Anthropophagie
Cette coutume n'existe pas chez nos Babuba, considérés dans leur ensemble. Je n'ai jamais entendu dire qu'elle ait pu être pratiquée chez eux autrefois.
Seule la secte des Bakazanzi s'y adonne (voir n^ 1 19). Il est vrai que un grand nombre d'adultes y sont aujourd'hui affiliés.
Au commencement du mois de mai 1904, me rendant, accompagné de ma petite caravane de porteurs, de Lukulu à Baudoinville, je passais près du village de Mulongo quand une voix plaintive se fit entendre : « Bwana, bwana! Délivre-moi, on veut me tuer ». Je me précipite vers l'endroit d'oii partent ces cris de détresse et je découvre un malheureux jeune homme attaché au pied d'un arbre. Son corps est meurtri, tuméfié, déchiré ; ses mains et ses pieds sont liés avec de fines lanières de peau; ces liens sont si serrés qu'ils entrent dans les chairs. Près de cette victime des individus à mine sauvage ont l'air de trouver mon arrivée pour le moins intempestive.
— Eh bien, que se passe-t-il ici? Que veut-on faire de ce jeune homme? dis-je en m'avançant (ce qu'on en veut faire je ne le comprends que trop bien).
— Bwana, bwana! continue à crier le condamné à mort, ne m'abandonne pas, sauve-moi, on veut me couper
Bahiba, Congo. B, ô, 28.
la tête et me manger. Je n'ai point jeté le mauvais sort, je n'ai rien volé. Bwana, coupe ces lanières, elles me font si mal.
Le village de Mulongo, enveloppé d'une ceinture de collines boisées, entouré aux trois quarts par la Lukusuwi, rivière d'un aspect particulièrement sauvage, semble être un refuge tout naturel pour les pratiques les plus barbares. Dans son isolement, ce coin de terre n'a guère à redouter l'œil indiscret des Blancs. Aussi ce village reçoit-il rarement la visite d'un missionnaire, ou d'un agent en voyage. C'est là que j'arrivai d'une manière si opportune, guidé par la bonne Providence. En ce moment le village regorge de monde; partout des hommes et des femmes au corps luisant d'huile et revêtus de leurs meilleurs pagnes. Là-bas sous un arbre aux branches touffues, des êtres étranges, badigeonnés de terre blanche, la tête ornée de plumes couleur de sang, se tiennent accroupis autour de tambours silencieux. Ce sont des anthropophages, appartenant à la hideuse secte des bakazanzi.
Aux cris du malheureux supplicié, je tire un canif de ma poche et je me mets à couper une à une les fines lanières. Ce n'est pas facile de les atteindre dans les chairs tuméfiées et de les couper sans blesser le malheureux. J'y arrive cependant avec un peu de précaution. A mesure que les liens cèdent, des murmures se font entendre. Les cannibales s'agitent sous leur arbre; ils comprennent que la proie va leur échapper.
« Ah ! le maudit Blanc, grommèlent-ils : si seulement nous pouvions l'écharper. » L'un d'eux s'avance vers moi. 11 m'explique avec chaleur, combien celui que je veux délivrer est digne de mort, etjcomment il mérite d'être dévoré, d'après leurs coutumes. N'a-t-il pas fait
BALUBA
(Congo.)
B, 28 (suite).
mourir sa sœur par des sortilèges...? Son verbiage intéressé me laisse indifférent et je poursuis tranquillement ma délicate opération, sans même lui adresser ni un mot ni un regard. Alors payant d'audace, ce vilain cannibale essaie de retenir mon bras.
« Ah ça! infâme scélérat, c'est trop fort, lui dis-je, en lui appliquant au visage un vigoureux coup de poing. Va-t-en et bien vite, sinon tu es un homme mort. Va dire à tes compères qui si quelqu'un bouge, je lui lance une balle; et ce disant je criai : Malulu, mon fusil! (Malulu est le nom du noir qui cuit ma nourriture et porte mon fusil en voyage.) »
Je fus vif, aussi mon malencontreux anthropophage s'esquive au plus vite et ses associés jugent prudent de ne pas insister. C'est la rage au cœur qu'ils assistent à la délivrance de leur victime. L'opération s'achève sans autre incident. Le libéré se redresse tant bien que mal et nous voilà partis.
Voulant faire le brave jusqu'au bout (il le fallait bien pour intimider cette foule armée d'arcs et de flèches), je lance au départ cette apostrophe : « Adieu, bakazanzi, j'emporte votre menu; pour cette fois, il faudra bien vous en passer. Cela vous va-t-il? Et toi, chef Mulongo, tiens-toi bien tranquille, tu pourrais recevoir une visite moins gracieuse que la mienne. Ceux qui font parler la poudre contre les coquins ne sont pas loin d'ici; penses-y ! Adieu ! »
Je dois avouer que sous mon apparente sécurité,
Baluha, Congo, B, è, 28.
j'étais passablement ému; ces cannibales auraient pu me cribler de flèches. Aussi ne quittai-je pas mon fusil, et c'est à pas comptés que je m'éloignai de ces lieux dangereux. Mais au fond du cœur j'étais très heureux d'avoir pu arracher ce jeune homme au triste sort qui l'attendait. Lui aussi était aux anges. Cela se comprend. Oubliant la vive douleur de ses blessures encore saignantes, il s'offre de bonne grâce à conduire ma petite caravane à la Lunanga, oh je m'étais proposé de camper le soir. J'accepte d'autant plus volontiers qu'avec lui, je puis plus facilement sortir du dédale de sentiers qui entourent le village.
Chemin faisant, il veut bien me raconter sa triste aventure. Ayant toussé deux ou trois petits coups secs, comme pour dégager sa gorge oppressée par l'émotion et la crainte, il me dit :
« Bwana, mon nom est Lisutu; j'habite non loin d'ici, au village de Mwenge. Je n'ai plus ni père ni mère, mais à présent c'est toi qui sera mon père et ma mère ; je veux vivre où tu vivras, mourir oii tu mourras. J'ai dit. Maintenant voici mon histoire : Ma sœur Leya habitait avec son mari au village de Mulongo. Un jour, ma mère défunte, désolée sans doute de ne plus entendre la voix de sa fille, revint de la terre des morts, pénétra dans la case oia celle-ci dormait et se mit à l'appeler : Leya, Leya! A cette voix, ma sœur perdit connaissance et alla rejoindre ma mère, elle était morte. Moi, son unique frère, je me souvins alors que le mari de ma sœur avait à me payer un esclave ou son équivalent, pour me compenser de la perte de ma sœur : ainsi le veut la coutume chez nous. Je m'en allai donc le trouver; nous mangeâmes et nous bûmes ensemble. Après quoi, je lui dis : « Mon beau-frère, Leya est
BALUBA
(Congo.)
B, 28 {suite),
morte et enterrée, songes-tu que tu me dois un esclave? » A ces mots, il entra dans une violente colère.
— Eh quoi, me dit-il, tu viens me réclamer un esclave, et de quel droit?
— Mais je fais comme tout le monde. Est-ce que je n'ai pas droit à une compensation pour ma sœur décédée dans ta case?
— Tu fais comme tout le monde, mais moi je ne suis pas aussi bête que tout le monde, jamais je ne te paierai un esclave, sot !
— Soit; mais donne-moi alors, en perles ou en étoffe la valeur d'un esclave.
— Non, tu n'auras rien, rien ! Puis il se met à m'insulter.
— Malgré ton refus, malgré tes cris et tes menaces, j'insiste. Donne-moi au moins deux ou trois colliers de perles, au lieu de vingt que tu me dois.
— Eh bien! Lisutu, je consens à te donner quelques colliers. J'irai les chercher. Reviens dans deux ou trois jours.
Peu après je revins donc avec confiance au village de Mulongo.
— Allons, mon beau-frère, dis-je en entrant, as-tu trouvé les perles promises, je viens les chercher, donnemoi deux colliers et nous serons quittes.
— Oui Lisutu, je vais les prendre.
Il sortit en effet, mais il revint en compagnie de quatre hommes, puis il se mit à m'insulter et à me frapper.
Baluba, Congo. B, b. 28.
Je voulus fuir, mais ses compagnons m'empoignèrent et me lièrent à l'arbre oii tu m'as trouvé. J'y ai passé la nuit, mourant de faim et de froid, et souffrant terriblement de mes liens. La nuit fut longue, très longue.
Quand le jour parut je vis arriver les chefs des alentours avec beaucoup de monde et les bakazanzi avec tout leur attirail. Je compris qu'on allait me manger. Mais un bon génie, peut-être ma mère défunte, veillait sur moi, car peu après je t'ai vu passer, je t'ai appelé et tu m'as rendu la vie. Bwana, tu es mon père, tu es ma mère; sans toi, on m'aurait fendu le crâne, on m'aurait coupé en morceaux et à midi j'aurais été dévoré par les cannibales. Parmi eux se trouvait mon beau-frère, c'est lui que tu as frappé au visage. Bwana, j'ai dit.
Tout en causant, nous marchions à la file indienne dans l'étroit sentier. Lisutu allait devant moi, écartait soigneusement les grandes herbes encore humides de rosée, brisait les branches qui entravaient la marche et protestait sans cesse de son dévouement. A le voir, à l'entendre, on l'eut cru pour toujours attaché à mon service. Je me proposais de l'emmener jusqu'à Baudoinville, de l'instruire et d'en faire plus tard un chrétien. Mais, ô bizarrerie de nos Noirs! Après deux heures de marche, mon Lisutu prétexte un besoin, s'enfonce dans les hautes herbes et prend la clé des champs. Oii alla-t-il? je ne sais. Je lui souhaitai néanmoins du fond du cœur d'échapper aux gens de Mulongo. Si jamais il est repris par eux je doute qu'il trouve encore un libérateur.
Quoi qu'il en soit, je bénis Dieu de m'avoir amené d'une manière si opportune au village de Mulongo, et de m'avoir donné l'occasion d'arracher une victime à
BALUBA
(Congo.)
B, 28 (suite.)
ces hideux cannibales qui pullulent dans l'Uruwa. Cette secte ne disparaîtra guère avant que l'épée unie à la croix n'adoucissent les barbares coutumes de ces peuplades.
P. Colle.
Baluba. Congo. B, b, 28.
BALUBA
(Congo.)
B. — Vie Matérielle.
b) Alimentation.