‹ Les bambousChapitre 10 sur 44 · DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE

Japon ne se retrouvent pas dans d’autres pays; 1l en est de même pour beaucoup de localités où ils croissent tout spécialement, et ce serait en vain qu'on les chercherait ailleurs.

A côté de cela, d’autres se rencontrent un peu partout, mais dans une même région : ainsi le Dendrocalamus strictus se trouve distribué dans une grande partie de l’Inde, au nord et au sud, à l’est et à l’ouest, à Birmah, à Tenasserim et au Japon. Il en est de même du Bambusa arundinacea, qui habite la péninsule des Indes orientales, Tautham, Quilon, Nemdebroog, Madras, Poonamala, Bombay, le Bengale, la Chine. Ce Bambou, quoique l’un des plus communs parmi les grandes espèces, n’a pas encore été introduit chez nous, et 1l serait à désirer qu’il le fût.

« En Chine, dit le docteur Ed. Mène, on trouve le Bambor au midi comme au nord, sous 90 degrés de chaleur comme sur le bord des rivières glacées; aux environs de Canton et de Sang-haï, où la chaleur est tropicale, comme à Pékin, où la température estsirigoureuse, et à Nuy-pô, où, malgré de fortes gelées d'hiver, il pousse à de grandes hauteurs et forme des massifs qui ombragent les cours d’eau et les habitations des pêcheurs. »

Tous les grands Bambous semblent appartenir plutôt aux régions chaudes et habiter les plaines et les plateaux inférieurs. Ils sont communs dans l'Amérique du Sud, le Brésil, les Indes, orientales ou occidentales, Chittagong, Ceylan, Calcutta, Tenasserim, Birmah, Pegu, et dans les îles de l’Archipel oriental.

Les îles Philippines, Java, le Khasva et beaucoup d’autres régions de ces contrées possèdent de grandes espèces de Bambous; la Cochinchine, les parties chaudes de la Chine et du Japon en ont également, mais elles y sont cultivées. On en trouve aussi aux iles Bourbon, Maurice, à Haïti, à Saint-Pierre de la Martinique, etc. Quelquefois on les rencontre à une altitude de 4000 pieds.

Un botaniste, Oldham, dit avoir trouvé six espèces de Bambous à l’ile Formose. Griffith mentionne le fait curieux d'une espèce, le Pseudostachyum polymorphum « Purphok », qui

ne vit dans l’Assam supérieur que toujours accompagné de l'Arbre à thé. Klacourt rapporte que toute une province de Madagascar est nommée Galumbulu, du nom d’un Bambou nommé Bulu, qui y domine, et le R. P. Ellis, dans son livre sur Madagascar, dit que quatre très-belles espèces de Bambous contribuent beaucoup, par l'extrême élégance de leur port, à la beauté de l’aspect que présente cette île.

Quant aux moyennes espèces, on les trouve à peu près dans les mêmes localités, mais beaucoup d’entre elles aiment à vivre dans des zones plus élevées, où la température est plus douce : c’est ainsi que la Chine et le Japon nous en ont envoyé quelques-unes qui peuvent vivre sans trop souffrir sous le climat de Paris, mais qui prospèrent à merveille dans notre région méditerranéenne.

Poux terminer ce résumé déjà trop long des quelques stations où croissent les Bambous, nous dirons que dans toute l'étendue de l'Amérique du Nord et au nord du Mexique il n’y en a qu’une espèce qui vive à l’état sauvage : c’est l’Arundinaria macrosperma, espèce cultivée autrefois dans quelques jardins de Paris, mais qui a disparu depuis longtemps. Un envoi malheureux nous à empêché tout dernièrement de posséder à nouveau cette espèce, que nous croyons utile en raison de sa vigueur et de £a rusticité.

Il y a certainement encore beaucoup à dire sur la géographie botanique en ce qui a rapport aux Bambous, mais nous étendre davantage, ce serait sortir du cadre que nous nous sommes imposé; nous n'avons dû qu'effleurer cette question importante.

En se reportant à la nomenclature des nombreuses espèces de Bambusacées décrites par le colonel Munro, on voit qu'il en est beaucoup habitant des altitudes très-élevées, dont la température correspond, à peu de chose près, à celle de notre région de la Méditerrannée, et qui pourraient dès lors y être cultivées avantageusement. Peut-être même que parmi celles qui sont dispersées dans les deux hémisphères, et particulièrement dans le Brésil, on en trouverait de plus rustiques que celles que nous cultivons déjà. D'autre part, la culture pra-

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tique des Bambous, bien qu’encore dans son enfance, nous a déjà révélé bien des services qu’ils sont à même de nous rendre; peut-être en est-il d’autres espèces qui nous sont inconnues en ce moment, et qui sont appelées à nous en rendre encore davantage; aussi ne saurions-nous trop appeler sur cette question l'attention spéciale de la Société d’Acclimatalion de Paris, qui, par suite de ses nombreuses relations avec le monde entier, pourrait arriver à l'introduction de ces végétaux.

Les Bambusacées appelées à être cultivées dans les parties tempérées de l’Europe doivent appartenir à la série de celles qui vivent sur les montagnes et à des altitudes élevées, ou dans des contrées où la température est moyenne. C’est dans notre bassin méditerranéen que la culture pourra s’en répandre; les zones du Palmier, de l’Oranger et de l’Olivier, et celles qui présentent des conditions analogues, devront être choisies de préférence. Si, du reste, on s’en rapporte aux observations faites chez nous dans ces dernières années, tous les Bambous à végétation vernale peuvent supporter sans périr des gelées de — 10° à — 14°; par un froid plus intense, leurs tiges sont détruites, mais leurs rhizomes souterrains résistent et repoussent ensuite au retour du printemps. Jusqu'à ce jour celles qui ont été introduites chez nous et qui offrent assez de rusticité pour qu’on les puisse cultiver dans les régions que nous citons, sont encore relativement peu nombreuses. Elles nous sont venues des régions tempérées de la Chine et du Japon, et elles ont un caractère commun, celui d'être très-traçantes et à végétation vernale. Ce sont, en les classant par ordre de mérite, les Phyllostachys mitis, nig'a, Quilioi, aurea, viridi-glaucescens, violascens, flexuosa et l'Arundenaria Simont.

Ces Bambous sont rustiques; ils croissent admirablement dans la vallée du Rhône, où commence la zone de l’Olivier. On peut déjà en voir de très-belles collections chez un amateur très-distingué, plein du feu sacré pour la culture des belles plantes, M. Mazel, à Montsauve, près d’Anduze (Gard). Leur ruslicité permet même de les cultiver un peu en deçà de cette

zone ; ils ont pu supporter chez M. Mazel un abaissement de température assez considérable, puisque le thermomètre, en 1875-1876, y est descendu à 14 degrés au-dessous de zéro. Les tiges, quoique couvertes parfois de neige, n’ont pas souffert. Il est vrai de dire que, dans ces régions, les froids sont plus secs, mais aussi il faut ajouter que, pendant l'été, les chaleurs étant plus fortes et plus prolongées, les Bambous y acquièrent une végélation plus active; leurs üges alors peuvent se constituer plus fortement, se bien aoûler, comme disent les horticulteurs, et par cela même supporter plus facilement ces abaissements de la température méridionale, sans que leurs tiges en éprouvent du dommage.

Sous le climat de Paris, ces Bambous sont assez résistants, mais leurs tiges souffrent quelquefois; elles périssent même lorsque le froid descend au-dessous de 14 degrés centigrades. Les rhizomes ne s’en trouvent pas altérés; néamoins, pendant environ trois ans, les plantes sont mo’ns vigoureuses.

Quoique originaires des zûnes tempérées, les Bambous supportent facilement des chaleurs assez élevées; à Alger, ils acquièrent en très-peu de temps des dimensions relativement considérables. En raison de ces faits, les espèces de ce groupe pourront se cultiver non-seulement sur le Jittoral algérien et dans des conditions analogues, mais aussi sur les plateaux où règne une lempérature douce.

Quant aux espèces des régions chaudes, appartenant à notre groupe des touffes cespiteuses et à végétation automnale, il ne faut pas songer à les cultiver dans nos zones tempérées, il n’y a guère que dans quelques parties de l’Algérie et de l’Europe méridionale qu’elles pourront réussir; ce seront généralement les plus grandes. Les espèces de ce groupe cultivées au Jardin du Hamma, et qui acquièrent de très-grandes dimensions, sont les Bambusa macroculinis, Hookeri et vulgaris. Ce sont véritablement les seules du groupe que nous ayons jusqu’à présent à recommander pour les régions chaudes de l'Europe méridionale, de l'Algérie, et pour certaines plus favorables encore du nord de Afrique.

Parmi les végétaux qui rendent le plus de services à l’homme par les usages économiques très-multipliés auxquels ils se prêtent, on peut, sans contredit, citer un certain nombre d'espèces de Bambous.

C’est principalement dans l’extrème Orient qu’on peut voir quel cas les habitants de ces vastes contrées savent faire de ces végétaux qui leur sont tellement utiles; quelle vénération presque idolätrique leur suggère leur reconnaissance, et jusqu'à quel point est poussée la culture passionnée des Chinois pour ces plantes, qu’ils considèrent à juste titre comme le premier de leurs trésors. L’idolâtrie des habitants de la Malaisie va plus loin encore, et Rumphius rapporte qu’au moment où il parcourait cette contrée, les indigènes croyaient que l’homme était sorti d’une tige creuse de Bambou.

Cette extrême vénération des populations asiatiques s’explique, nous le répétons, par les nombreux produits que leur fournissent ces végétaux, et dont ils trouvent continuellement l'usage dans leurs moindres besoins domestiques.

Les Indiens et les Chinois mangent les jeunes pousses de Bambous comme nous mangeons ici les asperges, ou encore en salade, en purée; ils en font, dit-on, d'excellentes fritures. On dit aussi que lorsqu'on les coupe au printemps, elles sont vertes et tendres, avec un goût analogue à celui de l’asperge; c’est surtout à celte saison que cette consommation est considérable; elle est l’objet d’un commerce très-actif dans la majeure partie des provinces de la Chine, celles principalement de l’intérieur, où la hauteur considérable des montagnes et les grands froids ne permeltent pas la culture du Bambou. Ces pousses sont encore employées comme condiments après avoir été marinées dans la saumure ou le vinasgre. Les pointes extrèmes servent à faire d’excellentes confitures,

dont le goût a quelque rapport avec celui des pâtes d’angélique.

On sait également, en Chine, préparer les pousses en conserves au moyen de la dessiccation, comme nous le faisons en France pour les légumes. Quand elles sont parfaitement sèches, on en fait des ballots qu’on expédie dans la Mantchourie et dans les plaines immenses de la Mongolie, où elles rendent un grand service à la population, condamnée en hiver à une disette continuelle. Avant de s’en servir, on les trempe dans l’eau tiède pour les faire revenir, et, en effet, elles redeviennent tendres. Nous avons puisé ces quelques renseignements dans un petit ouvrage de M. Verdier-Latour, Chancelier de la Légation de France en Chine, imprimé à Alger en 1854, par l'imprimerie du Gouvernement, sous le titre : Études sur les Bambous. De notre côté, nous avons essayé, en diverses occasions, de manger des Jeunes pousses de Bambous, préparées de différentes manières, mais nous devons avouer que; jusqu'à présent, nous ne leur avons trouvé qu'un goût fort médiocre; peut-être les avions-nous mal préparées; peut-être aussi, pour les bien apprécier, nous aurait-il fallu le palais des Indiens ou des Chinois. Nous ne serions pas étonnés, du reste, qu'avant de faire cuire ces jeunes pousses, il y eût une préparation à leur faire subir, car, en croissant, elles sont enveloppées de gaines spathiformes emboîtées les unes dans les autres, et celles-ci deviennent, par la cuisson, aussi coriaces que du parchemin; 1} y aurait donc nécessité de s’en débarrasser, soit avant soil après la cuisson, ce qui devient un travail assez difficile. En outre, certaines espèces de Bambous ont leurs gaines spathiformes recouvertes de poils assez rudes, autxe inconvénient qui pourrait avoir de fächeuses conséquences.

Dans les contrées où croissent les Bambous, les populations sont souvent très-nombreuses et très-denses, et 1l n’est pas rare que les premiers éléments de nourriture leur fassent . défaut; bien des fois elles ont eu à subir de terribles disettes qui, sans le secours inespéré de ces végétaux, y eussent amené une mortalité effroyable. En certaines années, les Bam-

bous ont sauvé la vie à des populations entières, en leur fournissant la seule nourriture qui fût à leur portée. C’est ainsi que, dans les deux volumes que nous avons déjà cités du Journal de lu Société d'Agriculture et d'Horticulture de l'Inde, on lit qu’à Oressa, en 1812, à la suite d’une floraison sénérale de Bambous, la fructification fut tellement abondante qu'elle prévint une famine. Les graines fournirent une nourriture à des milliers de personnes, el un grand nombre n’eurent pas d’autres ressources. Des centaines d'individus veillaient jour et nuit à mettre en sûreté celles qui tombaient des branches.

M. Shaw Stewart, collecteur à Canara, sur la côte occidentale de l'Inde, dit qu’en 1864, à la suite d’une floraison générale des Bambous dans les jungles de Soopa, un très-grand nombre de personnes, estimé à 90000, venaient des districts de Dharwar et de Belgaum pour recueillir les graines. Chacun restait de dix à quatorze jours, récoltant suffisamment pour sa consommation durant les mois de la mousson, et mème de quoi en revendre. Il ajoute, on le comprend, que cette fructification fut un grand bienfait pendant cette grande disette.

M. Gray, écrivant de Malda, en 1866, dit ceci : « Dans le district du Sud et sur toute l'étendue de la région, le Bambou a fleuri, et les graines se sont vendues au bazar à raison de 43 seers (26 livres) pour 3 roupies (7 fr. 50), prix de 10 seers de riz, et les paysans en emmagasinèérent encore pour leurs propres besoins. Des centaines de paniers (le panier est de 100 livres) furent vendus au bazar anglais, à Malda, et de orandes quantités envoyées à Sultangunge et autres endroits distants de 25 à 30 milles. On voit quelles énormes provisions ont pu être faites. » M. Gray ajoute : « La récolte du Bambou a été tout à fait providentielle, car les paysans étaient sur le point de mourir de faim. »

M. Hooker dit que, dans le Sikkim, le Prung (Arundinaria Hookeriana) donne abondamment des graines chaque année ; que ces graines, longues e£ noires, sont bouillies comme le riz; qu'on en fait des gâteaux ou qu’on les utilise pour la bière.

En dehors de ces produits alimentaires tirés des pousses et des graines des Bambous, on peut extraire de leurs tiges une liqueur sucrée qui se coagule à Pair et qui sert à préparer différentes boissons fermentées assez agréables, paraît-il, mais ce n'est que pendant la croissance de la tige et en la tronquant qu’on peut obtenir cette sorte de liqueur.

Plusieurs espèces de Bambous d'Amérique renferment dans l'intérieur de la tige une eau potable et très-fraiche, fort recherchée des voyageurs et des tribus indiennes. Au Jardin du Hamma, nous avons cherché à recueillir de cette eau sur les orandes espèces de l'Inde, les seules que nous possédions Jusqu’à présent, mais nous n'avons pu constater ce fait.

Aux nœuds de certains Bambous, et plus particulièrement, d’après Roxburgh, sur le Melocanna bambusoides, il se forme des dépôts d’une matière appelée Tabasheer, composée de silice, d’un peu de chaux et d’une faible quantité de matières organiques. Ce produit, qui tient de la nature de l’opale, était autrefois employé comme médicament à propriétés merveilleuses; les indigènes le nomment Chuna Lime. Nous n'avons pas le Melocanna bambusoides au Hamma ; mais sur les quatre orandes espèces de Bambous qu’on y cultive, nous avons vainement cherché cette matière, qui est considérée comme un bon caractère dans la détermination des espèces.

On rapporte que, dans bien des localités, les feuilles de certaines Bambusacées sont employées comme fourrage pour les chevaux.

C’est sous le rapport industriel qu’il faut voir tout ce que l'on peut faire avec les tiges des Bambous. Déjà en 1865, etau point de vue horticole, il se faisait en Angleterre une grande consommation de tiges d’une espèce de Bambusacée appartenant sans doute au genre Phyllostachys. Ces tiges, qui venaient de l'Inde, étaient destinées à servir de tuteurs aux plantes, et elles remplaçaient avantageusement les bâtons peints en vert qu’on employait depuis longtemps. Il n’est pas douteux que si dans le midi de la France, en Algérie et dans les pays analogues, où le bois manque, on culüivait le Phyllostachys mitis etle Ph. Quilioi, ces deux espèces pourraient

y rendre de très-grands services en fournissant des tuteurs pour l’échalassement de la Vigne.

Depuis 1868, nous confectionnons constamment, au Hamma, avec des tiges de Bambous, des charpentes légères, pour supporter les elaies sous lesquelles sont abritées du soleil toutes nos cultures de multiplication de Palmiers. Ces charpentes sont fendues en deux dans leur longueur; les tiges ayant 12 mètres en moyenne, elles nous produisent donc chacune 2% mètres. Si cette charpente devait être en sapin, elle nous coûterait 6 francs les 24 mètres et sa résistance serait de bien plus courte durée.

Rien n’est curieux comme de constater les usages que l’on fait des tiges de Bambous, en Chine et au Japon, au point de vue de l’économie domestique; on peut dire que les habitants les approprient à tous leurs besoins. D'abord, avec les grosses espèces, ils font des charpentes, des poutres, des solives pour la construction deleurs habitations, des échelles, des ponts pour passer les petites rivières, des hangars, des magnaneries, des séchoirs, des kiosques. Ils trouvent ainsi le moyen de réunir la légèreté, la solidité et la durée, car les Bambous sont peu attaqués par les insectes el ne sont jamais envahis par la pourriture sèche. En 1869, nous avons mis sous les yeux des membres de la Société d’Acclimatation un morceau de Bambou d’un mètre de long qui, depuis un temps considérable, avait servi, dans le Jardin du Hamma, à toutes sortes d’usages, notamment comme pièce de palissade, sans avoir éprouvé aucune détérioration.

Les tiges, comme chacun le sait, sont divisées de distance en distance par des nœuds qui offrent une grande résistance, mais qui peuvent être percés d’outre en outre à l’intérieur; aussi sait-on les utiliser pour les conduites d’eau. A cet effet, les tiges une fois percées, on les enduit extérieurement et intérieurement d'huile, puis on les fait noircir au feu. Ainsi préparées, elles sont plus solides, moins poreuses, tout à fait à l'abri des insectes, et peuvent être mises en terre sans qu'il y ait danger de les voir pourrir.

Sciées à une longueur voulue et au-dessous d’un nœud qui

en forme le fond, les tiges procurent encore des vases, des pots, des godets à engrenage pour puiser l’eau, des pots à tabac, des tasses à boire, le tout d’une seule pièce et d’un excellent usage pour la population ouvrière de la Chine et du Japon. Dans ces deux pays principalement, les habitants, très-industrieux, savent, avec la patience qui les caractérise, travailler le Bambou d’une façon merveilleuse, l’adaptant à tous leurs besoins domestiques et journaliers; ils en font des chariots à bras, des lits, des palanquins, des chaises, des fauteuils, des tables, toutes sortes de meubles d’une extrême élégance et réunissant toujours la légèreté et la solidité. Avec les lamelles ils font de jolies boîtes et de jolis petits paniers.

Avec les tiges de petite ou de moyenne grosseur, on fait des manches pour les instruments aratoires, des manches de fouets, des cannes, des sarbacanes, des cannes à pêcher et d’autres engins pour le même usage ; sous ce rapport on les recherche beaucoup. Elles sont, selon les espèces, ou d’un beau jaune, comme les Phyllostachys mitis, aurea, Quilioi, violascens, ou d’un jaune grisâtre, comme les Bambusa macroculmis, vulgaris, Hookeri, ou d’un très-beau noir, comme le Bambusa nigra. Dans tous les cas, elles sont luisantes, comme polies et vernissées, et l’industrie sait les rendre encore plus brillantes au besoin. Le bois, en admettant ce mot pour un instant, est très-dense, très-dur, très-résistant; il entre un peu de silice dans sa composition , c’est ce qui explique la difficulté qu’on éprouve lorsque l’on coupe les tiges, car souvent les outils s’émoussent. Aussi, lorsque les Indiens, les Chinois et les Japonais veulent le travailler, ils commencent par le rendre plus souple et plus tendre en exposant dans l’eau bouillante ou plutôt à la vapeur d’eau; pour certains usages, ils s’en servent lorsqu'il est encore vert; les outils et les ustensiles de toutes sortes qu'ils en confectionnent sont excellents.

Les Chinois, pour préparer certains médicaments ou toute autre matière qui pourrait être altérée par le contact d’un instrument de métal, emploient des couteaux de Bambous; ainsi, C’est d’un outil de ce genre qu'ils se servent pour ratisser leur racine de Gin-seng (Panax quinquefolium).

Les Bambous servent aussi à la fabrication d’un très-bon papier, doux et solide, appelé papier de Chine. Toutes les parties de la tige s’emploient pour la fabrication de sa pâte, qu’on obtient par la macération et la trituration, après toutefois que les tiges ont été divisées par lanières.

Pour se garantir des ardeurs du soleil, les Indiens et Îles Chinois portent de très-grands chapeaux qui les protégent également contre la pluie; ces chapeaux sont faits avec des lanières de Bambous. La coiffure des soldats chinois est également confectionnée avec des Bambous très-secs, entremêlés de petites lames de cuivre; à la fois légère et solide, elle résiste très-bien aux coups de sabre et protége convenablement la tête sans la surcharger d’un poids fatigant. Les éventails se confectionnent avec le Bambou: comme il peut se couper en lanières extrêmement minces, il est très-propre à ce genre d'industrie, et l’usage en est tellement considérable et universel aujourd’hui, qu’en Chine, il s’en fabrique annuellement plus d’un milliard, qui sont dispersés sur toutes les parties du globe. Ceux de Soutchao sont renommés pour leur solidité et leur élégance. Il y en a qui sont de véritables chefs-d’œuvre de patience, tant à cause des sculptures microscopiques qu’on y remarque qu'en raison de la finesse des lames; 1ls sont d’un prix très-élevé.

Mais où le Bambou est appelé à un service journalier dans ces contrées où le soleil est très-ardent et la chaleur très-intense, c’est dans la confection des parapluies ou des parasols. Il s’en fabrique des quantités considérables et le commerce en est immense en Chine; toutes les populations de l’Inde en font usage ; on les expédie de Canton pour Bombay, Calcutta, etc.., en quantités assez grandes pour composer chaque année le chargement de plusieurs navires d’un tonnage assez élevé. Les plus estimés sont ceux qui viennent du Japon; ils ont les tiges en Bambou; le dessus est recouvert de papier de Bambou, huilé et gommé à l’intérieur comme à l'extérieur, imperméable et résistant aussi longtemps que les étoffes de soie ou de coton employées en Europe. Le prix de revient de ces parapluies est très-modique, puisqu'on peut s’en procurer à rai-

son de 50 centimes la pièce. En Chine, les parapluies ne sont pas uniquement destinés, comme chez nous, à protéger contre la pluie ; leur principale utilité est même de mettre à l'abri du soleil; vu la modicité de leur prix, il n’est pas un Chinois qui n’en possède un, non plus qu’un chapeau et un éventail, le tout en Bambou; on conçoit alors quelle consommation en est faite rien que pour cette spécialité.

Avec les toutes petites tiges, les Chinois et les Japonais font leurs plumes à écrire, les manches de leurs pinceaux et de leurs petits outils, des étuis, etc.

Divisées en fibres très-ténues, les tiges permettent de fabriquer d'excellents cordages, des toiles grossières, des corbeilles, des nattes, fréquemment employées dans ces pays.

Pour établir à peu de frais d'immenses barrages dans les rivières, à l'effet d’y arrêter le poisson, c’est encore aux tiges de Bambous qu’on a recours, au moyen de grandes perches réunies; la rareté du bois et son prix élevé ne permettraient pas de l’employer à cet usage.

Par suite de sa résistance et de sa durée, le Bambou est aussi mis à contribution pour former des haies, des palissades très-résistantes. Ses feuilles servent de toiture aux habitations et de bourre pour des lits confortables.

Dans ces contrées où l’usage de fumer le tabac et l’opium est presque général, le Bambou devient encore indispensable ; avec ses petites tiges on fait les tuyaux, avec la base des tiges ou la partie souterraine on fait les fourneaux des pipes. La quantité qui s’en fabrique annuellement est très-considérable. La population chinoise étant de plus de trois cent millions d’âmes, on ne doit pas s'étonner de l'importance du commerce qui se fait avec les pipes; il n’est pas rare de voir dans les ports de mer des jonques uniquement chargées de ces produits. Comme partout ailleurs, il y a en Chine des amateurs d'objets fantaisistes et qui les collectionnent; on y recherche beaucoup les tuyaux de pipe faits de liges de Bambous très-anciennement coupées; une tige de cinquante ans se vend de 100 à 150 piastres. Un riche marchand de Canton montrait comme l’objet le plus précieux qu’il pos-

sédât, un tuyau de Bambou très-simplement incrusté d’or, qu'il estimait 500 piastres; il avait plus de deux siècles.

Pendant leur croissance, les tiges sont remplies d’une moelle très-abondante, mais qui se résorbe au fur et à mesure que ces tiges se constituent. En Chine, on récolte cette moelle, on l’utilise pour l'éclairage des habitations. On la fait sécher, puis on la coupe par tranches fines; préparée de la sorte et plongée dans une solution de salpètre, elle brûle trèslongtemps dans l'huile, sans charbonner et sans qu’on ait besoin de la renouveler avant plusieurs jours.

La force des tiges, leur résistance, leur légèreté et leur élasticité les font employer à la mâture des petites et des moyennes embarcations de toute sorte.

On en fabrique ce que l’on ne craint pas d'appeler, en ces pays, des instruments de musique, c’est-à-dire les instruments les plus criards et les plus discordants que l’on puisse imaginer, mais dont les oreilles indiennes et chinoises paraissent pleinement satisfaites. Des fragments de chaumes percés de trous nombreux deviennent des épouvantails pour les oiseaux carnassiers. Atlachés à l'extrémité d’une perche ousur les arbres du voisinage des poulaillers, ils sont le jouet des vents, qui, passant à travers les trous qu'on y a pratiqués, déterminent un bruit qui effraye les oiseaux rapineurs. On sait qu'en Chine on se sert souvent de pigeons voyageurs ; il parait qu’on y emploie un moyen assez ingénieux de les protécer dans leur course : des sortes de petits sifflets, confectionnés toujours avec des Bambous, sont attachés à leurs plumes de façon que l'air, s’y introduisant énergiquement, grâce à la rapidité de leur vol, détermine un son prolongé dont l’étrangeté écarte les gros oiseaux qui pourraient poursuivre les pigeons voyageurs.

Du reste, sir Emerson Tennent, dans le premier volume de son ouvrage sur Ceylan, rapporte un fait assez curieux « Dans la presqu'île de Malacca, dit-il, on a converti le Bambou vivant en un instrument de musique naturelle : on le perce de trous au travers desquels le vent soupire de la plus charmante manière. En 1847, M. Logan, en approchant des

villages de Kandingee, contigus à la frontière de la colonie européenne de Malacca, entendit des sons, les uns doux et limpides comme ceux d’une flûte, les autres graves et majestueux comme ceux d’un orgue. En s’approchant d’un groupe d’arbres, il remarqua un Bambou grêle, haut de 40 pieds, et s’assura que ces sons musicaux en provenaient, causés par le passage de la brise au travers des trous de sa tige. Les instruments confectionnés de cette manière sont appelés par les indigènes Bulu perindu, c’est-à-dire Bambou plaintif. Ceux que vit M. Logan avaient un trou à chaque nœud, en sorte que chaque tige possédait de quatorze à vingt notes. »

Le Bambou, qui rend tant de services aux populations asiatiques, se transforme quelquefois en instrument de guerre : on en fait des flèches et des lances; on remplit les grosses tiges de poudre, de goudron et de salpêtre, et elles deviennent des brülots qui portent l'incendie et la mort sur les jonques ennemies.

En Chine, le Bambou vient volontiers en aide à la loi; il en impose le juste respect, et les épaules des malheureux coolies sont là pour attester le fréquent emploi qu’en font faire leurs mandarins, sous forme de baguettes ou de lanières.

N'oublions pas que nous avons lu dans une note du D’ Ed. Mène que, dans leurs grands jardins, les Chinois mêlent souvent à leurs rochers artificiels des bouquets de Bambous noirs dont l'effet est magnifique.

Les produits et les modes d'utilisation du Bambou étaient largement représentés à l'Exposition internationale de cette année 1878. La section des Indes néerlandaises contenait un grand assortiment d'engins marins de toutes sortes, fabriqués avec cette précieuse plante, notamment des radeaux, des mâtures, des instruments de pêche; les chaumes étaient de dimension moyenne. Le Pavillon de l'Exposition du Nicaragua, entièrement construit en Bambous, avait la plus haute originalité. Les chaumes, fort semblables à ceux de notre Bambusa macroculmis, sans dimensions supérieures à celles obtenues à Alger, en différaient par une teinte plus sombre, due sans doute à une certaine préparation, à un vernis préservatif, qui

semblent donner à ce Bambou une texture plus dense et plus serrée. Dans cette construction rustique et du goût artistique le meilleur, on remarquait l’habile enchevêtrement et l’ajustement précis des chaumes, avec lesquels on obtient une grande force jointe à une extrême légèreté, avantages très-appréciables pour l'habitant de ces contrées, exposées aux fréquents caprices des volcans et aux ravages des cyclones.

Des chaumes appartenant au B. vulgaris, d’un diamètre très-moyen, étaient exposés par la République d'Haïti.

Une collection de Bambusacées des plus utiles à étudier, si elle eût été placée dans des conditions faciles d'examen, était celle des Possessions anglaises de l’Inde. On y voyait un Bambusa gigantea, d’un diamètre d'environ 0",20, ne différant de de notre B. macroculmis que par une teinte foncée presque vineuse; puis des espèces plus petites, ayant de grands mérithalles longs de 0",60, atteignant quelquefois 1 mètre, etc.

L'exposition annamite montrait, au milieu d'objets trèsdivers, deux paquets d'un curieux Bambou dont le rèle serait bien apprécié dans l’industrie. Ses chaumes ronds, de 1 à 5 centimètres de diamètre, offrent cette particularité que chaque nœud constitue une saillie bien prononcée, en forme de collerette ou de bourrelet circulaire ; au-dessus de ce bourrelet on en remarque un autre, ordinairement plus foncé, de dimensions moindres, portant des traces de l’attache périphérique de la gaine. Aucune trace de cannelure sur les mérithalles, longs de 0",40 à 0",50. La couleur est jaunâtre; des taches de couleur marron, paraissant naturelles, sont parsemées sur ces mérithalles.

C’est surtout dans les sections chinoise et japonaise que l'utilisation pratique et artistique des Bambous s’étalait dans toute son originalité, et que l’on constatait de nombreuses espèces encore inconnues dans nos cultures. Ceux à tiges diversement colorées, mouchetées; ceux à couleur d’acajou, ceux marqués de larges taches marron, sont pour nous autant de nouveautés naturelles, ou le résultat d’un art de préparation qu'il nous faudrait introduire ou imiter. Les artisans de ces pays reconnaissent au Bambou un tel cachet d'originalité

qu'ils limitent en bronze dans leurs œuvres en métal; leurs sculptures de pots à tabac, faits avec un seul mérithalle, étaient au-dessus de toute imitation ; la vannerie, obtenue avec toute la finesse que donnent les lanières fibreuses du chaume, surpassait tous les ouvrages de ce genre confectionnés avec les pailles les plus renommées ou avec les produits Les plus est1més des Palmiers.

Notre plus grand intérèt était de connaitre les dimensions moyennes de tous les chaumes exposés. Jamais nous n’avons constaté que ceux récoltés en Algérie fussent inférieurs en diamètre, et, si quelques spécimens très-rares figuraient à cause de leur diamètre de (",23, disons que le Jardin d'essai du Hamma avait exposé une touffe entière du B. macroculmis, extraite avec toute sa souche, dont les chaumes de 0",19 de diamètre avaient plus de 20 mètres de haut.

Les habitants des contrées où croissent les Bambous nous ont montré aussi quelles applications ils savaient leur réserver dans leur industrie agricole ; les magnaneries exécutées dans leur moindre détail avec toutes les parties de cette plante; les clayonnages en Bambous noirs garnis de toutes leurs ramifications ; les palissades ou les treillages ; les planches ou lames de Bambous servant aux toitures, aux panneaux pleins, etc., et qui paraissent être obtenues par la section longitudinale du chaume en deux parties égales, qui sont ramollies dans Peau chaude ou sous l’effet de la vapeur d’eau, puis soumises à une forte pression qui écrase ces demi-cylindres, les aplatit entièrement, en leur laissant cette surface plane, toujours fendillée de lignes parallèles, mais très-homogène et très-résistante, si elle est enduite de cette matière grasse dont les Bambous paraissent être recouverts en Chine et au Japon.

L'étude de ces divers emplois nous a encore démontré que les Bambous nés en Algérie avaient aussi, quand ils étaient coupés, séchés et travaillés dans de bonnes conditions, cette même densité, ce même vernissé semblable à du vieil ivoire, qualités reconnues à ceux qui sont originaires des contrées asiatiques.

Des propriétés médicinales du Bambou, nous n’avons rien

PROPRIÉTÉS ET USAGES. 173 à citer; la concrélion siliceuse formée dans les nœuds et connue sous le nom de Tabasheer ou Tabaschir, est seule employée par les Indiens, plutôt comme talisman que comme remède efficace.

Sont aussi exagérés les principes toxiques qu'on prétend retirer de certains organes de la plante, et dont les effets seraient des plus dangereux et des plus incompréhensibles ; il faut laisser tous ces racontars au domaine du merveilleux, dont sont avides toutes ces populations indiennes ou chinoises ; cependant il convient de rechercher sur quelle base 1ls reposent. Parmi les divers renseignements que nous nous sommes procurés sur ce sujet, une personne qui a habité longtemps la Chine nous a rapporté le fait suivant, confirmé par M le docteur Savatier, médecin de la marine, qui a parcouru longtemps la Chine et aussi le Japon où il est fixé : «J'avais pour employé un Chinois qui, en voyant culliver chez moi le Bambusa vulgaris, m'a affirmé que ses compatriotes se servaient des poils cadues d’un organe spécial de celte espèce, pour se défaire de leurs ennemis sans être inquiétés par la police. IIS ramassent ces aiguilles minuscules et les placent subrepticement sur les mouchoirs, lits ou étoffes diverses que pourraient toucher leur ennemi; ces poils s’introduisent ainsi dans les fosses nasales où ils irritent la muqueuse et déterminent un fort coryza ou rhume de cerveau. Ce coryza s'aggrave; une inflammation qu’on ne saurait arrêter, puis une suppuralion active s’ensuivent, avec d’affreuses douleurs, et le malade périt misérablement dans des tortures atroces, sans qu’on puisse lui porter secours et souvent sans savoir de quelle manière lui vient la mort. »

Ces petits poils agissent comme les raphides de certaines Aroïdées, qui s’implantent dans la gorge et y causent des accidents inflammatoires des plus funestes. On comprend qu'il soit inutile d’insister sur cette question, traitée incidemment dans le seul but de bien préciser la nature d’effets dus à une action non pas toxique, mais {out à fait mécanique.

On voit, par ces quelques détails sur les usages du Bambou, de combien de manières il est employé et quelles ressources

de travail il procure à une partie considérable des populations indienne, chinoise et japonaise. Aussi serait-il grandement désirable, en raison des services qu'il pourrait nous rendre également, de voir la culture s’en répandre dans nos contrées méridionales et surtout dans notre colonie algérienne, dont la population en tirerait des produits certainement rémunérateurs. € Ce serait pour notre pays, a dit M. Verdier-Latour, et sans aucun doute, une nouvelle source de richesse nationale. »

Lorsqu'on examine, au Jardin du Hamma, ces énormes touffes de Bambous, qui s’y forment si facilement, et surtout cette allée de 346 mètres de long que nous avons citée déjà comme la plus belle voûte de verdure qu'il soit possible de voir; lorsqu'on se trouve en face de massifs composés d’une touffe unique, occupant une superficie de 2 mètres carrés et portant de vingt à vingt-cinq tiges de 12 à 17 centimètres de diamètre, on se prend à s’attrister sur la pénurie de bois à laquelle se trouve réduite l'Algérie, faute de forêts; on songe avec peine qu’au lieu de rencontrer partout, comme cela devrait être et comme il serait si facile d’y arriver, de grands massifs de ce précieux végétal, c’est à peine si quelques rares plantations existent, et l’on est réduit à faire venir du Nord, avec des frais excessifs de transhbordement, les bois qui font défaut. Les grandes espèces, les Bambusa macroculmis, maxzima, vulgaris, le Phyllostachys milis également, prospéreraient on ne peut mieux dans toute la région du littoral, dans les parties basses de la Mitidja, dans les plaines du Cheliff, de la Macta et de l’Habra, de Bône, sur les bords des lacs Fetzara, de La Calle, sur les rives des ruisseaux, où ils réussiraient tout particulièrement, partout enfin où ils formeraient si bien des haies vives ou des brisevents.

Comme moyen de dessèchement, il n’est pas un végétal doué d’un pouvoir plus absorbant, dû à sa végétation rapide, la plus rapide sans doute que l’on ail constatée Jusqu'à ce jour, car il ressort de nos expériences que le Bambusa macroculmis, au moment de son développement, pousse à raison

de 0",27 par 2% heures, et que le Phyllostachys miltis, toujours dans le même espace de temps, arrive jusqu’à donner des pousses de 0",56.

C’est ce pouvoir absorbant et cette prompte végétation que nous avions voulu utiliser quand il s’est agi du dessèchement du lac Fetzara, qui recouvre une surface de 13 000 hectares, et dont les émanations miasmatiques contribuent à entretenir dans toute la contrée de Bône cet état insalubre si contraire au développement de la colonisation. Nous avions proposé de clrconscrire cette immense surface aqueuse, au moyen de planlations de Bambous sur les bords mêmes des eaux, afin d’empêcher d’abord leur déplacement, en constituant des berges artificielles. Dans le cours de celte étude, nous avons assez démontré quelle était la nature du Bambou pour faire comprendre combien ces robustes végétaux auraient rapidement lancé leur vigoureux système de rhizomes très-avant dans les parties marécageuses, dont l'élément liquide aurait été bientôt absorbé par ce réseau de nombreuses racines, produisant d’innombrables tiges sur leur parcours. A la suite de cette première ligne de végétaux en contact immédiat avec l’eau, nous aurions placé des massifs d'arbres, d'Eucalyptus par exemple, et nous sommes persuadés que, grâce au concours d’absorbants si puissants, nous aurions diminué par ce seul moyen, sinon complétement, du moins dans une notable proportion, l’étendue recouverte par les eaux. Par la coupe des Bambous et des arbres forestiers, nous aurions assuré des revenus annuels, tout en protégeant la contrée des effluves paludéennes, conséquence inévitable d’un dessèchement par canaux, qui aura pour effet d'exposer, pendant des années, à l’action du soleil, les matières organiques accumulées depuis des siècles au fond du lac.

Nous avons constaté bon nombre de fois, et nous voudrions l'appliquer dans la pratique, ce pouvoir asséchant des Bambous, dans différentes plantations qui, peu de temps après des irrigations, ne présentaient, au milieu d’un véritable tissu de racines, qu'une terre sèche et poudreuse.

Ce projet de dessèchement et d’assainissement que nous

voulions exécuter au lac Fetzara avec cette sorte de végétaux, s’'appliquerait aussi, on le conçoit, à toutes les régions analogues de l’Algérie et de l’Europe méridionale; les espèces seules varieraient suivant le degré thermique de la contrée. Ainsi, dans le sud de l’Europe, tous les Phyllostachys, principalement les plus grands, seraient employés de préférence à cause de leurs racines traçantes; les parties marécageuses des rivages de l'Espagne, de l’Italie notamment, ces terres humides des bords de l’Adriatique où la culture du riz est difficile, les marais de la campagne de Rome s’assainiraient, s’utiliseraient, donneraient des revenus avec des plantations régulières de Bambous, peut-être les seuls végétaux de nature à produire un résultat pratique et efficace dans de telies stations.

L'emploi des Bambous serait encore utile pour protéger les berges contre les ravages des eaux impétueuses, en certaines saisons. Des plantations de Bambous, dans lesquelles la vase et les détritus de toutes sortes formeraient des berges artificielles, contiendraient les rivières dans leur litet atténueraient ces ravages annuels préjudiciables à tous. Il faut bien le reconnaître, les ingénieurs et les différents agents des travaux publics n’utilisent pas assez dans ces sortes de questions, ces essences végétales appelées à leur rendre bien souvent de réels services, qu'ils réclament ordinairement à des moyens d’action plus dispendieux, moins logiques et moins naturels.

Depuis peu de temps quelques essais de culture commencent à êlre tentés; le Bambou a déjà conquis une petite place dans nos habitations au point de vue de la décoration; mais, comme toujours, on rencontre chez nous cette hésitation el celte apathie pour les choses les plus utiles, dont on a tant de peine à nous faire sorlir. C’est là le continuel obstacle à la vulgarisation de produits qui souvent pourraient accroître notre bien-être et notre fortune; nous ne savons pas encore entreprendre par nous-mêmes; 1l faut qu’on entreprenne pour nous avant que nous nous mettions à l’œuvre à notre tour, et nous n’arriverons qu'à grand'peine à nous persuader que nous pouvons marcher sans brassières. Il n’est pas douteux que si

le midi de la France et notre Colonie algérienne avaient des cultures de Bambous, les produits en seraient écoulés on ne peut plus facilement; nous en avons la preuve dans les demandes continuelles qui nous sont faites au Jardin du Hamma.

Bien que ces végétaux ne soient pas aussi indispensables à l’Europe qu’à l'Asie, nous sommes certains qu’ils sont appelés à un succès considérable; le commerce horticole, tout d’abord, en retirerait grand profit, puis les régions où le bois manque absolument et celles où 1l est lent à se produire.

Le champ des suppositions est accessible à tous : supposons donc 1 hectare, 10000 mètres carrés entièrement plantés de Bambous ; supposons encore que chaque mètre donne seulement deux tiges, et qu’au lieu de valoir 5 francs, prix actuel, leur valeur soit réduite à 2 francs pour en rendre l’écoulement plus facile et plus sûr; voici donc un hectare de terrain qui rapportera...…..? On n'ose citer les chiffres! Qu’on suppose maintenant quatre tiges au lieu de deux! Et remarquons qu'il n’est pas rare de rencontrer des touffes qui en portent douze !

En 1869, en publiant le premier Catalogue du Jardin du Hamma, nous avons émis l'opinion qu'il serait bon de tenter la culture des Bambous traçants sur les berges ou les talus qui bordent les chemins de fer; non-seulement ils y donneraient des produits rémunérateurs, mais encore, au moyen de leurs rhizomes souterrains très-coureurs, ils fxeraient le sol et empècheraient souvent, surtout dans les terrains légers, les éboulements de se produire. Dans les parties de ces talus ou de ces berges où la terre serait de bonne qualité, on pourrait utilement employer les Phyllostachys mitis, nigra, Quilioi et aureæ. Dans les parties, au contraire, où la qualité des terres serait inférieure, la plantation serait faite en Phyllostachys viridi-glaucescens et en Arundinaria Simoni, ces deux espèces élant plus traçantes que les précédentes, surtout l’'Arundinaria Simoni, qui souvent enfonce ses rhizomes jusqu'à 80 centimètres de profondeur. En outre, toutes les deux sont très-robusles.

Une objection sérieuse pourrait être faite à la culture de ces

Graminées sur les lignes de chemins de fer, c’est celle des incendies qui pourraient se produire: en effet, la nature d’apparence sèche des tiges, la chute de leurs feuilles, quelquefois très-abondante, pourraient faire craindre des accidents de cette sorte, mais nous ferons observer que les feuilles des Bambous s’enflamment assez difficilement. On pourrait, du reste, séparer de loin en loin les îlots par des espaces laissés vides sur une distance de quelques mètres.

Une autre observation pourrait nous être adressée : que fera la Compagnie des tiges de ces Bambous”? en trouvera-t-elle le placement assuré dans l’industrie? Oui, certes, l’écoulement en serait assuré si, comme en Chine et au Japon, en dehors des autres services qu’elles peuvent rendre, on utilisait ces plantes à la fabrication du papier. Les matières dont se fabrique le papier, on l'entend dire journellement, commencent à devenir rares; on recherche activement les plantes qui pourraient en produire; ne serait-ce pas le cas de songer aux Bambous? Mais c’est une question économique et non de culture à résoudre. En Algérie, les vastes étendues de terrain ne manquent pas pour y établir cette culture, qui non-seulement est lucrative, mais encore très-facile; presque toutes les parties chaudes ou tempérées se prêtent merveilleusement à celle des espèces traçantes; déjà quelques plantations de Bambou noir se forment aux environs de Bouffarik et de Cherchell; on ne saurait trop les encourager, afin que la France s’affranchisse peu à peu du tribut qu’elle paye aux Indes. La grande difficulté qui se présentait était celle d’une propagation nombreuse et rapide; elle est résolue et, nous l’espérons, la partie pratique du travail que nous terminons aujourd’hui en est la preuve.

On voit que nous n’avons pas exagéré en disant innombrables les usages des Bambous, usages dont beaucoup pourraient convenir à nos pays, et quelles ressources ils sont à même de fournir à l’industrie et au commerce; on comprendra facilement dès lors le grand intérêt que porte à leur culture la Société d’Acclimatation qui nous a demandé ce travail. Puisse-t-il, indulgemment accueilli par nos collègues, pro-

voquer chez quelques-uns d’entre eux le désir de doter notre pays d’une branche lucrative de commerce et pousser en avant ceux qui, déjà entrés dans la voie, en apprécieraient plus distinctement le but!

C’est là notre plus grand désir.

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