Le mort avant son enterrement
Quand un malade a rendu le dernier soupir, les parents lui jettent sur les yeux un épais bandeau ; son regard serait pour eux une source de malheurs ; car, à travers ses yeux éteints par la mort, il continue à tout voir. Puis le cadavre est lavé, rasé, oint d'huile et, selon qu'il a été plus ou moins riche, on le revêt de perles, de bracelets, d'étoffes. Ces objets lui permettent de subvenir aux premières nécessités de l'âme dans l'autre monde.
La famille et les amis, avertis en toute hâte du fatal dénouement, s'empressent de déposer auprès du défunt quelques perles ou un bout d'étoffe et se réunissent pour pleurer. Chez certaines peuplades voisines, ces pleurs s'exhalent en un chant plaintif, doux et cadencé; chez nos Baluba, au contraire, ce sont des cris, des hurle* ments, une cacophonie sauvage qui exprime d'autant mieux la douleur, qu'elle est plus bruyante et plus tapageuse. A les entendre, ils sont tristes à en mourir. « Malheur, malheur à moi, j'ai perdu mon chéri, ma joie. Celui dont les paroles me réjouissaient, dont la vue me consolait n'est plus. Malheur à moi ! que vais-je devenir? Oh! vous, génies cruels qui me l'avez ravi, vous me faites mourir? Et vous, génies tutélaires de mon chéri, et vous, mes protecteurs, rendez-le moi, car je meurs, je suis déjà mort... »; et cela continue sur ce ton pendant
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des heures entières, pendant que les larmes coulent le ] long des joues.
Mais pleurer ainsi sans relâche serait vraiment trop pénible; ils vont donc, de temps à autre, aspirer quelques bouffées à la pipe commune, et se dérider un peu auprès des voisins, afin de se livrer ensuite à un nouvel accès de douleur et de pouvoir verser un nouveau torrent .| de larmes. Pour témoigner mieux encore l'immensité de leur affliction, ils se ceignent le front et les reins de fibres de bananiers, tout comme les malades rongés par la fièvre. ^
Le défunt a-t-il fait partie d'une confrérie, tous les membres des environs s'assemblent devant la cabane et ' se livrent à des danses tapageuses, moyennant une légère récompense.
Dès qu'un chef a. rendu l'âme, tout le monde, grands et petits, doivent se lamenter à mi-voix; les membres de toutes les confréries viennent devant la case mortuaire exécuter des danses; les femmes frappent violemment Tune contre l'autre leur hache et leur houe. Ce vacarme assourdissant dure une journée. La famille fait alors une distribution de perles à tous les danseurs et le tapage cesse. Pendant ce temps, on s'est procuré un jeune esclave; d'un coup de massue on lui brise la nuque et on l'étend près du cadavre, pendant deux jours. C'est le boy du chef. Les femmes de celui-ci, accroupies près du corps, ne cessent de se lamenter. Quelques jours se passent ainsi sans autres incidents; après quoi, les membres raidis sont pliés de force et le corps est déposé ' dans son cercueil d'osier. Dans la case, on dresse à l'aide de branches et de roseaux, deux étagères superposées; celle de dessus reçoit le cercueil, celle de dessous un grand pot de terre. Le cadavre se décom-
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pose ; un liquide infect mêlé de vers s'en échappe et tombe dans le récipient; on le laisse là pendant plusieurs semaines. Quand le corps est à point, c'està-dire quand les ongles peuvent se détacher sans peine, le « Nsungi », successeur intérimaire du défunt, soulève le couvercle du cercueil, arrache tous les ongles du corps et la ceinture en cuir d'hippopotame, insigne de la grandeur, coupe le médius de la main droite et un gros orteil, et dépose le tout dans un fruit évidé, lequel est mis dans un petit panier à couvercle conique. Le fardeau est confié aux neveux du défunt; ils s'en vont le suspendre dans la hutte des ancêtres. Un des neveux en a la garde spéciale et est responsable de tout sous peine de mort ou de bannissement A ce moment on immole un esclave; sa mort annonce l'événement. Dans la cabane des ancêtres, l'on enterre alors les restes du chef précédent, qui ont été conservés comme seront conservés ceux du défunt actuel.
P. Colle.
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C, — Vie Familiale.
e) Mort 98. — Les funérailles.
Et maintenant, voulez-vous savoir comment on procède à l'enterrement ? Oh ! c'est bien sans tambour ni trompette, du moins pour les gens de petite condition.
La dépouille d'un enfant en bas âge est enveloppée d'une natte de jonc et enterrée au coin de la hutte maternelle. Excepté pourtant pour les premiers-nés et les jumeaux; ceux-ci ont pour cercueil une cruche ou une jarre, ceux-là quelques feuilles de bananiers.
Un adulte n'est pas toujours enterré tout de suite ; il faut, au préalable, ou consulter le sorcier sur la cause de la mort, ou arranger les affaires, c'est-à-dire, avertir les beaux-parents et payer certains cadeaux appelés musinga. Le défunt est, je suppose, une femme mariée, son époux devra d'abord payer à la famille le musinga (voir no 100). En attendant le jour des funérailles, le cadavre gît dans la cabane ou même dehors, sous un petit toit de chaume; pleureurs et pleureuses s'installent aux alentours par groupes distincts. Cela peut durer quatre, cinq jours et plus; le cadavre en décomposition exhale une odeur insupportable, mais cela ne gêne guère nos noirs. Quand les affaires sont tirées au clair, le mort est mis dans son cercueil, qui n'est, le plus souvent, qu'une simple natte ; fréquemment pourtant, surtout pour les gens de marque, on se sert d'un grand panier en osier, d'une sorte de hotte à couvercle. Les membres raidis sont alors pliés
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de force, les articulations sont au besoin ramollies avec un manche de houe, et le corps est ramené à la posture d'un homme accroupi par terre embrassant ses genoux. Le corps ainsi ligoté est enfermé dans la hotte.
Au soleil couchant, la famille députe deux hommes pour procéder à l'enterrement; l'un reçoit une houe, l'autre une hache. Ils suspendent le cercueil à une longue perche et l'emportent en silence, suivis seulement de quelques proches parents; ils s'en vont ainsi dans la brousse ou la forêt, au milieu des ténèbres, évitant de tout leur pouvoir les regards étrangers. Là, à la lumière indécise d'un feu de paille, ils creusent prestement la tombe, et introduisent le corps dans un trou creusé en rond. Le cadavre y prend la forme d'un homme accroupi. Chacun des membres de la famille alors lui jette un peu de terre Kumwanga tuloba, et les croque-morts achèvent de le couvrir (voir n^ 100). Puis ils égalisent soigneusement le sol, afin que l'on puisse remarquer au premier coup d'œil si la tombe est restée intacte ou a été violée.
Cette précaution n'est pas inutile. Les anthropophages, en effet, sont toujours aux aguets pour découvrir une sépulture récente et en ravir le corps à la faveur des ténèbres. Mais malheur à celui qui se laisserait surprendre dans son horrible larcin; il serait bien vite saisi, ligoté et mis à la cangue par la famille du défunt, jusqu'à ce que lui ou les siens aient payé deux esclaves. Au cas 011 la rançon se ferait trop attendre, les parents pourraient le mettre à mort sans craindre de représailles.
Dès que le soleil a reparu à l'horizon, on met le feu à la demeure du défunt ou du moins on la laisse tomber en ruine jusqu'à ce que le chef ait payé, comme on le verra ; vouloir y dormir une fois qu'elle a abrité un cadavre
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I c'est s'exposer à une mort certaine. Puis fossoyeurs et parents s'en vont à la rivière, y jettent les bandes de deuil, se purifient et se frottent de terre blanche tout le haut du corps. Peu après, l'un d'entre eux construit près de la demeure du défunt une hutte minuscule (voir n^ 99).
L'enterrement des chefs se fait différemment. Les grands du village suivis de quelques parents, s'en vont de jour ou de nuit vers un marais peu profond, emportant les restes du défunt. Un grand chef toutefois ne peut s'en aller ainsi dans l'autre monde sans emmener une partie de ses esclaves ; aussi dès que le cortège funèbre s'est mis en marche, deux hommes sont assommés à coups de gourdins et jetés sur la voie publique, sans sépulture ; il ont pour mission d'annoncer aux passants que leur maître s'est dirigé par là vers sa dernière demeure. Dès que l'emplacement de la tombe a été choisi, les hommes construisent un grand barrage carré avec des herbes et de la boue, vident l'eau qui y est enfermée et se mettent, avec une activité fiévreuse, à creuser une fosse profonde d'environ deux mètres, en ayant soin de donner aux parois latérales de profondes excavations. Et aussitôt deux femmes esclaves du défunt, préalablement ornées de leurs plus beaux atours, descendent de gré ou de force, et malgré leurs plaintes et leurs sanglots, au fond de cette tombe, se couchent sur le côté, face à face, et étendant le bras qui touche le sol, reçoivent les restes décomposés de leur maître. La jarre qui contient les liquides et les vers dont j'ai parlé, est vidée, brisée et jetée
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dans la tombe. Ces pauvres femmes, folles de douleur, se montrent peu empressées d'accomplir leur funèbre besogne; c'est pourquoi on les lie généralement, ou encore par pitié on leur brise le crâne. Pendant ce temps six esclaves, amenés à cet effet, sont assommés et leurs cadavres, déposés dans les excavations latérales ; puis l'on comble prestement la fosse, et l'eau du marais s'échappant à travers le barrage entr'ouvert, recouvre ce triste lieu d'un silence qui sera troublé momentanément quelques mois plus tard par les cris déchirants de nouvelles victimes. En effet, les mêmes fossoyeurs reviendront sur la tombe, emmenant un homme ligoté, qu'ils forceront à construire une enceinte de bois sur le le bord du marais; quand il aura achevé sa besogne, l'un d'eux lui plantera dans la poitrine le fer de sa lance, lui fendra le crâne, et le déposera dans une fosse à côté du chef. Puis, peu de jours avant l'arrivée au village du successeur du défunt, ils iront de nouveau vers ces lieux lugubres avec un esclave et quelques jarres de bière, forceront ce malheureux à arracher tous les piquets, à répandre dans une petite fosse toutes les jarres ; puis le tueront de même et l'enterreront de l'autre côté de la tombe. Le défunt est satisfait, le deuil est fini; le successeur peut venir.
Revenons un instant au moment de la mort d'un homme de condition, pour compléter au moyen des détails que m'écrit le P. Vandermeiren :
A la mort de son mari, la veuve mluba envoie vers les parents du défunt des messagers, qui vont leur annoncer la triste nouvelle. On appelle cela kubikila. Comme chacun veut voir le mort et lui faire la visite d'adieu, la coutume exige que le cadavre attende sa sépulture et pourrisse tout à son aise en attendant les condoléances
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que viendront lui offrir les membres de sa famille. Je dis : offrir ; et en effet, il ne suffit pas de se présenter devant les parents ou la famille, il faut pleurer là où la personne est morte, dans la maison même, fut-elle abandonnée et le mort fut-il, pour Tune ou l'autre cause, enterré avant l'arrivée des pleureurs. A quelques pas du village les lamentations commencent. La coutume veut de plus que, en entrant au village, on ne salue personne, mais tout en pleurant on entre dans la maison mortuaire comme il a été dit. On s'y livre alors aux cris les plus divers et pendant un temps plus ou moins long, cela dépend de la qualité de la personne. Bien souvent, néanmoins, on interrompt après une dizaine de minutes pour recommencer encore, lorsque parents et amis auront été salués.
Dès que les condoléances de tous les membres de la famille ont pris fin, on procède à l'enterrement. Mais d'abord il faut « Kusunga mufu », orner le cadavre pour l'autre monde. Si le mort est un homme riche, après l'avoir rasé et frotté d'huile, on lui mettra aux bras et aux pieds des « Bikamba » ou bracelets faits avec de grandes perles. Aux bras et aux pieds d'une femme on préfère mettre des anneaux de fer.
P. Colle.
Baliiba. Congo, C, e, 98.
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(Congé.)