Industrie
J'ai déterminé la division du travail en décrivant les divers métiers (voir n^^ 49 ^ 63).
Les forgerons et les sculpteurs d'amulettes sont les plus considérés des artisans.
Il n'y a pas d'industrie proprement dite, dans des ateliers extraîamiliaux ou familiaux, oh tra\^ailleraîent un directeur-propriétaire et des espèces d'ouvriers et dont les produits seraient vendus — par la voie du commerce.
Donc pas la moindre trace de l'organisation capitaliste proprement dite.
Le Noir est individualiste. Il considère toute association en vue du travail comme une atteinte à la liberté individuelle et toute sujétion comme un esclavage. 11 ne travaillera que sous les ordres d'un chef, d'un dignitaire ou d'un préposé du blanc. Jamais sous les ordres d'un égal. Ce serait se faire son esclave.
Pour le commerce, plusieurs commerçants voyageront ensemble de commun accord. Mais chacun fera porter ses marchandises par ses femmes, ses enfants ou ses esclaves, ou bien il les portera lui-même.
Pour le transport en pirogues, ils agiront de même. Chacun chargera ses marchandises sur la pirogue et tous les chargeurs pagayeront ensemble.
Baluba. Congo, F, b, i65.
Quelquefois on parvient à se faire aider par des amis, qu'on indemnise en leur payant un pombé (bière) ou un cadeau.
F. — Vie sociale
BALUBA
(Congo.)
c) Coutumes juridiques 166. — Droit civil.
Toutes les coutumes relatives à la famille, au mariage, à la filiation, à la tutelle, à l'émancipation, aux successions, etc., ont été rapportées et décrites à leur numéro respectif. Je crois suffisant d'y renvoyer.
Quant au testament, qu'il me suffise de dire que le legs testamentaire est déterminé parla coutume à laquelle nos Noirs se tiennent strictement.
Je n'ai jamais entendu dire que la volonté du défunt, même manifestée clairement, ait changé les dispositions du droit coutumier. Seule la violence du fort envers le faible peut y faire déroger.
P. Colle.
Baluba, Congo. F, c, i66.
BALUBA
(Congo.)
F. — Vie sociale
c) Coutumes juridiques 167. — Droit civil, Co7itrats.
Je ne pense pas que les contrats solennels, revêtus d'une forme quasi-officielle, soient fort en usage. Nos Baluba se contentent de s'entendre à l'amiable.
Les parties intéressées proposent, discutent, s'entendent quelquefois entre eux, d'autre fois en présence de témoins. C'est ainsi que se passent les opérations d'achat et de vente et les échanges. Nulle sanction n'existe pour forcer les contractants à être fidèles à leurs engagements. Toutefois, la partie lésée peut avoir recours à l'arbitrage du chef. Sur la manière dont se passent les séances de ce tribunal, je dirai un mot au n^ 169. Le chef se montre quelquefois bon juge, et exhorte le coupable à être fidèle à ses engagements. Mais je ne pense pas qu'il puisse dépasser cette limite. Jamais je n'ai entendu que le chef ait puni les coupables. A vrai dire, c'est inutile. Le vainqueur et ses parents ou amis, s'ils sont assez forts, s'en chargent.
La prescription est inconnue. Un tort subi ne s'oublie jamais. Le Muluba saura mettre à profit une occasion pour faire surgir, dès qu'il a quelque espoir d'en tirer du profit, la question d'un dommage éprouvé il y a vingt et trente ans.
Le prêt est connu, ainsi qu'on l'a vu au n^ 157. Prêter se dit «kuazima». Malheureusement, le prêteur (mua-
Baîuba. Congo, F, c, 167.
— 8oo —
zimi) se montre souvent farouche envers son emprunteur, si celui-ci ne satisfait pas à l'engagement. Il ne rougira pas, s'il se sent assez puissant, de saisir son débiteur insolvable et de le mettre à la cangue jusqu'à ce que lui-même ou sa parenté aient payé la dette. Le plus souvent, il s'empare d'un objet appartenant à l'emprunteur : houes, poules, chèvre, esclave, enfant ou femme. Si le propriétaire ne se hâte pas de rentrer en possession de cet animal ou de cette personne, en payant sa dette, il risque fort de ne plus les revoir : le prêteur peut les vendre; personne n'a rien à y redire.
Le louage de personnes n'est guère pratiqué. Les Baluba ne se mettent pas en service chez d'autres Baluba ; ce serait abdiquer leur dignité, leur indépendance dont ils sont si jaloux. Ce n'est pas sans répugnance et sans efforts qu'ils se sont mis à travailler chez le Blanc. Dieu sait ce qu'il nous a fallu de patience et de paroles persuasives pour les y amener au début de la mission. Les esclaves eux-mêmes semblaient imbus de ces idées d'indépendance.
Quant aux quasi-contrats qui lient entre eux le chef et ses grands, les grands du village et leur clientèle, ils ont été vus au n^ 46. Le contrat des fiançailles et du mariage a été traité en son endroit.
P. Colle.
— 8oi —
BALUBA
(Congo.)
F. — Vie sociale
c) Coutumes juridiques 168. — Droit pénal.
Il n'existe pas plus chez les Baluba que chez les autres Noirs africains que je connais, un code de lois définissant et classant les infractions. Tout réside dans la tradition et la coutume.
Quand on se demande quel est le principe qui se dégage de l'observation des coutumes pénales, on peut répondre, je crois : « Quiconque est lésé a le droit de se faire justice »; qu'il dépasse la mesure ou non dans l'application, l'opinion publique n'y contredit guère, surtout jusqu'à un certain degré.
La collectivité n'intervient pas dans un différend entre deux personnes de même condition ; lorsque les intéressés ou l'un des intéressés le demandent, un chef tranche la palabre, après instruction et plaidoirie contradictoires.
La limite de se faire justice à soi-même s'arrête avant le droit d'infliger la mort. Même certaines mutilations exagérées froisseraient l'opinion publique. Ainsi, j'ai connu un individu qui, à la suite d'un adultère, avait eu un bras et les oreilles coupées par le mari de la femme : c'étaient trop, disaient les noirs. Dès que les Blancs sont venus dans ce pays, la première pensée du mutilé fut de porter plainte et de réclamer justice ; ce faisant il était soutenu par l'opinion.
Baluba. Congo, F. c, i68,
Cependant la mutilation est fréquente. Elle est appliquée sans miséricorde pour un simple petit vol.
Si un enfant se fait prendre en flagrant délit de vol, s'agit-il même d'un objet de peu d'importance, certains propriétaires lésés les mutileront sans pitié, bien entendu si l'enfant est dépourvu de défenseurs nés ou autres, s'il est faible, isolé ou esclave; sinon le féroce propriétaire craindrait les représailles.
J'ai connu un fils de pygmée et même un enfant Muluba capturés et vendus pour avoir tué une chèvre.
Le cas de vol, notons-le, est souvent puni de la peine de l'esclavage, à moins que la famille ne paie une indemnité débattue entre parties. Assurément, si le plaignant est le plus fort, il abusera de sa force. C'est la pratique constante.
Ces petits bénéfices procurent aux puissants une source importante de revenus. Les membres des sociétés en profitent aussi, soutenus qu'ils sont par la force collective. Quant au chef, c'est le « profiteur » par excellence.
Remarquons toutefois qu'il est aussi une limite de pression que les chefs, si forts soient-ils, ne peuvent dépasser, surtout sous le régime actuel. Car, en cas de tyrannie trop accentuée, insupportable, nos Baluba, qui sont libres, quittent le chef, le plantent là sans autre forme de procès, et vont rallier un autre chef. C'est la soupape de sûreté du régime.
A la question : — la gravité des peines est-elle fixée pour chaque espèce d'infraction? — je me vois forcé de répondre assez vaguement.
a) Pour le crime d'adultère, il n'y a pas de commune mesure.
Tout dépend du cas et surtout des personnes intéres-
BALUBA
(Congo.)
F, 168 (suite,)
sées. Le mari outragé du vulgaire se contente souvent d'une indemnité : une poule, une chèvre, etc. Parfois, il va jusqu'à l'amputation de l'un ou l'autre membre du coupable. Mais l'adultère avec la femme du chef puissant est quelquefois puni d'un supplice raffiné : ainsi on introduit dans l'anus du coupable une grande sauterelle vivante qui grimpe à l'intérieur et déchire les boyaux. C'est un tourment en usage chez les Batabwa voisins ; je ne saurais assurer que nos Baluba en usent. On m'a certifié que cet infernal supplice ne mène pas souvent à la mort ; ces gens sont rudement résistants et ils s'en tirent, paraît-il.
Voici une autre sanction de l'adultère que le P. Van dermeiren a relevé :
Kabolo habitait chez Kalala, au-delà du Lualaba, sur la rivière Kazuzi. Kiombo et Nyemba-Kunda, deux chefs voisins, portèrent la guerre dans le pays de Kabolo. Le père de Kabolo, Kaluviwa, fut tué; sa mère, Lya Mulanda, ses quatre sœurs et lui furent faits prisonniers et réduits à l'esclavage. Ainsi la malheureuse famille fut dispersée au loin. — Kabolo donc devint l'esclave de Kimenkinda Nyanga, un des dignitaires de Kiombo. 11 habitait à la rivière Nyemba. Un jour Kabolo fut surpris en adultère. On voulut d'abord le tuer, mais ensuite on s'arrêta et on se contenta de lui couper un doigt de la main droite, l'avant-bras gauche, les parties sexuelles et les oreilles. Le malheureux supplicié guérit de ces horribles blessures; il continua à vivre chez son maître, le bourreau, jusqu'à
Baluba. Congo, F, c, i68.
la mort de celui-ci. Alors l'héritier, Kabeke, frère de Kimenkinda, qui habitait à Lukulu, l'appela près de lui. Kabolo y vécut longtemps. Kabeke fut bon pour lui; il lui donna une femme; il lui donna même un jour un paquet et demi de sel, afin de lui permettre d'acheter une esclave pour sa femme.
b) Je fais la même constatation pour le délit de vol. La peine appliquée varie. D'habitude, après discussion, on s'accorde sur une indemnité à payer. C'est à cette amende qu'aboutit le plus souvent l'arbitrage, s'il a lieu. La sanction est presque régulière en cas de flagrant délit. Quelqu'un a-t-il volé une chèvre, qu'il paie deux chèvres. D'ordinaire, pour le vol, on doit payer le double. Les autres espèces de vols se prêtent à bien des manœuvres et à des plaidoiries, à un vrai marécage procédurier oii la justice risque trop souvent de s'égarer et se perdre. Jusqu'à ce que la condamnation a été exécutée et l'amende payée, le lésé tient habituellement le condamné à la cangue.
c) L'homicide est rare. Mais il y a des cas. Quelle est la sanction ?
Le P. Van dermeiren a relevé les coutumes suivantes :
Un chef vient à être tué par méchanceté. C'est un meurtre. Le coupable — s'il est pris — est tué et brûlé ; puis, on mène en esclavage le père, la mère, les frères et sœurs (ntundu) du meurtrier; parfois, on jette en outre à l'esclavage tous les autres membres de la famille, quels qu'ils soient.
Si la femme ou une femme du chef vient à être assassinée, on tue le coupable; sa femme et sa mère sont livrées au chef lésé comme esclaves.
Si la victime est un homme du vulgaire, le coupable est tué et brûlé, et le père du meurtrier doit payer deux esclaves (un garçon et une fille) ou payer une amende
BALUBA
(Congo.)
F, 168 (suite,)
proportionnelle de 60 à 70 mitunda ou colliers de perles bleues, 30 pour l'homme et 40 pour la femme.
d) Quand on crève l'œil à quelqu'un, volontairement bien entendu, dans l'intention de nuire, l'amende sera de trois chèvres ou un esclave.
Si on crève l'œil d'un chef, la punition est plus forte. Il arrive que le coupable est pris et tué ; le père du coupable doit payer en outre deux esclaves d'indemnité.
e) Lancer à la tête d'un chef autre que le sien, une imprécation comme « Liso lyobe » (que « ton œil » crève !), cela peut provoquer une guerre entre les deux collectivités intéressées.
/) Si, à la chasse ou ailleurs, on blesse involontairement, même mortellement, quelqu'un, la palabre aboutit à biboyo c'est-à-dire, pas grand chose : l'indemnité d'un petit panier de feuilles comestibles, d'un petit pot de sel, d'une natte, d'un couteau, d'un peu de terre blanche pour se frotter, et une chèvre. Le payement fait, on rase l'individu.
g) Si une bête, appartenant à autrui, vient manger dans votre champ, vous devez avertir trois fois le propriétaire intéressé. Après, vous avez le droit de tuer l'animal ; vous la rendez au propriétaire, mais en vous réservant une cuisse.
h) Si quelqu'un a lancé un maléfice, la famille de la personne maléficiée a droit de poursuite.
On impose le poison d'épreuve.
P. Colle.
Baluba. Congo, F, e, i68.
BALUBA
(Congo.)
F — Vie sociale
c) Coutumes juridiques 169, — Recherche des délinquants et preuves du délit,
1. Lorsqu'un crime a été commis par un habitant d'un village contre un habitant d'un autre village, chaque chef représentant sa collectivité défend les intérêts de ses hommes.
Lorsque le différend divise les notables d'un même village, le conflit s'évoque devant le chef.
Remarquons toutefois, que si le chef a pour mission politique de mener ses gens à la guerre, il n'a pas une obligation juridique de trancher les différends. Il ne tranche que les palabres qu'on a portés volontairement devant lui.
Comment se passent ces palabres ?
Les deux parties s'adressent donc au chef pour qu'il tranche le différend. Elles apportent leur cadeau : du poisson, des poules, etc.
Le chef fait appeler alors plusieurs grands du village. On se réunit dans la cour. A mesure que les conseillers s'amènent, ils saluent le chef.
Celui-ci s'assied, et invite le conseil à s'asseoir, en cercle; il expose le motif de la réunion. Puis, il demande aux parties de développer leurs prétentions réciproques.
Notons qu'avant cette réunion, le chef sait déjà de quoi il retourne ; il connaît le procès soit que les parties le lui aient déjà expliqué directement, soit par intermédiaire.
Baluba. Congo, F, c, 169.
Chacun des plaideurs donc expose le cas à sa façon. Ils sont accroupis à la façon des tailleurs côte à côte, en face du chef, à deux ou trois mètres.
Chacun des plaideurs est généralement accompagné d'aides, d'avocats et de témoins. Ceux-ci se placent derrière ou à côté d'eux. Pendant que l'un parle, l'autre se tait, mais écoute attentivement. Le contradicteur donne son assentiment ou sa désapprobation; chaque fois que ce contradicteur approuve, il trace une ligne perpendiculaire à lui avec le doigt ou dispose de même un bâtonnet ; s'il contredit, il marque une ligne parallèle à lui, ou un bâtonnet. Ce sont ses notes d'audience qui lui serviront pour la réplique. S'il veut interrompre, le chef lui dit de se taire.
Naturellement, celui qui expose l'affaire, remonte à Adam. L'autre lui riposte de la même manière. Heureux si l'un et l'autre ne vont qu'au déluge. C'est d'un long !
Mais incontestablement, du moment qu'ils discutent le nœud de l'affaire, nos Baluba sont habiles à faire valoir et à rétorquer les preuves. Les témoins sont invoqués pour corroborer ; ils suivent l'argumentation avec une attention très vive, intervenant au bon moment pour approuver ou nier : cela se fait par un signe de tête ad hoc ou une interjection.
Lorsqu'un des orateurs use d'un argument si puissant, l'adversaire gratte la terre avec énergie ; quand il use d'un vif mouvement du bras droit de droite à gauche, en claquant la main droite sur l'autre, cela veut dire : « c'est absolument faux ce que tu dis ».
Lorsque la partie défenderesse est affligée d'une certaine difficulté d'élocution, il a recours à un avocat qui n'est qu'un ami ou un parent plus adroit et plus
BALUBA
(Congo.)
F, 169 (suite).
débrouillard; celui-ci fait accord. « Moyennent tel cadeau, je consens à plaider pour toi. »
Quand les plaidoiries ont pris fin, les parties s'éloignent et le conseil délibère avec le chef. Lorsque celui-ci (ou celui qui le remplace), a entendu la discussion et que sa religion est édifiée, il prononce la sentence :
« Toi, tu as tort, tu dois payer. »
Après les parties débattent entre elles la valeur de l'indemnité. La sentence du chef porte donc sur le principe.
La sentence n'est-elle que l'expression de la majorité du conseil ? Ou le chef, après avoir entendu les anciens, pourrait-il prononcer une sentence contraire à l'avis de la majorité ?
En fait, il y a presque toujours accord. Et la sentence est l'expression de l'avis du conseil et du chef.
A juger d'après la coutume en d'autres matières, le chef ne se risquerait guère à juger contre l'avis du conseil. L'opinion publique lui serait contraire.
Au fond, il en a peut-être le droit strict; mais en Afrique, le droit n'est souvent qu'une question de pouvoir.
Les parties qui doivent un cadeau au chef pour la palabre, en doivent-ils aux membres du conseil ?
En général, elles n'en donnent pas.
Maintenant, la sentence étant prononcée par le chef, est-elle exécutée ?
Baluèa, Congo, F, c, 169.
— 8io —
Presque toujours, oui. Si des difficultés nouvelles surgissaient, on reviendrait chez le chef.
Le conseil et le chef se décident-ils, en règle générale, d'après les principes de la justice ?
Il y aurait beaucoup de réserves à faire. Ces Africains sont tellement sensibles aux... cadeaux ! Les pauvres gens n'ont pas grand espoir dans l'excellence de leur cause — si bonne soit-elle — quand leur adversaire est un riche et un puissant seigneur. Et les juges ne passent ni pour des Saint-Louis, ni pour des Baudouin à la Hache. Tant s'en faut.
Celui qui gagne le procès, s'empresse de prendre de la terre blanche ou de la cendre pour s'en frotter tout le haut du corps, depuis la ceinture, tête incluse. Les amis l'aident dans cette opération nécessaire. Puis tous ensemble s'en vont gambadant, gesticulant et criant à tue-tête you, you, you : ce qui est le cri de joie par excellence.
Voici une aventure qui m'est arrivée en 1901. C'était au pays des Mwika, dans une île perdue au milieu des rapides du Lualaba (Luvwa). Je causais avec le chef Kikumba. Un individu se présente :
— « Bwana, vous autres Blancs, vous n'aimez pas les paroles menteuses et les actions injustes, vos sentences sont toujours selon la vérité. Veuillez donc me faire rendre justice. Mon frère, qui habite à 3 heures d'ici, au village de Kyonzi, m'a enlevé ma femme et un de mes enfants pendant mon absence ; il a vendu ma femme comme esclave, et cela bien loin, il veut vendre aussi mon enfant et réclame encore le plus jeune, et cela pour me punir de l'avoir appelé buii (ensorceleur). »
Je m'adressai au chef et je lui dis : « Ces accusations sont-elles fondées? »
— 8ii —
BALUBA
(Congo)
F, 169 (suite).
— « Elles sont vraies », me dit Kikumba.
Je résolus donc de soutenir ce pauvre Noir et de lui prouver qu'il avait eu raison de me confier son infortune.
Le chef me prêta sa barque, il voulut même m'accompagner et nous voilà en route pour le village de Kyonzi. On fit venir le coupable, puis le plaignant fut invité à renouveler son accusation devant moi. D'avance je fis promettre aux deux chefs qu'ils appuiraient ma sentence. Le plaignant commença : « Un jour, peu après la mort de mon père, je dis à mon frère : c'est toi qui as jeté le sort sur notre père et qui l'as fait mourir par tes sortilèges. » Mon frère se mit en colère et exigea aussitôt réparation de l'outrage. Reconnaissant mon tort je lui offris ma barque en paiement. Il la prit mais me réclama encore des perles et des étoffes. Je n'en avais pas, je répondis : attends seulement quelques jours, et je vais m'en procurer. Je partis donc pour travailler et gagner ce qu'il me réclamait encore. Pendant mon absence, mon frère vint s'emparer de ma femme et d'un de mes enfants, il partit vendre ma femme bien loin, dans le sud, et garda mon fils aîné chez lui comme esclave. Dernièrement, il est revenu réclamer mon deuxième enfant pour le vendre aussi, n'est-il donc pas encore assez payé? Voilà mes paroles, j'ai dit ».
L'accusé voulut s'excuser, mais les motifs qu'il apporta n'avaient aucune valeur. Comme les auditeurs disaient que la vérité avait été dite toute entière, je pris la parole : « Le plaignant a eu tort d'accuser son frère de
Baluba. Congo, F, c, 169.
buti, il l'a reconnu lui-même et a donné sa barque comme réparation. Que celle-ci reste donc au possesseur actuel. Quant à la capture de la femme et de l'enfant, l'accusé a commis une grande faute, il mériterait une peine très sévère, toutefois je veux être indulgent. Voici ma sentence : « L'enfant doit être remis à son père et tout le bien que l'accusé a reçu de la femme, sa belle-sœur, doit revenir au mari. Que cela se fasse aujourd'hui même, je ne partirai pas avant d'avoir vu l'enfant et le bien ».
Des approbations bruyantes accueillirent cette sentence et l'accusé s'exécuta sur le champ.
L'heureux père retrouva son cher enfant, il l'embrassa avec effusion et reçut une poignée de grands colliers de perles. Il me remercia chaudement. En mon cœur je bénis Dieu de m'avoir permis de secourir un malheureux père et de délivrer un petit esclave.
2. A la suite d'un grand nombre d'accusations, l'instruction préliminaire conduit souvent à l'épreuve du poison, imposée par un sorcier ou volontairement offerte par l'accusé.
L'accusation de vol, par exemple, est presque toujours suivie de l'épreuve du poison. Je me souviens d'un fait datant des premiers jours de mon arrivée dans le pays. Nous étions là depuis cinq ou six jours; nous avions planté notre tente dans la cour du chef qui était là seul avec ses femmes; tout son monde habitait provisoirement au milieu des champs. Une des femmes avait la garde de quelques pièces de fer. Le chef un jour, voulut aller prendre un bout de fer, mais..., toute la provision avait disparu. Sans hésiter il dit à cette femme : « Tu as volé ». — « Non », répond l'autre; je demande le poison d'épreuve ».
Aussitôt une autre des femmes prépare le poison.
BALUBA
(Congo.)
F, 169 {suite).
Elle se rend devant Pungwe, le fétiche protecteur du chef, adossé contre un tronc d'arbre, à proximité. Là elle prépare sur le feu une décoction d'écorce de mwavi. Ça bout. Elle décante. Le poison est prêt. Cela se fit très vite.
Dès que je fus prévenu, je préparai une forte dose d'Ipeca et accourus.
Au moment où j'arrivai, la victime vomissait déjà; le poison n'était pas assez violent pour la tuer.
Donc, disait l'assistance, cette femme est innocente du vol.
J'ignore la suite de l'aventure. Mais j'ai des raisons de croire que le chef devait une « réparation » à la femme accusée. Si oui, il lui aura donné un cadeau quelconque et l'affaire aura été classée, oubliée.
Voilà la vie en Afrique.
L'an dernier, à ce que je viens d'apprendre, une femme accusée par son mari d'avoir volé quelques poissons qu'il s'était réservés, protesta de son innocence. Elle demanda et prit le poison. Elle vomit. Elle était innocente : telle est toujours la mentalité de nos Baluba, malgré tous les efforts de la civilisation.
Si quelqu'un est accusé de maléfice par le sorcier, la famille de la personne maléficiée a droit de punir le lanceur de maléfice : c'est la coutume, notée déjà plusieurs fois et notamment au n^ 168.
Par l'épreuve du poison, l'accusé doit prouver son innocence. S'il la subit avec succès, il a droit à une réparation souvent considérable.
Baluba. Congo, F, c, 169c
On administre le poison d'épreuve de bien des manières. Nous en avons déjà mentionné deux plus haut : cela se fait le plus souvent ainsi, sans apparat, presqu'en famille. De là, la grande difficulté de remédier à cette horrible coutume.
Mais cela se fait aussi avec cérémonial, surtout quand un sorcier l'a imposé, par exemple, contre un homme accusé d'avoir jeté un sort.
Le préparateur officiel du poison s'amène revêtu de son costume de circonstance : une touffe de plumes rouge-sang sur la tête, aux reins de nombreuses peaux, le corps badigeonné d'argile blanche, les mains chargées de trois lances, d'une hâche et d'un couteau. Il fait sans retard construire un petit tertre de bois mort, le recouvre de feuilles fraîches, et l'accusé s'y accroupit, les mains liées sur le dos, à peu près nu, et doit bon gré mal gré, assister à l'opération du préparateur. Celui-ci écrase et pile l'écorce rougeâtre de l'arbre à poison, et jette ces fragments concassés dans une jarre d'eau bouillante; quand le liquide a pris la teinte désirée, il est décanté, et présenté au patient. Ce malheureux doit avaler un bon litre de ce triste breuvage; puis on lui donne autant d'eau chaude. S'il peut rendre le poison, comme on sait, l'accusation porte à faux; le sorcier accusateur n'a qu'à détaler au plus vite car les parents de la victime ont le droit de l'écharper séance tenante ; l'accusé recevra en paiement, de la famille adverse, deux esclaves ou l'équivalent en perles et en étoffes. S'il ne peut vomir assez vite le breuvage, et c'est le cas ordinaire, son corps s'affaisse sur lui-même, preuve évidente qu'il est coupable. A ce moment, les parents du défunt maléficié se précipitent sur le « coupable », lui tranchent la tête, puis les bras et les jambes, et les membres palpitants sont
BALUBA
(Congo.)
F, 169 (suite.)
jetés dans un grand brasier ; ils agissent ainsi afin de détruire complètement cet être malfaisant. Le plus souvent il se trouve là quelque anthropophage qui achète le corps coupé en morceaux et l'emporte pour la prochaine saturnale, où lui et ses compagnons dévoreront les chairs, calcineront jusqu'aux derniers débris tout ce qui ne se mange pas, se réservant seulement certains ossements et le crâne pour en faire des talismans et des amulettes magiques.
Telle est l'horrible coutume qui a cours dans tout notre Uruwa, et qui, malgré la prédication des missionnaires et l'œuvre des agents divers, exerce encore chaque année des ravages sur des nombreuses victimes. Et cependant, avec la grâce de Dieu, cette coutume invétérée disparaîtra comme les autres. Voici un petit fait qui semble le prouver. Un jour mourait tout près de la mission, un jeune homme nommé Kalama, successeur intérimaire du grand chef Kyombo ; un sorcier, consulté par les parents du défunt, accusa un brave homme de notre voisinage de lui avoir jeté le sort. Mais l'accusé, fort de son innocence demanda l'épreuve du poison. Kyombo parla si bien que l'épreuve n'eut pas lieu et que notre homme fut mis immédiatement en liberté. Ce fait n'est pas unique, il semble même que les sorciers sont devenus moins hardis dans leurs accusations. D'ailleurs tous se sont prudemment retirés loin d'ici « les Blancs, disent-ils, ont tué notre puissance ; notre génie ne parle plus dans le voisinage des missionnaires». P. Colle.
Baîuba, Congo F, c. 169.
BALUBA
(Congo.)
F. — Vie sociale.
c) Coutumes juridiques 170. — Droit d'asile.
Le droit d'asile n'existe pas en Uruwa. Jamais je n'ai entendu parler de lieux ou de personnes oii le criminel put trouver un abri inviolable.
Toutefois le malheureux qui est menacé de mort, peut avoir quelque espoir de salut en se réfugiant chez un chef, ennemi de son village et de force égale au sien. Et s'il a là des parents ou des amis puissants, il n'a plus rien à craindre. Le cas échéant, le chef qui lui a donné asile le défendrait même les armes à la main. Que de guerres n'ont pas eu d'autre cause. L'extradition n'est pas de droit. Je dois ajouter que les petites gens, les esclaves surtout, n'ont pas cette ressource.
Actuellement, missions et stations des blancs sont des asites sacrés. Les noirs réfugiés là n'ont pas à craindre la lance ou le poison. En voici une preuve. En 1908, un noir tuait par mégarde, par malheur, la dernière princesse capable de donner des enfants pour faire continuer la famille de Kyombo mbayo, sur le point de s'éteindre. Cette femme était Kyungu, petite nièce de Kyombo jeune fille de 15 à 16 ans. Aux yeux de nos Baluba, c'était un crime horrible. Dans tous le pays s'élevèrent des clameurs : « Les Bakyombo sont morts, les Bakyombo sont morts ! Mort à l'assassin ! » Celui-ci s'était enfui à notre mission. Le chef envoya députation sur députation auprès des missionnaires pour obtenir
Baluba. Congo, F, c, 170.
que le meurtrier involontaire leur fut livré. Chaque fois ils furent éconduits. Et bien, personne n'osa, à la mission, venger la princesse défunte. Néanmoins pour calmer les esprits, les Pères confièrent le malheureux au blanc du poste voisin, qui l'envoya en lieu sûr.
P. Colle.
BALUBA
d) Organisation sociale 173. — Vie sédentaire.
Il n'y a pas de vie pastorale.
On ne peut pas dire qu'il y a vie nomade. On se déplace pour s'établir quelques jours au bord des rivières poissonneuses pour pêcher ; aussi pour cueillir le caoutchouc.
Pour exercer le commerce au loin, il y a des petits groupes, formés en caravanes, ainsi qu'il a été vu au n^ 162. Ils restent parfois partis durant des mois.
Notons que c'est probablement à ces déplacements périodiques, causés par les nécessités commerciales, qu'on doit l'introduction des associations secrètes, dont il a été si longuement question au n^ 119.
Il y a aussi des gens qui se déplacent pour faire le sel, durant deux ou trois semaines.
Mais la peuplade comme telle, ni les gros villages, ni les groupements puissants, composant la masse de la population ne se déplacent pas. Le gros des Baluba est sédentaire.
Assurément des villages changent de place, mais c'est tout proche. Ce n'est pas un déplacement sérieux.
Autrefois il y eut des immigrations et des émigrations par suite de conquête (voir notamment au n^ 7). Aujourd'hui, depuis l'arrivée des blancs, tout cela est classé.
Nos Baluba sont nettement sédentaires.
P. Colle.
Baluba. Congo, F, d, lyS.
(Congo.)
F, — Vie sociale.
d) Organisation sociale 174. — Classes et castes.
Comme on a pu le voir, la population d'Uruwa se partage en classes distinctes nettement caractérisées.
C'est tout d'abord la caste sacrée du bulohwe, qui préside aux destinées du pays.
C'est aussi la classe des « ennoblis », des bilolo, à qui le chef confie une partie de ses gens.
Puis vient la classe des « babanzi » qui forment en quelque sorte l'aristocratie du village.
Les hommes libres et les affranchis constituent le peuple proprement dit. Tout homme capable de porter les armes est astreint à la guerre. 11 n'y a donc pas de classe à part pour les guerriers. !1 n'y a pas non plus de caste à part pour les commerçants ni pour les artisans. Seuls les forgerons semblent jouir d'un certain prestige de métier.
Pour les circoncis et les sociétés secrètes, voir n^^ 75 et 119.
Les sorciers pratiquants, c'est-à-dire les faiseurs attitrés d'amulettes, semblent constituer un clan, tout en étant déjà de l'une ou l'autre classe précitée.
Quant aux droits et aux devoirs de chacun, et à la manière d'entrer et de sortir d'une caste, tout en a été dit dans les articles précédents n^s 46, 95, 101, 103, 106, 117, 119.
Pour la caste des esclaves, voyez 175.
Baluba. Congo, F, à, 174.
BALUBA
(Congo.)
F. — Vie sociale
d) Organisation sociale 175. — Esclavage.
L'esclavage domestique est fortement pratiqué.
Quelle est l'origine de ces esclaves? J'ai noté deux sources principales : les prisonniers de guerre et les hommes libres réduits de force en esclavage.
Pour la seconde catégorie, pas d'explications nécessaires après ce qui a été rapporté aux n^s 168 et 169?
Quant à la première source, notons qu'avant l'arrivée des blancs et notamment aux environs de 1880, nos Baluba allaient razzier les tribus voisines, avec un entrain digne d'une meilleure cause. Ils ramenaient presque chaque fois une quantité d'esclaves.
A ces expéditions guerrières prenaient part les hommes libres naturellement, mais aussi des esclaves. A ces derniers on disait : « Voulez-vous vous libérer? Combattez avec courage et faites prisonniers deux hommes ou deux femmes ; ce sera votre rançon de liberté ». De fait l'esclave vainqueur, offrait ces deux captifs à son maître et devenait libre. A la mission, nous avions plusieurs hommes libérés ainsi, dont un chef.
Ces expéditions ou mieux ces chasses à esclaves s'appellent musumba.
Ces razzia sont décidées en conseil. Le chef n'y prend point part. Il se contente d'y envoyer ses guerriers sous l'autorité du Kalala.
Pour la circonstance, le Kalala prend le nom de :
Bahiba. Congo, F, d, ij5.
Mwana vita, fils de la guerre. Le chef en l'envoyant lui remet : deux lances, un bouclier, une peau de léopard, une étoffe indigène et une hache : chaque objet est un symbole ; puis il lui donne un pas de conduite.
Chaque guerrier a pour but de prendre le plus d'esclaves possibles. Evidemment les femmes et les enfants en feront presque tous les frais. Il a droit à retenir pour lui un prisonnier sur trois, deux sur quatre. Ce qu'il ne peut garder est remis au Kalala. Au retour de l'expédition, le Kalala donne à son chef les trois quarts des esclaves et garde un quart pour lui.
Maintenant que les razzias sont défendues, cette source de l'esclavage est tarie.
Reste l'autre.
Je connus un pygmée réduit à l'esclavage pour avoir tiré sur une chèvre. Un jour, une dispute éclate entre un pygmée et un mluba; au cours de la bagarre, le petit homme rageur prend une hache et blesse son adversaire; la famille du blessé prit la fille du pygmée, en réparation, et la vendit. Les missionnaires ont pu, depuis, la racheter.
Tout cela est strictement conforme à la coutume.
En 1905, trois hommes venus du pays Buhombo, près de la Lukuga, passaient sur le territoire de Kyombo. A bout de vivres, ils avaient pénétré dans le village de Mazanza pour en acheter. Sans autre forme de procès, les habitants leur avaient mis la cangue au cou, prétextant sans doute un grief ancien, et les avaient vendus aux esclavagistes. Quand nous eûmes vent de l'affaire, c'était trop tard. Ils avaient été emmenés vers la côte.
Je pourrais multiplier à l'infini des cas semblables. En voici un capable d'intéresser plus d'un lecteur.
Un soir d'octobre 1906, nous étions mes deux con-
BALUBA
(Congo.)
F, 175 (suite.)
frères et moi à faire en commun notre lecture spirituelle. Tout-à-coup un homme de notre village vient vers nous haletant, et dit : « Pères, j'ai rencontré ma sœur esclave qu'on m'avait volé il y a quelques années; donnez-moi du monde que j'aille la reprendre. Vite Pères, car on va la vendre. » J'envoie avertir notre chef chrétien, et je lui dis : « Suis cet homme, et s'il est vrai que la jeune fille qu'il a rencontrée est sa sœur, tu diras à ceux qui la tiennent de venir la vendre ici. S'ils refusent, tu diras au chef du village où ils logent de t'aider à les faire venir. » Et les voilà partis. Deux heures ne sont pas écoulées, que nous voyons arriver un groupe d'hommes avec la jeune esclave. A ma demande, les possesseurs consentent à s'en dessaisir. Séance tenante, ils en reçoivent le prix convenu. Je dis alors à la jeune fille de raconter son histoire. Voici ce qu'elle me dit : « J'étais encore petite fille. Un jour je me rendais de mon village à la rivière pour y puiser de l'eau. Tout à coup un homme caché dans les hautes herbes bondit sur moi, mit sa main sur ma bouche et m'emporta en courant vers la forêt. Là il me dit : « Ta sœur était ma femme; elle n'a pas voulu rester avec moi; j'ai redemandé à ton père !e cadeau de fiançailles, il n'a pas voulu me le donner, voilà pourquoi je t'ai enlevée. » Longtemps nous marchâmes. Nous passâmes la nuit dans le bois. Le lendemain nous continuâmes notre route jusqu'à un village situé sur la Luisi. Là il me vendit au chef du pays. J'étais devenue esclave. Je me consolai en disant : « Peut-être que mes frères
Baluba. Cong^o, F, d, ij5.
apprendront où je suis et viendront me délivrer. » J'attendis en vain. Un jour, le chef mourut; comme de coutume, deux jeunes esclaves devaient être enterrées avec lui. Redoutant que je ne fus désignée, je me mis aux aguets, et fus assez heureuse pour saisir un bout de conversation où les grands décidaient de m'enterrer vivante. Sans attendre un instant, je m'enfuis dans les hautes herbes, puis dans les bois ; je courais de toutes mes forces pour m'éloigner le plus possible, avant qu'on eut songé à me chercher. Je restai deux jours loin de tout village. Poussée par la faim, je dus me diriger vers un champ que j'avais aperçu. Malheureusement deux hommes m'avait remarquée. Ils coururent après moi, me lièrent, et sur le champ partirent pour me vendre. Nous étions arrivés au village, pas loin d'ici, quand le soleil passa derrière l'horizon. Les deux hommes alors me mirent près d'eux et me sommèrent de dire à tous que j'étais leur parente. Personne d'ailleurs ne nous dit rien, car les deux hommes qui m'emmenaient avaient des amis au village. Mais voilà que des jeunes gens habillés d'étoffe vinrent près du feu où j'étais accroupie, pour allumer leur pipe. L'un d'eux me regarda en face, puis dit un mot à ses compagnons et tous partirent. J'étais là accroupie près du feu, trop triste pour pouvoir dormir. Peu après je fus bien étonnée de voir revenir ces mêmes jeunes gens; le jeune homme qui m'avait tant regardée vint près de moi, me prit par les mains, et me dit : « Kaka, je suis ton frère Kijangi; je viens te délivrer ». Alors nous sommes tous venus ici. Telle est mon histoire, Père. C'est tout. » Voilà comment le bon Dieu vient parfois consoler le cœur du missionnaire au moment et dans les circonstances les plus inattendus. Aujourd'hui
BALUBA
(Congo)
F, 175 {suite),
la jeune fille a épousé un chrétien, et vit heureuse au village de la mission Lukulu.
Les enfants des esclaves sont esclaves. Ils restent la propriété du maître des parents. Celui-ci en fait ce qu'il veut. Pardon : il est plus exact de dire qu'il en dispose comme il veut. 11 a leur liberté en mains. Il peut les vendre s'il le désire.
Mais s'il les garde chez lui, il les traitera bien, tout comme ses chèvres et ses poules. Son intérêt l'exige.
Et si le maître tuait son esclave, l'opinion publique le jugerait mal. Ce serait mal vu, considéré comme un abus de pouvoir; mais personne ne songerait à lui en demander compte, pas plus d'ailleurs que s'il tuait sa chèvre.
Mais le cas ne se présente guère, en dehors des meurtres rituels.
La condition de l'esclave est douce. On a vu qu'il pouvait posséder quelque propriété mobilière et que souvent, s'il était vraiment méritant, il trouvait le moyen de se libérer en se rachetant.
En cas de contestation avec son maître sur la possession de sa chèvre, par exemple, l'esclave demandera une palabre et peut gagner son procès.
Oii habitent les esclaves?
Dans un grand village, ils habitent sur le pourtour. Les esclaves d'un chef sont là, groupés dans un petit village, sous la surveillance d'un fonctionnaire du chef, souvent esclave lui aussi. La surveillance n'est pas étroite. Ils pourraient s'enfuir; ils ne le font pas. Ils n'ont
Baluba, Congo, F, d, lyS,
guère à se plaindre; ils restent. Pourquoi s'enfuir? Pour échouer chez un autre chef, peut-être plus dur pour ses esclaves? Le risque n'en vaut pas la peine. Car il y a le risque d'être repris et puni.
Les esclaves ne sont pas admis à se racheter par leurs propres enfants, en aient-ils un nombre conséquent; ceux-ci en effet, étant eux-mêmes esclaves.
Ils sont assez considérés. En fait on ne les regarde pas comme du bétail.
A l'arrivée des blancs, la plupart se sont déclarés indépendants; je parle surtout des esclaves des chefs, nés au pays de parents esclaves, groupés en villages plus ou moins étendus.
Quant aux esclaves des particuliers, ils habitent dans ces cabanes au rebord du village ou même à proximité de leurs maîtres. La forme de ces huttes est la même mais elle est généralement plus petite. Au reste ceci dépend d'eux-mêmes : c'est à eux de l'édifier.
Ces esclaves doivent travailler pour le maître, c'est entendu. Mais cela se réduit à peu de chose.
Les esclaves des chefs notamment paient surtout par redevances annuelles sur le produit des récoltes. Ils offrent les prémices et une certaine quantité. J'ignore si la proportion est fixée strictement d'avance.
Bref, ces esclaves des chefs se trouvent, en fait, dans la même situation que les hommes libres recrutés par le chef pour son service : une des seules différences c'est que les esclaves ne s'en vont pas, le travail accompli. Ils restent au service.
Tous esclaves sont courbés sous les mêmes usages. Ils parlent la même langue. Exception est faite ici et là par un étranger d'autre race.
J'ai noté la présence de beaucoup d'esclaves Bahombo,
BALUBA
(Congo.)
F, 175 {suite,)
des bords de la Lukuga, là où plongèrent les dernières razzias. Vers le sud du pays, les esclaves Babemba et Batabwa l'emportent sur les Bahombo et autres tribus.
Qu'on me permette de terminer ce sujet par l'histoire du petit Mikaeli Lisase :
C'était en juin 1902. Je parcourais la région au sud de notre mission.
Après une journée de sept heures de marche, au grand soleil de l'Uruwa, sur des collines arides, j'arrive le soir au petit village du chef Lukwente. Après les saluts d'usage je me promène à la fraîcheur du soir, à travers les huttes primitives mais bien alignées. Je jouis des charmes de cette nature sauvage tout en essayant de lier conversation avec les habitants.
Tout à coup, je crois entendre des cris plaintifs dans les herbes avoisinantes, j'approche et je découvre, dans une misérable cabane ouverte à tous les vents, un pauvre garçon d'une dizaine d'années. Son visage amaigri, ses yeux caves, ces membres grêles et desséchés me disent assez qu'une longue souffrance a miné ce petit malheureux. Si du moins sa mère était là pour calmer ses douleurs! Mais non, quelques haillons sur ce corps malade, des ordures et des cendres amoncelées dans un coin, des tisons éteints dans le foyer, tout indique que la pitié est absente, que cet enfant est abandonné; il est esclave.
Comment rester insensible devant une telle misère! Je me penche vers ce malheureux, j'ajuste ces haillons
Baînba, Congo. F, d, ij5.
et, pendant que des paroles amicales calment sa crainte, je rallume le feu éteint. A la lueur du feu qui pétille, le malade a reconnu en moi un ami compatissant, peu à peu il se laisse aller à une joie expansive et nous lions conversation.
« Eh bien, mon pauvre petit, que fais-tu ici tout seul ? lu m'as Tair bien malade ? »
— Oui ; Bwana, je souffre beaucoup, je tousse nuit et jour, donne-moi des remèdes, si tu en as ici.
Je t'en donnerai, et de bons, mais dis-moi, où est ta mère ?
— Ma mère, oh, elle est bien loin, là-bas, chez Mulenga.
— Mais alors, qui te soigne, qui te nourrit ?
— Je suis esclave du chef Lukwente. Il y a trois lunes, — je suis devenu malade; mon maître croyait que j'allais mourir, et il m'a fait porter ici ; chaque matin sa femme m'apporte quelques racines de manioc, un peu d'eau et du bois, et ainsi je vis encore.
— Pourquoi donc es-tu esclave ?
— Bwana, toi tu m'aimes, je vais te le raconter.
Et l'enfant me développe, au milieu de fréquents accès de toux, l'histoire suivante :
— Je vivais tranquille avec mon père, ma mère et mes deux petites sœurs, au village de Malala sur le Balaï; mon bonheur était de tendre des pièges aux oiseaux et aux chats sauvages, avec deux ou trois autres compagnons. Or, cette année, la récolte de maïs avait été abondante, et Malala avait invité tout le monde à venir boire du pombé. Mon père, lui, en avait bu beaucoup, il s'était enivré. Un petit chef voisin, également ivre vint lui chercher querelle. Mon père qui était plus fort, le jeta par terre, le battit, lui lança toutes sortes
BALUBA
(Congo.)
F, 175 {suite.)
d'insultes et d'imprécations, après quoi chacun s'en alla dormir. Malheureusement trois jours plus tard, le chef devint malade et mourut; aussitôt ses parents, soupçonnant mon père de lui avoir jeté un sort, se rendent chez un grand sorcier du Lualaba ; celui-ci consulte son génie et en reçoit l'assurance que mon père est le vrai ensorceleur. A l'instant, tous accourent furieux vers notre hutte, armés de hâches, de lances et de flèches; ils s'emparent de mon père, le lient, le garottent, l'entraînent dans la brousse, et là le fils du mort levant sa hache avec rage, lui en assène deux coups sur le crâne, puis tous se retirent, abandonnant le cadavre aux bêtes. Mais un « Kazanzi » (anthropophage) avait tout vu. Il alla sur le champ quérir quelques membres de sa secte, vint avec eux achever mon père qui respirait encore, et recueillir dans des calebasses le sang qui coulait des profondes blessures. Puis il enroula le cadavre dans un grand filet de chasse, et l'emporta sur le bord de la rivière, où tous ensemble se mirent à couper le corps en morceaux, à le faire cuire dans de grands pots et à les dévorer comme des hyènes.
Ma mère avait fui avec mes deux petites sœurs et moi, chez ses parents. Mais le fils du chef ne se croyant pas assez payé, vint me réclamer comme esclave, et peu après il me vendit au chef Lukwente.
Depuis ce temps on a déjà récolté le nouveau maïs et pourtant je ne puis oublier les cris plaintifs de mon père garotté, ni les hurlements furieux de ses ennemis. A
Baluba, Congo, F, d, ijS^
chaque instant je sens qu'on me méprise, j'entends des insultes comme celle-ci . « fils d'ensorceleur, fils d'assassin ; » si je veux répondre, on me frappe. Mais Bwana, je suis fatigué; du reste, je t'ai dit à peu près tout.
— Oui, mon ami, cela suffit; je vois combien tu es malheureux ici; mais écoute : je suis un Bwana de Lukulu, je suis venu ici précisément pour rechercher des esclaves abandonnés, et les emmener chez nous ; il y en a déjà beaucoup, dont plusieurs grands comme toi, et tous sont bien portants, ils ont de la bouillie trois fois par jour et presque toujours de la viande dans leur sauce. Viens avec moi, et j'espère que tu guériras. En attendant, dors bien tranquille ; je vais parler à ton maître et, demain je te ferai porter chez nous. Allons bonsoir.
— « Bonsoir, Bwana », c'est tout ce que mon petit malade put répondre. Décidément, c'en était trop ; son regard ébahi et joyeux en même temps semblait dire : « Est-ce possible, est-ce bien vrai » ?
Oui, mon pauvre ami, c'est bien vrai, et je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir racheter tous tes pareils.
Le lendemain, au premier chant du coq, je suis sur pied. Pendant que mes porteurs plient la tente et le lit de camp,^que;mon boy prépare une tasse de café, je fais venir Lukwente :
Tu sais,"mon brave, lui dis-je en lui tapautant le ventre pour lui donner une belle humeur, tu sais, il y a là dans les herbes un esclave malade, bien malade; il mourra sans doutejdans quelques jours. Cet esclave est à toi ?
— Non, Bwana, ce n'est pas un esclave, c'est un enfant du village ; on l'a porté dans la brousse parce qu'il pourrait^communiquer son mal à d'autres.
— Allons, allons,JLukwente, pas de mensonges. Si
BALUBA
(Congo)
F, 175 (suite.)
c'était un enfant libre, il y aurait près de lui quelqu'un pour le soigner, et je n'aurais pas trouvé dans sa hutte un monceau de cendres et d'ordures. Cet enfant est esclave, je le sais ; pourquoi le nier ? Tiens, je veux te l'acheter et le payer tout de suite; je t'en donne dix brasses d'étoffe et dix colliers de perles ; les voici ; tu n'as aucun intérêt à refuser, car cet enfant va bientôt mourir.
Et le vieux chef anxieux, sans répondre, se met à parler à l'oreille de son voisin accroupi à sa droite, celui-ci lui répond de même, puis tous deux palpent, repalpent mes étoffes et mes perles. Enfin après quelques instants de ce manège mystérieux, Lukwente se décide :
« Bwana, c'est bien, mon esclave est à toi. »
Et moi, sans plus tarder, je vais chercher mon malade, on le lave, on lui sert une bouillie claire, je l'habille d'un pagne neuf et le voilà prêt à partir pour la station.
Parmi mes porteurs, Katolo et Yumba sont bien bâtis. Leur paresse habituelle n'a pas réussi à atrophier leurs biceps ; je leur confie mon Lisase (c'est le nom de mon racheté). Ils le porteront sur leur dos à tour de rôle.
— Vous entendez bien, Katolo et Yumba, portez-le prudemment, sans secousse, car il est bien malade. Quand il voudra se reposer, arrêtez-vous ; mais tâchez d'arriver au Lukulu avant la nuit.
Et les voilà partis. Mon Lisase semble tout heureux ;
Baîuba. Congo, F, d, 173.
il me dit au revoir de la voix et de la main, et je continue ma route pour racheter ailleurs d'autres enfants.
Huit jours plus tard, j'ai le bonheur de rentrer à la mission avec cinq nouveaux rachetés; je trouve mon Lisase à côté d'un bon feu, dans une chambre servant d'infirmerie ; près de lui un de nos grands enfants pour le soigner.
— Eh bien, Lisase, te voilà mieux que dans ta misérable paillotte de Lukwente. Comment vas-tu?
— Oh Bwana, on est bien ici, mais je suis encore bien malade.
— Patience, mon ami, si le Bon Dieu le veut, tu guériras.
De fait, le petit est bien mal ; sa toux ne lui laisse plus guère de relâche, sa respiration est gênée, le côté est douloureux, ses nuits ne sont plus que de longues insomnies, et l'appétit a disparu. Tous nos remèdes restent sans effet. 11 est temps de lui donner le grand remède. On lui explique sans tarder les grands vérités ; notre malade les comprend sans peine, car il a l'intelligence bien ouverte. Le jugeant convenablement préparé, le P. Supérieur le baptise et lui donne le nom de Michel. Malgré ces douleurs, notre Mikaeli semble tout joyeux; malheureusement, il tombe presque aussitôt dans une syncope dont nous ne parvenons pas à le tirer et vingtquatre heures après son baptême, son âme va grossir au Ciel le groupe des petits Baluba régénérés. Il intercède maintenant avec eux pour ses compatriotes infidèles.
P. Colle.
BALUBA
(Congo.)
F. — Vie sociale
e) Organisation politique
176. — Existe-t'il une organisation politique distincte du groupe familial?
Oui, incontestablement.
La peuplade que nous étudions est organisée comme une unité féodale.
Ce pays est, comme on le sait déjà, le pays du grand chef Tumbwe ; le successeur de ce chef réside près du Tanganika, dans les montagnes du Marungu. Tumbwe conquit ce pays. A lui le droit de l'administrer, de le conserver intact contre les envahissements étrangers; à lui d'agrandir son domaine par des guerres, des traités ou par d'autres moyens admis par la coutume.
Ne pouvant administrer lui-même ce vaste territoire, il le confia, il y a environ cent-cinquante ans, aux fils de Kabalo, son parent, à Sohola et Kayua, qui vinrent en prendre possession avec leurs deux sœurs Kabwa et Kalunga. Tumbwe leur céda, contre une redevance annuelle, tous ses droits et devoirs. Il gardait donc la suzeraineté.
Les vassaux de Tumbwe ont deux prestations à remplir : l'une, occasionnelle, d'ordre militaire; l'autre, annuelle, d'ordre économique.
Chaque année Tumbwe vient en Uruwa recueillir, soit directement lui-même, soit par délégué, le tribut en nature : vivres, bétail ou esclaves.
On sait que des fils de Kabalo, Sohola l'aîné occupa
Baïuba, Congo, F, e, 176.
le nord-ouest et devint père de la branche aînée; Kayua occupa le sud-est ; son neveu Kabwila, fils de sa sœur cadette Kalunga, reçut le titre de fondateur de la branche cadette. Les descendants de la sœur aînée occupèrent le pays de Sohola; ceux de la sœur cadette le pays de Kayua. Les deux fils de Kabalo sont, de par leur mère, Mulohwe et Mfumu, c'est-à-dire chefs de sang sacré.
Comment occupent-ils le pays?
Le chef de sang sacré fait choix pour son propre usage et celui des gens qui se fixent dans son village d'une part suffisante de terres arables, de rivières et de marais poissonneux. A ses neveux, enfants, cousins, ainsi qu'à ses plus fidèles serviteurs qu'il veut spécialement récompenser il confie des portions de territoire avec mission d'y établir des villages. Le menu peuple se groupe autour de ces chefs au gré de ses caprices et de ses intérêts. Le reste du pays est tenu en réserve pour les nécessités à venir : c'est une sorte de terre commune oii les sujets du chef et des sous-chefs peuvent aller cultiver et chasser ; là s'organisent les grandes Kitumpa, incendies des herbes, oix tous viennent collectivement ramasser le gibier.
Quand une région a été concédée à un sous-chef, le chef n'a plus de prétention à émettre sur le produit; s'il en désirait les fruits, il devrait les payer comme un autre citoyen ; s'il s'en emparait par la force ou de toute autre manière ce serait un vol.
Cependant le sous-chef reconnaît l'autorité du chef par l'offrande des prémices et d'une redevance prélevée sur le produit des cultures, de la pêche ou de la chasse.
Aussi quand un homme a cultivé ses champs, du premier produit qu'il récolte il détache cinq ou six épis de
BALUBA
(Congo.)
F, 176 {suite,)
maïs et les porte chez son chef. C'est l'offrande des prémices, reconnaissance symbolique de la vassalité. Ceci est obligatoire. La coutume le veut.
Quand la récolte est terminée, le sous-chef en prendra pour la porter chez le chef. Assurément il s'efforcera de donner le moins possible. Le chef réclamera le plus possible. La quantité cédée dépend donc de la moisson, de l'habileté et de la force des hommes en présence.
Si les sous-chefs se mettaient en tête de refuser l'annuelle redevance, le chef aurait le droit de l'exiger manu militari. Ainsi le veut la coutume. Au besoin il irait jusqu'à leur enlever la partie du pays concédé pour l'attribuer à des sous-chefs plus fidèles. Cette dépossession serait une véritable honte, la punition d'une félonie.
A ce propos une remarque s'impose. Si le sous-chef insoumis était un mulohwe le chef ne pourrait recourir aux armes contre lui; le mulohwe est de sang sacré; l'assaillant serait menacé de la vengeance des esprits gardiens du sang sacré. En règle, du reste, le chef laissera à son vassal même insoumis un lambeau de terres, pour sa famille et son héritier ; il ne tuera pas par le fer mais on dit dans les coins qu'il n'hésiterait pas à s'en défaire par le poison.
Voyez bien les degrés de l'échelle. En haut Tumbwe qui investit les fils de Kabalo; ceux-ci investissent des sous-chefs; ceux-ci font de même à leur tour. Car de même que les chefs, l'aîné de la famille fait cession de terres à ses cadets ; ceux-ci les partagent entre
Baluba. Congo, F, e, 176.
leurs sous-chefs ; ces derniers en donnent aux membres de leur famille, toujours avec l'obligation de créer un village et de payer des redevances en nature.
Toutes ces personnalités investies, grandes ou petites, groupent autour d'elles, sur des domaines qu'elles possèdent, une clientèle composée — outre des Baluba issus de leur famille, surtout par la descendance masculine qui ne pouvant hériter retombe dans le vulgaire — des esclaves affranchis ou étrangers, qui sont venus se placer sous leur protection. Ces étrangers sont parfois nombreux : ce sont des Batabwa, des Babemba, des Bahombo etc. Ainsi se constituent et se perpétuent les clans, qui forment l'épine dorsale de tout cet organisme; c'est sur le clan que s'échaffaude toute la superstruction féodale que j'ai essayé d'esquisser avec son armature de droits et de devoirs.
Il n'y a pas que les relations personnelles de chef inférieur à chef supérieur pour constituer l'armature politique de la région de nos Baluba; il y a aussi les palabres entre le chef de la région avec les chefs de village, soit à propos de prestations, soit à propos d'infractions de territoires, etc. C'est une institution politique à relever.
P. Colle.
F. — Vie sociale.
e) Organisation politique 177. — Le chef.
Comment se fait-il que le pouvoir soit attribué de droit à telle et telle famille, au point qu'il serait impossible d'en investir quelqu'autre qui ne s'y rattache pas ? C'est que cette famille seule a reçu le dépôt de l'autorité (bufumu) et que son autorité a été sacrée et est devenue (bulohwe) par un être inconnu, en relation avec les esprits. Par conséquent, seuls les descendants de cette famille portent dans leurs veines le sang du bulohv^e ou autorité sacrée.
La tradition a conservé le souvenir de cette origine de l'autorité en Uruwa. Elle m'a été contée par des voyageurs du Kamelondo (Lualaba) venus d'un village en amont d'Ankoro.
Un soir que nous venions de parcourir une étape entre Ankoro et Buli, je m'étais accroupi au milieu de mes hommes. Personne d'entre eux n'avait encore vu de missionnaires. Etonnés de m'entendre parler leur langue, ils m'eurent vite donné leur confiance. Nous devisions ensemble en fumant la pipe autour du feu de bois, quand la conversation tomba sur les chefs, sur la source de leur autorité, sur le « buhlowe ». L'aîné de la bande se mit à me raconter l'histoire du bulohwe, que j'écoutai avec la plus vive attention. Le soir même je la mettais par écrit. Trois semaines plus tard, voulant savoir si
Baluha. Congo. F, e, 177.
tous les détails étaient exacts, j'invite mon homme à me raconter encore une fois la même histoire. Il le fit absolument dans le même ordre et avec les mêmes détails. Bien plus, je l'ai entendue raconter, avec des détails plus sommaires il est vrai, chez les Batabwa du Marungu, et les Batumbwe des bords du Tanganika. Nul doute que c'est bien là l'écho de la tradition.
« Le chef de sang sacré », appellation que nous avons déjà rencontrée plusieurs fois et notamment au n^ 176, lorsqu'il s'est agi d'établir le caractère féodal du régime politique de nos Baluba, signifie que Kyombo, par exemple, un des chefs actuellement en exercice, est chef du sang sacré par Kabwiba, qui était du sang de Tumbwe, le fondateur et le conquérant. Or, Tumbwe est du sang de Kongolo, qui était du sang sacré, divin, des « fils des esprits », quelque chose sans doute comme les « fils de Dieu » des antiques religions d'Orient et d'Egypte.
Le sang sacré qui coule dans les veines du chef jouit d'immunités. Ainsi jamais personne ne s'avisera d'immoler un de ces chefs, même capturés à la guerre ou dans une rébellion. Attenter à la vie d'un tel dépositaire du sang sacré, c'est s'exposer à la vengeance implacable des esprits, gardiens jaloux de la race.
Le chef mulohwe mange à part; il ne peut être vu à manger.
La femme du chef qui le sert à table doit se vêtir d'une manière spéciale — à peu près comme le sorcier doit se vêtir selon le rite quand il va entrer en contact avec les esprits.
Notre chef ne peut manger de la nourriture autre que celle préparée sur le feu luvyo allumé suivant le rite traditionnel (par giration), lequel feu est réputé venir des esprits.
BALUBA
(Conço.)
F, 177 (suite.)
A sa mort, le chef est enterré à part dans une cabane, à proximité du village. Ses ongles sont conservés avec un respect religieux. Sous peine de mort, le neveu, doit conserver ces ongles : s'il les perdait, on le tuerait.
Ainsi, par ces diverses particularités, le caractère sacré du chef mulohwe s'affirme de façon indiscutable.
Les autres chefs — l'exception — qui n'ont pas de sang sacré dans leurs veines, au moins en partie, ne jouissent pas des immunités indiquées. On les appelle kilolo (pl. bilolo).
Considérez maintenant l'ensemble du monument politique de la société balubaise. Du haut en bas c'est une vaste hiérarchie à rapports personnels, basée sur la parenté. Du haut en bas, on pratique l'investiture.
L'investi, pour autant qu'il n'a pas démérité, passe l'autorité et les fonctions à sa descendance, suivant l'ordre traditionnel, de l'oncle maternel au neveu.
Ainsi le chef A a deux frères et deux sœurs : ses successeurs immédiats sont ses deux frères par rang d'âge. Le fils aîné de la sœur aînée succédera quand ses oncles seront décédés. Règle ne varietur.
S'il n'y a pas de frère ni de sœur, la chefferie passera à la branche cadette la plus rapprochée. (Voir la généalogie des chefs au n^ 7.)
La question du sang est donc tout-à-fait prédominente et toujours par les femmes qui sont les dépositaires de la race.
Baïuba. Cong^o, F, e, 177,
Les fonctions du chef sont multiples :
a) Il est le chef de la guerre ; c'est lui qui déclare la guerre et mène ses gens à la bataille. Bien entendu, c'est le principe ceci. En fait, ce droit comme tous les autres est tempéré par l'usage. Nos Baluba, je l'ai déjà dit plusieurs fois, sont très indépendants de caractère ; s'il leur plaît d'aller à la guerre, ils iront; ils en sont friands du reste, c'est une occasion de rapines. Mais s'ils ne voulaient pas, leur chef pourrait-il les y forcer? Je ne le crois pas. Ces rapports me font penser à ceux des Francs avec Charlemagne qui faisait chaque année appel à ses bandes pour la campagne d'été. Il est vrai qu'une fois en campagne le chef commande et les soldats obéissent : la discipline veut ça.
N'oublions pas cependant qu'ici presque tous ces chefs sont de même sang; c'est une collection de parents à des degrés divers. De ce chef, le droit de réquisition à l'égard des vassaux acquiert plus d'importance.
b) Le chef convoque et préside les palabres ; ainsi se dessine la face judiciaire de sa mission.
c) A-t-il une mission religieuse collective? Possible, mais je n'en ai jamais observé l'une ou l'autre
manifestation. Assurément, il possède et vénère ses mânes à lui ; le fétiche du chef est celui de sa mère ; il ira à son neveu. Ses enfants auront d'autres fétiches. Il semble cependant que le fétiche Pungwe, vrai fétiche de la famille du chef, soit une sorte de drapeau, de blason destiné à resserrer les liens religieux de toute la communauté, et à ce titre, le chef a donc une influence religieuse.
Au fond, la puissance du chef est plutôt d'ordre moral, il agit par la persuasion bien plus que par la force.
BALUBA
(Congo.)
F, 177 {suite.)
A part les grands qui l'entourent au village, il n'a pas de garde personnelle.
Il n'a le droit, le vrai droit de réquisition, qu'à l'égard de ses esclaves, et encore, nous l'avons vu, dans des cas déterminés.
Mais si un chef abusait de son autorité?
Je ne l'ai jamais vu. Mais d'après les on-dit voici ce qui arriverait : ou bien on réclamerait au chef supérieur ou suzerain et celui-ci interviendrait et au besoin déposerait même par la force le mauvais chef; ou bien ses hommes l'abandonneraient un à un ou en masse, le laissant seul, sans puissance et sans crédit.
J'ai connu un chef abandonné pour ce motif de tout son monde.
Les sœurs du chef peuvent être cheffesses. Leur mari, dans ce cas, est une espèce de prince-consort. Notons qu'elles n'en ont jamais qu'un... à la fois. Pas d'exemple de polyandrie simultanée.
Veut-on avoir une idée de la redevance? Voici un Mulohwe, Kyombo, savez-vous ce qu'il paie à Tumbwe? Notez qu'il ne lui paie maintenant cette redevance que lorsque Tumbwe en a besoin et qu'il la lui réclame — donc pas annuellement : — deux esclaves, cinq ou six chèvres, une quantité de vivres en farine, poisson, viande fumée. Jadis c'était bien plus.
Voici comment la cérémonie se passe. D'abord Tumbwe s'amène lui-même; depuis l'arrivée des blancs dans le pays, il n'agit plus par mandataire. Donc, il y a peu de
Baluba, Congo, F, e, 177.
temps, d'après mes renseignements il vint en Uruwa. Kyombo va au-devant de lui avec les principaux notables de sa seigneurie ou de son village, qui, derrière lui, amènent les cadeaux (mulambu). Ces cadeaux ont pour signification : d'abord de reconnaître son infériorité et sa vassalité, puis de lui faire honneur.
Arrivé à proximité, Kyombo se met à plat ventre devant le Tumbwe : ainsi il exprime sa sujétion; puis, ïl approche de son seigneur en grimpant sur les mains et les genoux. Alors dans un flux de paroles flatteuses, il offre les cadeaux en les énumérant et les vantant : question de les faire apprécier.
C'est ce que nos noirs appellent kulambula = offrir un cadeau. Ce mot dérive de kalamba = lécher.
Le chef reçoit les cadeaux. S'il est content il dit : « C'est bien ». S'il ne l'est pas, il dit : « C'est peu ». Dans ce dernier cas, l'inférieur s'empresse d'aller chercher encore quelque chose qui contentera le chef.
Autrefois, quand le chef n'était, malgré tout, pas content, c'était la guerre, la dépossession partielle.
Aujourd'hui, il se contente de manœuvrer, de négocier, d'user de tous les moyens, hormis les trop violents que les blancs ne supporteraient plus impunément.
Ainsi se fait le payement du tribut, du haut en bas de la hiérarchie, mais avec des variantes. Naturellement, plus on descend, plus les exigences sont âpres.
Mais depuis l'arrivée des blancs, un vent d'indépendance s'est levé. Et les chefs pleurent : « Voici qu'on ne me paie plus de quoi payer les blancs ! » est une complainte que connaissent bien nos collecteurs d'impôts.
P. Colle.
BALUBA
(Congo.)
F. — Vie sociale
e) Organisation politique 178. — Assemblées.
J'ai expliqué la manière dont se tenaient les assemblées pour résoudre les questions judiciaires dont le chef est saisi (voir n^ 169). C'est l'exemple d'un type qu'on peut généraliser et agrandir.
Ainsi on aura une claire idée de l'aspect de l'assemblée typique des notables.
Ces notables se recrutent par désignation du chef et aussi par succession. Mais les successeurs doivent être appelés à nouveau par le chef ou plutôt reconnus.
Ainsi un Twite a un neveu qui devient un petit Twite; quand le grand décède, le neveu est nommé d'habitude par le chef.
Ces notables sont des gens libres; leur qualité de siéger au Conseil est indépendante de leur fortune, quoiqu'en fait la plupart des notables sont des gens riches.
Les affranchis peuvent devenir des notables. Mais jamais les esclaves.
C'est le chef qui convoque les assemblées.
Ces assemblées n'ont pas seulement un caractère ciaire il en est de politiques. Ainsi quand le chef désire partir en guerre, il assemble le Conseil ; on délibère, etc. Ainsi encore quand il s'agit d'une délimitation du territoire. Il y a aussi la compétence administrative : s'agitil, par exemple, de l'établissement d'un barrage à
Baluba. Congo, F, e, 178.
poissons dans la rivière ou du déplacement du village» Voilà pour l'assemblée du Conseil, des notables. Mais il y a aussi des assemblées générales de tous
les hommes libres. Je ne crois pas qu'elles soient de
droit. Elles dépendent de la bienveillance des chefs. La véritable assemblée délibérante c'est l'autre, la
première.
P. Colle.
BALUBA
(Congo.)
F. — Vie sociale
e) Organisation politique 179. — Associations secrètes.
Au 119, je me suis attardé longuement à décrire ces associations secrètes. Je les ai placées là-bas, parce que j'ai estimé qu'elles sont religieuses en ordre principal. Cela ne veut pas dire qu'elles n'exercent pas d'autre action, mais c'est en ordre subsidiaire.
C'est ainsi que les sociétés secrètes ont une action politique plus ou moins apparente. Les chefs en font souvent partie, et ils ont presque toujours rang parmi les dignitaires. Kyombo est chef du Bugabo, Mbuli chef du Burungu. D'autres chefs de villages font de même. De la sorte, leur action s'étend plus loin et est plus intime.
Ces sociétés secrètes ont même une puissance sur les juges. Et c'est facile à comprendre. Derrière l'accusé, membre d'une société secrète, se dresse en toute solidarité le bataillon des confrères, avec leurs fétiches et maléfices redoutés. Croyez-vous que la sentence n'en subisse jamais l'influence ?
P. Colle.
Balnha, Congo, F, e, 179.
BALUBA
(Con^o.)
F. — Vie sociale.
e) Organisation politique 180. — Oificiers inférieurs.
Cette question a été traitée au 46.
P. Colle.