencez tel mot». Le déclic était donné; la machine marchait. Tout y passait jusqu'au bout. Et cela leur reste ainsi dans la boule longtemps ; au moins un an, d'après ma personnelle expérience.

Ils récitent. Mais comprennent-ils ? C'est une autre question ; ici, il faut faire des réserves.

Ils ont de grandes facilités pour apprendre les langues bantu, de grandes difficultés pour nos langues européennes. Passe encore pour les mots, mais la syntaxe !

Ils retiennent les faits avec une précision étonnante; surtout les bons repas. Dans les palabres, ce qu'ils parlent d'histoires d'il y a dix, quinze et vingt ans !

P. Colle.

Baluba, Congo E, c, 143.

BALUBA

(Congo)

E. — Vie intellectuelle.

c) Facultés intellectuelles 144. — Imagination.

Oui, ils en ont; mais elle opère dans certaines directions.

Ce sont de parfaits imitateurs. Ce qu'ils vous reproduisent les gestes, les tons, les tics des Européens, par exemple, c'est inimaginable : de vrais singes. Cependant, ils tendent à l'exagération; ainsi, ils frisent ou atteignent la caricature. De cette façon, ils font preuve d'une certaine imagination sui generis.

Volontiers ils dégénèrent vers le mensonge. De ce côté, leur imagination est fort exercée. Ce sont de fieffés menteurs. Même, on peut dire à priori qu'ils ne disent jamais la vérité, au premier abord. Guidés par l'intérêt, la cupidité, la méfiance? Peut-être bien. Quand on connait cette mentalité, on s'y accommode; par d'habiles interrogations et raisonnements on les ramène peu à peu vers le vrai.

Dans les palabres, nos Baluba recherchent l'éloquence et l'atteignent parfois. Un océan de détails, oui. Mais 4e ci de là, de belles images bien « imaginées ».

Leurs fables et légendes, contées par certains vieux, sont de vrais petits chefs-d'œuvres d'imagination.

P. Colle.

Baîuba. Congo, E, c, 144,

BALUBA

(Congo.)

E. — Vie intellectuelle.

c) Facultés intellectuelles 145. — Invention et recherche.

Je n'ai jamais remarqué qu'ils aient perfectionné leurs méthodes de culture et de travail. C'est la répartition de la routine, avec l'habilité personnelle variable. Lorsqu'ils nous voient agir , ils imitent vite et bien, mais ne perfectionnent pas d'eux-mêmes. La cause en est sans doute au fond de paresse qui gît en eux. La paresse de l'esprit, en effet, est un obstacle à la recherche et par suite à l'invention.

Mais s'agit-il de satisfaire leurs besoins et leurs goûts, ils sont très inventifs ; ils sont plus ingénieux que nous pour se tirer d'affaire, en cas de nécessité. Mes porteurs ayant du tabac et pas de pipe, un homme creusa un trou en terre, au moyen d'un baguette, fit un conduit sous terre, aboutissant au trou, mit son tabac dans ce trou, y plaça un charbon allumé et appliquant sa bouche à l'extrémité du conduit, put fumer « ventre à terre ».

Un agent était passé à la mission porté sur un pousse-pousse. Quelques jours plus tard, nos enfants avaient chacun le leur. Ils s'étaient ingéniés à en construire avec des tiges flexibles, des roseaux et des cordes.

Un jour, me trouvant en voyage, je voulus mettre à profit un verre de bière de banane pour faire du pain (nous nous servons quelquefois de cette bière pour faire

Baluba. Congo, E, c, 145.

monter la pâte), mais je n'avais ni four, ni pot de terre^ Un enfant qui m'accompagnait avait vite trouvé une solution. Tout près de là était un petit tertre, termitière abandonnée. A l'aide de sa hache, il y avait pratiqué une ouverture et s'était mis à le chauffer avec du bois sec. Il vint m'avertir. J'y mis ma pâte. Une demi-heure après, mon petit pain était cuit.

Je pourrais citer des faits de ce genre à l'infini.

P. Colle.

BALUBA

(Congo.)

E. — Vie intellectuelle

c) Facultés intellectuelles 146. — Entendement,

L'intelligence est relativement vive. Ils sont plus « malins » que leurs voisins.

Ils comprennent facilement ce qu'on leur explique. En disant ceci, je ne pense pas seulement aux explications des sujets matériels, relatifs, par exemple, à l'agriculture, à la menuiserie, etc. Non. Je dis que même pour les explications relatives aux choses d'ordre intellectuel, ils comprennent rapidement. Ainsi pour les enseignements religieux, nos enfants Baluba saisissent aussi vite que les enfants européens de nos catéchismes du peuple.

Les jeunes filles tant qu'elles ne sont pas nubiles ont la compréhension exceptionnellement facile. Et les jeunes gens, quoique à un moindre degré, tant qu'ils n'ont pas subi l'influence des passions.

En règle, l'éphèbe, jusque-là très intelligent, d'esprit ouvert, doué d'un caractère agréable et bon, s'abrutit d'une façon extraordinaire, dès qu'il atteint la puberté. Cela dure généralement jusqu'à son mariage régulier.

Quant aux vieux, ils sont lents à comprendre.

Tout ceci est dit en général. Car dans tout village il y a des exceptions, des débrouillards, des intelligences de choix.

L'intelligence du noir, vive dans l'enfance s'obnubile, généralement, quand arrive l'âge de la puberté. Quand

Baluba. Congo, E, c, 146..

les premiers feux de la passion se sont éteints, cette obnubilation, qui, au moins chez un bon nombre, n'est que passagère, disparaît, non pas complètement, mais en partie. Avec l'âge, la vivacité de l'intelligence diminue. On trouve cependant bien des gens qui à l'âge de 30 ans environ, sont encore doués d'une intelligence vive; chez ceux qui ne s'adonnent pas trop à la boisson, à l'usage du chanvre ou à d'autres passions abrutissantes, la vivacité de l'intelligence est suppléée par la raison. Celle-ci toutefois, est généralement moins développée chez les noirs même d'âge mûr. Les sensations, l'imagination, les instincts dominent. Il est à remarquer que chez les jeunes gens qui continuent leurs études, cet arrêt du développement de l'intelligence est bien moins sensible et quelquefois ne se produit pas.

P. Colle.

E. — Vie intellectuel le-

c) Facultés intellectuelles 147. — Observation.

Ils sont observateurs des apparences physiques, de tout ce qui frappe les sens.

En voyage, par exemple, le long de la route, nos Baluba remarquent tout ; rien ne leur échappe. Tandis que nous nous laissons parfois absorber par nos pensées, eux voient, regardent, fixent, enregistrent et retiennent. Ils se souviendront d'un caillou, d'une branche cassée, d'une herbe tordue, etc. Ce ne sont pas ces gaillards qui, pour retrouver leur route, auraient besoin du truc de Petit Poucet.

Grâce à cet esprit d'observation, ils notent, comme il a été dit, jusqu'aux plus petites nuances des gestes des hommes en vue, des chefs, des blancs. Ce sont des plaques sensibles qui emmagasinent les apparences et les faits.

Mais ils ne recherchent pas le pourquoi des choses. Leur curiosité ne s'oriente pas de ce côté.

Le noir est paresseux de sa nature. Il est aussi paresseux, plus paresseux peut-être, de l'esprit que du corps. Il est, pour ainsi dire, incapable de faire un effort de l'esprit pour essayer de comprendre ou d'expliquer quoi que ce soit. Il se contente de constater les faits qui frappent ses sens. Jamais, ou presque jamais, il ne fera un effort, pour en rechercher la cause, le processus, l'effet. Pour cela, il faudrait faire un effort de l'esprit,

Baluba, Congo, E c, 147.

— ySo —

rappliquer, réfléchir, raisonner. Il est trop paresseux d'esprit pour tenter cet effort. 11 n'est pas curieux pour savoir comment une chose se produit. Il ne cherchera pas à savoir comment une machine, une montre, un bateau à vapeur, etc. marchent. Il lui suffit de constater que cela marche. Le reste ne l'intéresse pas. La seule chose qui l'intéresse vraiment en ce monde c'est de donner satisfaction à ses instincts corporels : boire, manger, satisfaire ses passions. L'animal, chez lui,, étouffe l'être intelligent.

P. Colle.

BALUBA

(Congo.)

E. — Vie intellectuelle.

c) Facultés intellectuelles 148. — Raisonnement,

Si par raisonnement on entend : avoir une notion claire de la déduction, comme dans le syllogisme régulier, nos noirs ont le raisonnement très faible, par suite du défaut d'habitude de faire des abstractions. Ils ne voient pas facilement que le particulier est compris dans le général, parce que le plus souvent ils n'ont pas beaucoup d'idées générales. Leurs idées sont le produit, trop pur, de l'impression des sens. La paresse de leur esprit les empêche de réfléchir, de comparer les images des choses qu'ils ont perçues pour en extraire les ressemblances qui en forment l'idée abstraite. Par suite du défaut d'exercice de l'intelligence pure, abstractive, ils ne sont pas logiques. Ils accepteront la majeure et la mineure d'un syllogisme et nieront la conclusion. Ils ne voient pas le lien.

Mais si par raisonnement on entend ces comparaisons quasi matérielles, oh! alors... ils ne font que cela. L'exemple, l'énumération des arguments... ils emploient tout dans leurs palabres, jusqu'aux subtilités. Assurément, ici encore la logique reçoit des accrocs, mais attention! N'est-ce pas parce que leur intérêt a donné le coup de pouce qui fait bifurquer? Je me suis laissé dire que nos avocats d'Europe connaissent aussi cet exercice. Ils diront : « Tu m'as pris un régime de bananes; tu me dois donc réparation; je prends ta femme en place».

Bahiba. Congo, E, c, 148.

In cauda venenum ! Un exemple de comparaison : Deux chefs sont en palabre. A vient d'avancer une série de preuves accablantes contre B; mais, à la dernière, B remarque une contradiction. Aussitôt, il répond : « Un chef avait deux chèvres noires, absolument semblables ; je voulus en acheter une. Je l'examinai à mon aise et voulus l'emporter. Au moment de partir, elle s'enfuit dans la brousse. Enfin, on me la ramena. Je l'examinai et remarquai une petite tâche blanche sur la queue, tâche que n'avait pas celle que j'avais achetée. C'était une autre chèvre. Ainsi le chef A apporte contre moi cela et cela. Mais la fin de ses paroles prouve qu'il ment. »

P. Colle.

BALUBA

(Congo.)

E. — Vie intellectuelle.

c) Facultés intellectuelles 149. — Prévoyance,

On ne peut soutenir que nos Baluba sont prévoyants. Ils agissent sous l'impulsion du moment, du besoin présent.

Ils sont trop peu préoccupés de tout ce qui ne frappe pas leurs sens, pour songer à un avenir qui n'a pas imprimé une image dans leur esprit.

Leur prévoyance se borne à l'expérience. Ils ont vu qu'une chose leur a été nécessaire, à un moment donné dans le passé, ils songeront à la réserver pour l'avenir. C'est ainsi qu'ils épargnent leurs récoltes jusqu'aux moissons suivantes, mais pas au-delà.

Ils réservent cependant quelques graines pour les semis. Ils choisiront un bel épi, mais ne paraissent pas attacher grande importance au choix de la graine.

Mais, si des marchands se présentent pour acheter leurs chèvres, leurs cochons, etc., nos noirs les vendent sans penser à l'avenir. Ils ne songent pas qu'ils tuent la poule aux œufs d'or.

P. Colle.

Baluba. Congo, E. c, 149.

BALUBA

(Congo.)

E. — Vie intellectuelle.

c) Facultés intellectuelles 150. — Perception intellectuelle.

Nos Baluba connaissent l'universel, l'abstrait. Etres intelligents (dans le véritable sens du mot), ils connaissent l'universel et sont capables de saisir une abstraction quelconque quand on la leur explique. Mais, d'euxmêmes, ils ont très peu d'idées abstraites. Leurs idées sont généralement concrètes, comme les perceptions des sens qui les ont produites. La paresse de leur esprit en est la cause. Mais la faculté d'abstraire s'exerce facilement chez eux et ils en acquièrent sans peine l'habitude. On le voit par expérience chez les enfants qu'on applique à l'étude. Ils finissent par se familiariser aux études les plus abstraites : la philosophie!

Dans leur langue on rencontre un préfixe qui donne aux mots concrets une espèce d'abstraction. Avec lui on peut donner un sens abstrait à une foule de noms auxquels nous ne pouvons le donner dans nos propres langues. On peut faire d'un substantif, d'un adjectif qualificatif ou d'un verbe un mot abstrait.

Ce préfixe est Bu.

Exemples : Bu/uba, le pays des Baluba (de nom propre);

Bulohwe, la race des chefs, l'autorité sacrée (du substantif mulohwe, chef) ;

Bula?ida, la pauvreté, en général (du qualificatif mulanda, pauvre) ;

Baluba, Congo. E, c, i5o.

Bumuntu, Thumanité, en général (du substantif muntu, homme);

Bukomo, la santé (du verbe kukoma, être bien portant).

Et cela dans tous les genres d'idées.

Cependant, ils n'ont pas de mot qui rende adéquatement le sens élevé de nos mots : amitié, charité, tendresse, compassion, virginité, etc. Ce sont des idées trop hautes aux concepts desquelles ils n'ont pu encore atteindre sans doute.

P. Colle.

BALUBA

(Con^o.)

F. — Vie sociale.

a) Propriété.

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